Le périple d’une famille, de l’enfer d’Alep à Genève

AsileVingt-trois Syriens âgés de 3 à 82 ans ont réussi à s’extirper du pays en guerre grâce à la ténacité d’un parent à Genève.

Des retrouvailles intenses entre une partie de la famille établie depuis de longues années en Suisse et celle fuyant Alep ont eu lieu à l’aéroport de Genève.

Des retrouvailles intenses entre une partie de la famille établie depuis de longues années en Suisse et celle fuyant Alep ont eu lieu à l’aéroport de Genève. Image: Pierre Abensur

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«Merci!» C’est leur premier mot en français, lourd d’émotion et traduisant une incroyable histoire. Vingt-trois membres d’une famille syrienne ont réussi à s’extirper d’Alep, leur ville assiégée et bombardée, pour trouver refuge en Suisse et en Suède grâce à la ténacité d’un parent établi à Genève. Récit d’un parcours du combattant de quatorze mois.

Mohamad, Ingi, Sama, Sana, Zein, Hady, Issam ou encore Elissar, âgés entre 3 et 82 ans, vivent depuis peu à Genève, Prangins (VD) et Estavayer-le-Lac (FR), dans leur propre famille établie depuis longtemps en Suisse ou dans des familles d’accueil. La plupart sont diplômés: ingénieure agronome, avocat, ingénieur électricien, directeur d’école. Tous bénéficient d’un visa humanitaire obtenu sur la base d’une demande individuelle. Un fait rare. «Ils n’ont plus rien mais ils ont le sourire», glisse Shady Ammane, un enseignant genevois à l’origine de la procédure menée contre vents et marées pour sauver son oncle, sa tante, ses cousins et cousines.

Dialogue de sourds

En 2014, vivre à Alep devient intenable. «Ils étaient bombardés au quotidien. Ils ne pouvaient plus rester. D’autant plus que ma famille fait partie de la minorité des sunnites disciples du soufisme, attaquée par les forces de Bachar el-Assad mais aussi par le groupe Etat islamique», explique Shady Ammane. En parallèle, le Genevois se trouve dans le viseur là-bas, pour avoir fondé ici le Collectif Jasmin destiné à mobiliser de l’aide humanitaire pour la Syrie. De quoi accroître la pression sur sa famille. Celle-ci tente alors une première fois de fuir, à l’été 2014, en vain. Sept jeunes sont même arrêtés par des djihadistes et jetés en prison durant trois mois. «Mes cousines ont été fouettées par Daech.» Dès lors, c’est depuis la Suisse que leur départ s’organise.

«J’ai commencé les démarches administratives auprès du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) en octobre 2014. Je ne pensais pas que ce serait si compliqué», poursuit Shady Ammane. Les candidats syriens à l’asile doivent obtenir des documents comme la photocopie de leur passeport. Cette simple formalité peut coûter la vie dans un pays en guerre.

En décembre 2014, le refus du SEM tombe. Personne ne baisse les bras. Face à la complexité de la procédure, une aide juridique s’avère nécessaire. L’association genevoise Elisa-Asile entre en scène. «Nous avons travaillé des jours et des nuits afin de remplir treize pages pour chaque personne», poursuit Shady Ammane. Consulté, Amnesty se montre pessimiste. La jurisprudence est très restrictive en matière de visa humanitaire. Qu’importe, on veut y croire. Et la porte s’entrouvre.

Le 5 août 2015, les demandeurs d’asile doivent se présenter au consulat suisse d’Istanbul en Turquie. Sept membres de la famille seulement réussissent alors à sortir du pays pour se présenter à temps. «Cela a été un moment de grande tension. Le jour de leur rendez-vous, ils ont été éconduits. Je ne savais plus quoi faire.» Une incompréhension explique cela. «On leur redemandait des documents que l’administration suisse avait déjà. C’était un dialogue de sourds, avec parfois un certain mépris de la part du consulat», regrette Shady Ammane.

Un mois passe, la réponse ne vient toujours pas. Les sept migrants vivotent en Turquie sans grand espoir. Impatients, les quatre plus jeunes, âgés de 18 et 19 ans, décident de prendre la mer pour rejoindre l’Europe. Au téléphone, sur une ligne grésillante qui s’interrompt, l’un d’eux informe Shady Ammane bouleversé: «On a payé une place sur un bateau pneumatique de quarante places pour aller en Grèce. On part aujourd’hui.»

Les larmes coulent

Shady Ammanne apprendra plus tard qu’ils ont choisi de rejoindre la Suède, perçue par de nombreux réfugiés comme l’eldorado de l’humanitaire. Le feu vert du SEM arrivera deux jours après leur départ. La bataille administrative est gagnée pour les trois autres. Ils débarquent à l’aéroport de Genève le 14 octobre. Les larmes coulent, les bras se serrent, sous les objectifs du photographe. Les badauds demandent: «C’est des gens connus?» «Non, des Syriens qui ont mis un an à quitter leur pays.» Silence.

L’espoir renaît pour les suivants qui organisent leur fuite. «Ils ont dû faire croire qu’ils passeraient par le nord de la Syrie, mais ils sont partis par le sud, en gagnant le Liban, puis en prenant un bateau pour le sud de la Turquie», raconte le Genevois. Fin novembre, le précieux sésame leur est octroyé. L’avion les attend. Mais l’angoisse les tiendra jusqu’au dernier moment. «Les autorités turques ne voulaient pas les laisser partir, car ils n’avaient pas de billets de retour...» témoigne-t-il. Les seize réfugiés posent enfin leurs valises à Genève le 10 décembre. En pleine hystérie liée à l’alerte attentat.

Aujourd’hui soulagé, Shady Ammane exprime son «infinie reconnaissance à la Suisse», tout en s’interrogeant sur les difficultés qu’il a fallu surmonter. «On suit les lois, mais on se heurte à la bureaucratie.»

Très impliquée dans ce dossier, l’association genevoise Elisa-Asile livre un avis partagé. «La délivrance de ces visas humanitaires est évidemment une grande victoire, se réjouit Léonard Micheli-Jeannet, coprésident. Il n’en reste pas moins que la procédure a été beaucoup trop longue et compliquée par rapport à l’évidence et l’urgence du besoin de protection de ces personnes. L’investissement important de Shady Ammane a, en outre, certainement aidé à faire entendre raison aux autorités. Vu les obstacles mis sur leur route pour obtenir un visa humanitaire, auquel ils ont pourtant droit, il n’est pas étonnant que des réfugiés préfèrent venir par leurs propres moyens en se mettant en danger.»

Collaboration: Laure Gabus


Des risques pris au quotidien

Extraits des témoignages de la famille syrienne fournis fin 2014 au Secrétariat d’Etat aux migrations à Berne.

Issam Chaar, 44 ans, avocat: «Durant l’été 2014, j’ai dû me déplacer dans la ville de Al Bab. A un barrage de Daech, j’ai été fouillé (…). J’ai été conduit au siège central des interrogatoires en ville de Al Bab. Là, j’ai reçu des coups de la part des membres de Daech avec des câbles chargés d’électricité. J’ai dû avouer sous la contrainte que j’appartiens à la minorité «soufi», branche de l’islam modéré. J’ai été accusé de collaborer avec le régime et j’ai été emprisonné dans une cellule d’isolement ne dépassant pas un mètre carré avec pour toute nourriture une galette de pain. (…) J’ai été condamné à la prison pour une période de trois mois (…). J’ai été libéré dans le cadre d’une amnistie (…).

Mohamad Adib Sharabeh, 35 ans, menuisier: «Actuellement, mon atelier et mon appartement sont sous les feux des bombes de façon continue et deux chambres de mon appartement ont été incendiées suite aux bombardements. Depuis trois ans, je suis sans travail et je n’ai même plus la possibilité d’acheter du lait à mes enfants. (…) Nous ne pouvons pas envoyer nos filles à l’école par peur des bombes qui sont dirigées sur les écoles, par peur de l’Etat islamique qui exige une tenue vestimentaire islamique même à cet âge et par peur des opérations d’enlèvement (…).

Elissar Naassan, 57 ans, ingénieure agronome: «Mes trois filles ne peuvent pas sortir de la maison (…) depuis des semaines de crainte de se faire enlever par des membres de l’Etat islamique qui les obligeraient à revêtir des vêtements spécifiques et les marieraient de force. (…) Quant à mes fils, ils ne peuvent pas non plus quitter le domicile pour poursuivre leurs études de crainte d’être arrêtés et enrôlés de force dans l’armée (…). Nous ne possédons plus ici les plus élémentaires moyens de survie: nous n’avons pas d’eau et je suis obligée d’aller la chercher et porter des bidons de 25 litres durant le froid cuisant de l’hiver.»

S.R.

Créé: 04.01.2016, 07h35

Dossiers

Le principe du visa humanitaire

Quels sont les critères retenus pour attribuer le visa humanitaire en Suisse? «Les personnes dont la vie ou l’intégrité physique sont directement, sérieusement et concrètement menacées dans leur pays d’origine ou de provenance peuvent obtenir un visa humanitaire», explique Céline Kohlprath, porte-parole du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). Combien de personnes en Suisse ont demandé ce visa pour faire venir leur famille de Syrie? Le SEM ne fournit pas de statistiques à ce sujet. «Dans le cadre de l’action menée par le SEM visant à l’octroi facilité de visas aux membres de la famille de ressortissants syriens, environ 5415 visas ont été octroyés en 2014 et 2015 à des ressortissants syriens en vue de rejoindre leur famille en Suisse.»

S.R.

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