Le Parlement se réveille pour sauver la presse

MédiasUne alliance gauche-droite naît pour élargir l’aide indirecte à la presse. Elle pourrait même être financée par la redevance radio-TV

Après la mort de «L’Hebdo» et du «Giornale del Popolo», celle du «Matin» a provoqué une onde de choc sous la Coupole fédérale.

Après la mort de «L’Hebdo» et du «Giornale del Popolo», celle du «Matin» a provoqué une onde de choc sous la Coupole fédérale. Image: FLORIAN CELLA

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La mort de «L’Hebdo», du «Matin» ou encore du «Giornale del Popolo» ne laisse pas les parlementaires fédéraux indifférents. De nouvelles idées germent à Berne pour voler au secours de la presse écrite, dont une offensive éclair qui porte la patte conjointe de Géraldine Savary (PS/VD), de Stefan Engler (PDC/GR) et de Karl Vogler (PDC/OW). Ils ont déposé chacun une initiative parlementaire en décembre. Leur but commun: élargir l’aide indirecte à la presse. La somme qui soutient la distribution des journaux et périodiques en Suisse se monte aujourd’hui à 50 millions de francs par an – 30 millions pour la presse régionale et locale et 20 millions pour la presse associative. Elle était encore de 100 millions il y a dix ans. «La diversité de la presse est en danger. Il faut réagir avant que les journaux n’aient disparu, notamment en Suisse romande, dans la Suisse italienne et les vallées de langue romanche», affirme Stefan Engler.

Un retour aux fondamentaux

Mais investir dans la distribution du journal par le facteur, est-ce bien utile à l’heure de la numérisation? Fille d’imprimeur, Géraldine Savary se dit très attachée au papier. Elle plaide pour un retour aux fondamentaux: «On ne trouve pas le même lectorat sur internet ou sur les médias imprimés. Or, aujourd’hui, les éditeurs sont devant l’équation insoluble d’investir dans le digital tout en gardant leur modèle d’affaire traditionnel, avec, pour la distribution, des tarifs postaux qui augmentent.» Stefan Engler appuie: «L’argent qui ne doit pas être dépensé pour la livraison de journaux peut être réinvesti dans la transition numérique ou pour améliorer les conditions de travail de journalistes.»

«Aujourd’hui, les éditeurs sont devant l’équation insoluble d’investir dans le digital tout en gardant leur modèle d’affaire traditionnel»

Surtout, les élus savent que c’est la seule manière d’aider la presse qui fasse consensus au sein des propriétaires de journaux. Médias Suisses, la faîtière des éditeurs romands (ndlr: dont Tamedia, éditeur de votre journal fait partie), est ravie. «Ce sont des initiatives qui concrétisent au niveau politique le souhait des éditeurs d’élargir le modèle d’aide à la presse à différents niveaux», confirme la secrétaire générale Christine Gabella.

Davantage de bénéficiaires

Car les éditeurs ne souhaitent pas uniquement voir l’aide indirecte passer de 30 à 120 millions de francs par an. Ils aimeraient aussi accroître le nombre des bénéficiaires – aujourd’hui, seuls les titres tirés à moins de 40 000 exemplaires bénéficient du soutien – et faire entrer la distribution matinale des journaux par La Poste dans le champ d’application de cette aide indirecte.

Mais comment financer cette proposition? Tant Géraldine Savary que Karl Vogler sont prêts à briser un tabou. La redevance est plafonnée dès cette année à 1,2 milliard de francs pour la SSR. Les radios et télévisions régionales qui en bénéficient toucheront 81 millions de francs. L’Agence télégraphique suisse (ATS) recevra 2 millions. Mais la taxe radio-TV qui s’applique désormais à tous les ménages rapportera plus. Les élus proposent d’utiliser une partie de ce surplus. «Le financement de l’aide indirecte à la presse par la Confédération est fragile. Si on l’augmente, il faudrait prendre de l’argent dans le budget du Département compétent (DETEC). Avec le modèle que je propose, personne n’est perdant, affirme Géraldine Savary. La SSR aura 1,2 milliard. Et avec le surplus, on peut aider la presse écrite.»

«Les besoins sont urgents. Nos propositions peuvent se concrétiser en moins de deux ans»

Stefan Engler propose pour sa part de financer la hausse de l’aide indirecte à la presse par le budget ordinaire. «Lors du traitement de nos initiatives parlementaires, cela donnera une chance d’évaluer les deux modèles.» La SSR soutient le principe d’une aide indirecte à la presse. Mais «il est important que ce soutien indirect ne se fasse pas au détriment des moyens attribués à la SSR pour réaliser son mandat de service public. D’autant plus que la SSR est engagée dans un plan d’économie important, tout en maintenant ses prestations», réagit Sibylle Tornay, porte-parole de l’entreprise.

Les élus à la manœuvre ont rencontré du succès avec leurs idées. Des parlementaires du PS, du PDC et du PLR ont signé leur initiative parlementaire. Cela suppose déjà un large appui au moment des débats. «Les besoins sont urgents. Nos propositions peuvent se concrétiser en moins de deux ans, estime Géraldine Savary. On est ainsi quitte d’attendre une modification de la Constitution ou une nouvelle loi (lire encadré).» C’est aussi pour la socialiste, qui ne se représente pas fin 2019, une manière de boucler la boucle de sa carrière fédérale. Elle a débuté en intervenant sur l’aide indirecte à la presse à une époque, rappelle-t-elle, où «on se battait pour qu’elle ne passe pas en dessous de 80 millions.» (24 heures)

Créé: 11.01.2019, 07h03

Deux autres pistes à plus long terme

Changer la Constitution

Un quatuor d’élus fédéraux – Olivier Feller (PLR/VD), Filippo Lombardi (PDC/TI), Matthias Aebischer (PS/BE) et Bernhard Guhl (PBD/AG) – veut ouvrir le grand chantier: modifier la Constitution pour y introduire tous les médias, pas seulement la radiotélévision. Le projet de nouvelle loi sur les médias électroniques, mal reçu en consultation parce qu’il oublie la presse écrite faute de base constitutionnelle, est le point de départ de leur action. Les éditeurs ne sont toutefois pas unanimes sur l’opportunité d’une aide directe. «Mais il y a consensus sur le fait qu’il faut mener cette discussion, d’autant plus que le projet de loi sur les médias électroniques est considéré comme mauvais en l’état», relève Christine Gabella, secrétaire générale de Médias Suisses.

Taxer sur les géants du Net

Les éditeurs suisses veulent mieux se défendre face aux géants du Net. Google, Facebook & Co. sont friands de contenus médiatiques, qu’ils utilisent parfois, sans rien payer, faute de base légale. En somme, ils s’enrichissent sur le dos du travail des journalistes, critiquent les éditeurs. Dans l’Union européenne, le parlement s’est emparé du problème. Il veut mieux protéger la propriété intellectuelle des médias. Les éditeurs suisses, par la voie de Ralf Büchi, CEO de Ringier Axel Springer, exhortaient à la mi-décembre le parlement fédéral à s’en inspirer dans la révision en cours du droit d’auteur. Dans la foulée, le Conseil national a toutefois fermé la porte. Il juge cette voie impraticable. La révision part aux États.

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