«Je parle au nom des Erythréens qui n’ont pas ma chance»

MigrationsOriginaire d’Erythrée, Veronica Almedom a grandi en Suisse. Elle a rejoint la Commission fédérale des migrations.

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«Je pourrais être à la place des migrants qui traversent la Méditerranée si mes parents n’étaient pas venus en Europe en 1989.» Veronica Almedom, 26 ans, est originaire d’Erythrée. Arrivée en Valais à l’âge de 6 mois, la jeune femme possède le passeport à croix blanche et travaille à Genève. Et elle l’avoue, elle se sent d’abord Suisse.

Une activiste de l'opposition érythréenne

Pourtant, depuis deux ans, elle est devenue une activiste de l’opposition au régime érythréen. Elle s’est ainsi transformée en porte-parole d’une communauté que l’on entend rarement. Ce rôle est désormais officiellement reconnu: Veronica Almedom a été nommée cette semaine membre de la Commission fédérale pour les questions de migration.

Tragédie et prise de conscience

Pour elle, tout commence le 3 octobre 2013. Ce jour-là, une embarcation transportant environ 500 migrants clandestins fait naufrage au large de l’île de Lampedusa. La catastrophe fait 336 morts. C’est un déclencheur. Veronica Almedom organise une marche silencieuse à Genève. Dans la foulée, elle lance une campagne sur Internet avec d’autres jeunes issus de la diaspora. Ensemble, ils créent l’association Stop Slavery in Eritrea.

«On leur confisque leur destin»

L’objectif: sensibiliser le public au problème du service national obligatoire, dans lequel tous les jeunes sont enrôlés de force dès l’âge de 18, voire 16?ans. «Après un service militaire de dix-huit mois dans des conditions traumatisantes, le gouvernement décide de leur métier et les envoie souvent à des milliers de kilomètres de leur famille, décrit notre interlocutrice. On leur confisque leur destin. Ils ne sont pratiquement pas payés pendant toutes ces années de service. C’est une forme d’esclavagisme moderne selon le droit international.»

«J'aimerais que tout explose!»

Durant son adolescence, Veronica Almedom a fait de la compétition de tennis. Mais ses nouvelles activités lui laissent peu de temps pour ses loisirs. Sans complexe, bien dans ses baskets, elle se montre aussi douce que déterminée. Courageuse également. On sent chez cette femme élancée un besoin de soulever une sorte de chape. «Parfois, j’aimerais que tout explose, admet-elle. Que les Erythréens s’expriment. Mais cela ne fait pas partie de leur bagage. Depuis vingt ans, on leur a appris à se taire et à se soumettre: ils n’ont pas les outils pour se battre.»

Un besoin irrépressible de parler

Les choses sont encore plus compliquées pour ses compatriotes restés au pays. «Contrairement à eux, j’ai la chance de pouvoir parler, poursuit-elle. Alors, je ne peux pas rester silencieuse.» Et son discours est déjà bien rodé. Pour elle, le problème a un nom: Issayas Afeworki, le président qui dirige son pays d’origine d’une main de fer depuis 1993. «Il fait régner la peur jusque dans les foyers. On trouve des agents du gouvernement dans certaines familles et même dans la diaspora. Il y a beaucoup de méfiance dans la communauté. Tout le monde craint des représailles, contre eux ou leurs proches.»

Une communauté injustement décriée

Vivre en portant l’image d’une communauté érythréenne très décriée en Suisse, est-ce difficile? Si la jeune femme n’a jamais été victime de racisme, elle connaît les critiques émises à l’encontre de sa communauté. Là encore, les réponses fusent comme un besoin d’expliquer ce que vivent ses compatriotes. Oui, beaucoup d’Erythréens sont à l’aide sociale. «Mais les permis qu’on leur octroie ne leur permettent pas de trouver un travail. De plus, ils ont été privés de formation en Erythrée, ils ont perdu leurs années les plus productives pour venir en Europe et ont dû surmonter un vécu lourdement traumatisant. Ici, ils doivent apprendre une langue avec un alphabet totalement différent. On ne peut pas s’attendre à une intégration complète sachant qu’on ne leur donne qu’une partie des outils pour s’en sortir.»

Appel au respect de la dignité

Face à l’afflux de migrants, elle appelle les Européens à respecter «la dignité humaine». A ses yeux, il faut surtout attaquer le problème à la source. Elle mentionne la taxe de 2% du revenu perçue par Asmara auprès de la diaspora. Sur ce point, elle a essuyé un échec: à fin novembre, le Ministère public de la Confédération a décidé de ne pas donner suite à une plainte pénale déposée par l’Office fédéral de la justice. «On joue sur un terrain diplomatique sensible», commente-t-elle prudemment.

Une militante au regard factuel

La remarque illustre une autre facette de la jeune femme. «C’est une militante, mais elle a aussi un regard factuel et dépassionné», résume Etienne Piguet, vice-président de la Commission fédérale pour les questions de migration (CFM). Veronica Almedom a rejoint l’institution au début du mois. Sa nomination est une véritable reconnaissance de son travail et de son combat. La CFM vise aussi à intégrer les nouvelles migrations.

Et qui veut servir de pont

De son côté, la Genevoise d’adoption veut valoriser le potentiel des migrants «qui ne devrait pas nécessairement être perçu comme un intérêt économique mais comme une réelle richesse». Et servir de pont entre des communautés qui ne se comprennent pas toujours.

Créé: 09.01.2016, 12h11

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