Pierre Maudet: «La menace terroriste devient plus précise»

SécuritéSuite aux attentats de Paris, la police recherche activement des hommes suspectés d’être des sympathisants de Daech. Mesures de sécurité renforcées partout.

Le dispositif de sécurité a été renforcé aux portes des Nations Unies.

Le dispositif de sécurité a été renforcé aux portes des Nations Unies.

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La menace terroriste visant Genève est jugée sérieuse et imminente par les autorités suisses. Des indications fournies par des services de renseignements anglosaxons mettent en ébullition le pays. Des individus suspects susceptibles de se trouver à Genève ou dans la région sont recherchés. Le Département genevois de la sécurité et de l’économie (DSE) a annoncé hier matin avoir relevé son niveau de vigilance et déployé des forces de police supplémentaires. Dans la foulée, les ministères publics genevois puis fédéral ont chacun ouvert une enquête pénale. Etat des lieux après une intense journée.

«La menace était encore floue la semaine passée, mais j’ai été informé avec la police, mercredi après-midi, par la Confédération que des éléments rendent la menace plus précise», déclare Pierre Maudet, chef du DSE. «Dans le cadre des investigations menées suite aux attentats de Paris, tant sur le plan international que national, la police genevoise et ses partenaires recherchent activement des personnes dont le signalement a été fourni par la Confédération.»

Selon nos informations, des services de renseignements anglosaxons ont communiqué aux autorités suisses des éléments sur quatre hommes. Ils figurent dans une note urgente transmise, mercredi, aux forces genevoises, contenant leur photo, nom ou surnom. Considérés comme des sympathisants du groupe Etat islamique, ils doivent être interpellés s’ils devaient être repérés sur notre territoire. Ces individus pouvant être armés et dangereux, il y a lieu de prendre les précautions d’usage, prévient-on. A ce stade, on ne sait pas s’ils se trouvent en Suisse.

Mettre à l’abri les fidèles

Un autre renseignement occupe les enquêteurs, sans que l’on sache s’il est en lien avec le premier. Un véhicule utilitaire immatriculé en Belgique, avec à son bord deux hommes, contrôlé en France, est entré sur le territoire suisse dans la nuit de mardi à mercredi. Puis la camionnette a été aperçue à Genève avant de quitter la Suisse. Un fait suffisamment inquiétant pour qu’une mise en garde soit adressée à des membres de la communauté israélite de Genève. Le message est clair: si le véhicule est aperçu aux abords d’un site, la consigne est de mettre à l’abri les fidèles et d’appeler le 117. «La sécurité reste une priorité comme toujours. La nouveauté aujourd’hui, c’est que l’alerte est locale», confirme Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad).

D’autres lieux sensibles, tels les sites internationaux, l’aéroport, la gare, bénéficient également d’une surveillance renforcée (lire ci-contre). Aucune cible précise n’est, pour l’heure, signalée aux autorités. «On prend la menace au sérieux, mais c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Tout le monde est en piste, dans tous les sens», indique une personne bien informée. Dans tous les sens, c’est peu dire. Le conducteur d’une voiture interpellé devant le Victoria Hall hier après-midi a fait naître des rumeurs, que nous ne sommes pas en mesure de confirmer. Tout comme le fait que l’un des individus à bord de la camionnette pourrait être en lien avec Salah Abdeslam, l’homme le plus recherché d’Europe pour sa participation aux attentats de Paris le 13 novembre.

«Une grave crise»

La menace est en tout cas prise très au sérieux. Le Ministère public genevois a ouvert hier après-midi une procédure pénale pour actes préparatoires délictueux. Au cas où des perquisitions seraient nécessaires. Le Ministère public de la Confédération (MPC) lui a emboîté le pas en ouvrant une «enquête pénale contre inconnu pour soupçons d’appartenance, respectivement de soutien à une organisation criminelle ainsi que pour soupçons de violation de l’article 2 de la loi fédérale interdisant les groupes «Al-Qaida» et «Etat islamique» et les organisations apparentées».

«Nous travaillons en étroite collaboration avec le MPC et les forces de police cantonale et fédérale. Tout le monde est sur le pont pour résoudre cette grave crise», indique le procureur général Olivier Jornot.

Du côté français, l’information est remontée jusqu’au gouvernement. La préfecture de l’Ain indique avoir renforcé ses contrôles. Tout comme la police aux frontières de Haute-Savoie, selon nos informations. Quant à la préfecture de la Haute-Savoie, elle ne s’exprime pas.

S’est ajouté à cette nervosité ambiante un agacement en coulisses. Selon nos informations, le choix des autorités genevoises de communiquer a provoqué l’ire de Berne. Au MPC, on craindrait que le fait d’avoir rendu les recherches publiques non seulement provoque la panique au sein de la population, mais complique également la traque des terroristes présumés. «Les mesures prises sont très visibles et les questionnements de la population aussi inévitables que légitimes. Pour éviter qu’une fuite n’entraîne une chaîne de spéculations, nous avons choisi de nous montrer proactifs», justifie Pierre Maudet. Collaboration: Lucie Monnat


Le Palais des Nations appelle des renforts

L’inquiétude monte d’un cran à Genève. Aéroport, gare, organisations internationales et commerces ont relevé leurs niveaux de sécurité.

Par Alain Jourdan et Isabel Jan-Hess

Alerté dès mercredi soir d’un risque terroriste par les autorités suisses, le service de sécurité de l’ONU a appelé des renforts et procédé dans la nuit à une inspection minutieuse de tous les bâtiments. Les derniers employés encore dans les bureaux ont été priés de quitter les lieux vers 23 h.

A leur arrivée hier, les fonctionnaires et les diplomates ont ainsi été surpris de découvrir les gardes du Palais des Nations, équipés de fusils mitrailleurs et de gilets pare-balles, déployés aux entrées principales et autour des parkings. Des grilles d’accès à moitié fermées, des uniformes en grand nombre… du jamais-vu. D’autres organisations internationales ont également renforcé leur niveau de sécurité.

Le siège de l’ONU, une cible

Le siège de l’ONU pourrait constituer une cible pour des terroristes. L’hypothèse n’est pas nouvelle. Elle est prise au sérieux depuis les attentats de Paris. Hier pourtant, aucune information ne faisait état d’une menace précise visant le Palais des Nations. Mais après les informations publiées par 24 heures et le Blick (lire nos éditions de mercredi et jeudi) relatant le passage récent entre les murs du Palais de Karwan T., un prodjihadiste kurde irakien domicilié à Bâle et proche du mollah Krekar, l’ONU a choisi le principe de précaution. Le dispositif de sécurité a été élevé au niveau «vigilance renforcée», qui n’est pas le niveau maximum.

Autre hypothèse évoquée hier, le ciblage d’un événement à forte portée symbolique. Il y a bien, aujourd’hui, une rencontre russo-américaine sur la Syrie organisée à Genève. Le lieu de ces discussions «techniques» a été déplacé. Ce ne sera pas au Palais des Nations mais dans un endroit tenu secret. Difficile cependant d’imaginer une équipe de djihadistes se lancer à l’assaut d’un événement annoncé à la dernière minute mercredi et qui concerne des diplomates russes et américains entourés par un dispositif de sécurité déjà très élevé.

Hier, la menace qui planait dans l’air a pris une dimension très concrète. Ces dernières semaines, la sécurité autour des principales missions diplomatiques et autour de l’ONU avait été relevée. D’autres mesures de renforcement pourraient être prises dans les prochains jours.

Gare, aéroport: vigilance accrue

En ville, hier après-midi, l’inquiétude est également montée d’un cran, malgré un renforcement des dispositifs de sécurité moins visible. «On a lu qu’il y avait des menaces d’attentat à Genève, lâche une jeune employée d’un commerce de la gare Cornavin. On n’en sait pas plus, c’est pour le moins inquiétant d’avoir appris cela par la presse et non par notre employeur.» Certains employés des CFF, qui n’ont reçu aucune consigne particulière, sont tout aussi perplexes. Pourtant, à la sortie des quais TGV, pas trace d’effervescence. «On n’a pas été contrôlé, souligne une passagère. Ni en montant à Paris ni en arrivant à Genève.» A l’embarquement, on passe tout droit également. «Nous avons renforcé notre dispositif, assure cependant l’adjudant Michel Bachar, porte-parole des gardes-frontière. Mais nous n’avons pas introduit les contrôles systématiques.» Il précise néanmoins que la surveillance a été relevée à tous les points de passage, y compris à la gare et à l’aéroport.

A Cointrin justement, Bertrand Stämpfli rappelle que les employés de la sécurité aéroportuaire n’attendent pas les menaces d’attentat pour contrôler les bagages. «Nous gardons les mêmes standards aux passages entre la plate-forme publique et la zone sécurisée, détaille le porte-parole. Pour le reste, les patrouilles armées ont légèrement augmenté leurs rondes, mais on est loin de Guantánamo! Nous avons connu des dispositifs bien plus visibles, lors de grands sommets internationaux par exemple.»

Selon lui, aucune mesure n’est prévue, pour l’heure, dans la zone aéroportuaire. L’Aéroport annonce, en revanche, avoir supprimé tous les badges visiteurs depuis hier matin. Des sésames régulièrement accordés à des classes ou à des entreprises souhaitant visiter les installations. «Jusqu’à nouvel ordre, seuls les employés de l’Aéroport accèdent au tarmac», confirme Bertrand Stämpfli.

«On ne va pas arrêter de vivre»

Les grandes enseignes ont pour leur part aussi revu à la hausse les niveaux de sécurité dans leurs commerces mais ne souhaitent pas en dévoiler les contours. Elle Steinbrecher, porte-parole du groupe Manor, confirme que la vigilance a augmenté dans les succursales genevoises et que les employés ont été informés des procédures.

Mais dans le magasin proche de la gare, rien n’est visible. Et côté clients, la frénésie des achats de Noël semble avoir pris le pas sur l’anxiété. La devise de la plupart d’entre eux? «On ne va pas arrêter de vivre.»

Créé: 10.12.2015, 23h27

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Jean-Paul Rouiller

Un lien avec le 13 novembre?

L’alerte donnée à Genève s’inscrit dans la suite de l’enquête sur les attentats de Paris. Y a-t-il un lien entre les individus recherchés par la police genevoise, la mystérieuse camionnette immatriculée en Belgique aperçue à Genève et les équipes qui ont frappé la capitale française le 13 novembre? L’enquête le dira. Concernant les attaques à Paris, les recherches se concentrent sur la filière belge et le suspect en fuite Salah Abdeslam, celui qui a loué en Belgique la Polo ayant servi aux tueurs du Bataclan. Ce Français résidant à Molenbeek est aussi suspecté d’avoir voulu commettre une attaque dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Mohamed Abrini, son ami Belgo-Marocain, est également recherché. Deux autres hommes contrôlés avec Abdeslam à la frontière hongroise, le 9 septembre, sont aussi traqués. Ils ont été filmés dans une boutique où a été transférée une somme à Hasna Aït Boulahcen, la cousine d’Abdelhamid Abaaoud, le probable coordinateur des attaques, tué dans l’assaut donné à Saint-Denis. Un autre Belge, Ahmad Dahmani, a été interpellé en Turquie le 16 novembre. Olivier Bot

«Cette menace est inédite»

Jean-Paul Rouiller, en expert, a suivi toute la journée d’hier l’évolution de la situation. Il en fait un premier décryptage.

Comment analysez-vous la situation?

A ma connaissance, et après vingt ans d’expérience dans le renseignement et le contre-terrorisme, c’est la première fois que je vois une menace avec un degré de gravité aussi élevé en Suisse. Nous vivons une période très particulière. Aujourd’hui, la Suisse intègre les nations européennes qui subissent la menace terroriste. Nos services l’ont évoqué dans différents rapports depuis le début de l’année. On a la confirmation que les craintes étaient fondées. Je rappelle que la Suisse a été menacée à trois reprises par le groupe Etat islamique depuis un an.

Comment interprétez-vous les éléments portés à notre connaissance qui fondent la menace?

Une chose est claire. Menace il y a sur la Suisse et en particulier Genève. Et cette menace est liée au groupe Etat islamique (EI). En revanche, il est impossible de définir en l’état de manière plus précise le contour et la nature de cette menace. Nous avons deux faisceaux d’indices qui ramènent tous les deux au groupe de l’EI. Le premier lié à la recherche de quatre hommes appartenant à une cellule (indépendante ou pas?) du groupe de l’EI. Et le deuxième est lié à l’éventuelle présence de djihadistes sur notre territoire en lien avec la mouvance terroriste francophone qui a frappé à Paris. Mais je n’ai rien de précis à ce stade. Il faut aussi savoir si les deux éléments sont connectés.

Des services de renseignements américains auraient transmis des informations aux autorités suisses. Qu’est-ce que cela signifie?


Je ne sais pas si les informations transmises à Genève l’ont été par les services que vous évoquez. Mais depuis de nombreuses années, c’est une réalité: la Suisse échange, transmet et reçoit des informations opérationnelles avec des services de renseignements étrangers. Les éléments dont on dispose aujourd’hui ne représentent qu’une portion des pièces transmises à nos services. Le puzzle est suffisamment éclairant pour justifier les mesures exceptionnelles qui ont été prises.

La gestion de la crise est-elle adaptée au niveau genevois et fédéral?

Nous sommes dans une situation de crise. Je n’ai pas tous les éléments pour savoir si elle est bien gérée. Je note simplement qu’il y a des dissonances entre la gestion opérationnelle de la situation à Berne et à Genève. D’autre part, la diffusion sauvage de certaines informations sans mise en perspective dans les médias est préjudiciable à la gestion de la crise et ne manquera pas d’avoir des répercussions sur sa résolution.
Propos recueillis par S.R.

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