Ping-pong de migrants entre Chiasso et Côme

AsileLa situation de l’asile chauffe à la frontière sud. Submergée, l’Italie reproche aux Tessinois de renvoyer trop systématiquement les migrants en situation illégale.

Les gardes-frontière suisses se défendent d’avoir complètement fermé la frontière.

Les gardes-frontière suisses se défendent d’avoir complètement fermé la frontière. Image: Keystone

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Depuis quelques années, l’arrivée des beaux jours coïncide avec celle de vagues de migrants échouant aux bords de la frontière tessinoise, à l’issue d’un long voyage à travers l’Italie. Après un retard s’expliquant en grande partie par la météo pourrie de ce début d’été, depuis début juillet l’afflux est cette fois-ci bel et bien aux portes sud de notre pays.

Ces derniers jours, les gardes-frontière suisses interceptent quotidiennement près de 200 migrants, majoritairement à Chiasso. Mardi, une soixantaine d’entre eux ont été interceptés dans un train vers Bellinzone. «Il y avait beaucoup de policiers italiens et suisses à la douane hier, raconte Andrea Ramani, journaliste à Teleticino. Un hélicoptère a volé toute la journée.»

Parmi les 1321 migrants interceptés au début du mois de juillet, 933 ont été renvoyés en Italie. Ceux-ci retournent à Côme, au désespoir de la Commune, qui ne sait comment gérer ces dizaines d’âmes bloquées dans sa gare. «Côme risque de devenir un centre de requérants à ciel ouvert», se désole le député de la Lega Nord Nicola Molteni dans le journal milanais Il Giorno. Des doigts accusateurs sont pointés vers le sol helvète. «La Suisse ferme l’accès à Chiasso», titrait mardi la Repubblica, rapportant que les autorités suisses barrent désormais complètement l’accès, et ce «sans donner plus d’explications».

L’irritation est également palpable du côté du syndicat autonome de police (SAP) italien. «La situation devient de plus en plus difficile à cause des expulsions systématiques de la part de la Suisse, qui se contente d’appliquer la norme avec rigidité, déplore le secrétaire général du SAP de la province de Côme, Ernesto Molteni. Cette pratique provoque une véritable situation d’urgence qui risque de paralyser l’appareil sécuritaire de la province de Côme.»

De fait, le SAP demande à Rome une augmentation immédiate des effectifs, «indispensable pour affronter l’urgence avant que toute la région frontalière de Côme ne croule sous le poids des refoulements continuels que la Suisse applique avec détermination».

«La Suisse fait des efforts»

Les gardes-frontière suisses se défendent d’avoir complètement fermé la frontière. «La part des migrants qui arrivent à la frontière pour déposer une demande d’asile en Suisse a diminué au cours de ces dernières semaines, explique le porte-parole de l’Administration fédérale des douanes (AFD), Walter Pavel. Les migrants qui souhaitent simplement transiter par la Suisse sont reconduits vers l’Italie, selon l’accord de réadmission.»

Selon le conseiller d’Etat tessinois et directeur du Département de justice et police Norman Gobbi, leur nombre a beaucoup augmenté ces derniers temps. «Ils cherchent à rejoindre l’Allemagne. Mais nous ne pouvons pas laisser la Suisse devenir une voie de passage vers le nord de l’Europe.»

Les critiques italiennes sur la sévérité des douaniers suisses n’émeuvent guère Norman Gobbi. «Fort heureusement! Les conséquences financières pour la Confédération ne sont pas négligeables: la facture pour le premier semestre 2016, rien que pour la gestion des requérants d’asile, s’élève déjà à 5 millions.» Le chef du Département de la police tessinoise rappelle aux Italiens que la Suisse a déjà beaucoup donné. «Nous enregistrons nous-même une grande partie des migrants qui arrivent dans nos centres, alors qu’ils auraient déjà dû l’être en Italie. Nous fournissons aussi notre part d’efforts.»

A pied sur l’autoroute

Autant du côté italien que suisse, tous s’accordent à dire qu’un système Schengen-Dublin déficient est le principal responsable de cette situation difficile. La situation de la région italo-suisse risque fort de se compliquer dans les semaines à venir, des prochaines vagues de migrants sont probables.

Après avoir traversé des kilomètres de route périlleuse, la majorité des migrants actuellement bloqués à Côme n’entendent pas renoncer si facilement. Beaucoup attendent la prochaine occasion pour sauter dans un nouveau train, d’autres tentent leur chance à pied. Selon Walter Pavel, les arrestations le long des routes et des frontières vertes ont augmenté.

Dimanche, deux migrants ont carrément été interceptés alors qu’ils marchaient le long de l’autoroute A2, à proximité de Chiasso. Bien que ces cas restent peu fréquents, les autorités tessinoises ont lancé un appel exhortant les automobilistes à la plus grande prudence. (24 heures)

Créé: 13.07.2016, 19h14

«Côme risque de devenir une petite jungle, comme Calais»

A la douane ferroviaire de Chiasso, trois gardes-frontière tessinois attendent sur le quai. Les passagers du train en provenance de Côme-San Giovanni affluent. Les douaniers fixent un point précis, au bout du quai. «Cià, nem giò a töl» («Allez, on va le chercher»), s’exclame l’un d’eux en patois.

Quelques secondes plus tard, les trois hommes escortent un jeune Gambien de 27?ans en situation illégale vers le poste frontière. Comme lui, ils sont des dizaines à tenter leur chance pour passer la frontière suisse. La gare de Côme-San Giovanni est devenue leur camp d’infortune. «Le risque, c’est que la ville devienne une petite jungle semblable à celle de Calais», s’inquiète Roberto Bernasconi, responsable de Caritas à Côme.

«La situation est de plus en plus tendue. Les centres d’accueil sont saturés et les 700?places disponibles sont toutes occupées. Il y a près d’une centaine de personnes qui se retrouvent ainsi dans la nature.» Pour tenter d’endiguer le phénomène, les autorités italiennes ont transféré hier une cinquantaine de migrants en car vers Tarante (Pouilles), lieu de leur enregistrement sur le sol italien, à l’autre bout du pays. Mais cela pourrait ne pas suffire: la fermeture de la frontière suisse constitue une véritable impasse. «C’est la première fois qu’on observe un rassemblement aussi important et qui se prolonge sur plusieurs jours», précise Roberto Bernasconi.

Entouré d’une centaine de bénévoles, il s’active sur le terrain pour rendre décent le quotidien de ces migrants qui vivotent autour de la gare lombarde. Deux repas leur sont distribués chaque jour. En début de soirée, il apporte des couvertures pour leur permettre de passer la nuit. «Heureusement que c’est l’été.» Ces «voyageurs» préfèrent rester à proximité directe des trains, pour être prêts à partir à tout moment. «La plupart d’entre eux ont abandonné des camps d’accueil en Italie pour prendre la route du Nord. Ils ont souvent déjà passé plusieurs mois dans le pays.»

C’est le cas de Daniel, Camerounais de 33?ans. «Je dors depuis une semaine juste ici», dit-il en pointant du doigt les dalles dures du quai. J’ai tenté déjà cinq fois de traverser la frontière pour aller en Allemagne.» Bloqué dans cette gare, Daniel envisage maintenant de rentrer dans son pays natal pour retrouver ses trois enfants. Juliane Roncoroni

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