Une place à conquérir dans un monde d’hommes

Grève des femmesLutte contre le harcèlement dans l’espace public ou combat vers les postes prestigieux: les femmes bataillent encore ferme pour obtenir le respect. Même si les avancées sont réelles.

L’automne dernier, une marche exploratoire des femmes a été organisée par la Ville de Lausanne pour dresser un bilan «au féminin» du ressenti dans l’espace public.

L’automne dernier, une marche exploratoire des femmes a été organisée par la Ville de Lausanne pour dresser un bilan «au féminin» du ressenti dans l’espace public. Image: FLORIAN CELLA

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Se faire siffler par un homme? C’est, à vrai dire, «se faire remettre à sa place» comme le décode Léonore Porchet. Si anecdotique soit-il, le harcèlement de rue a désormais un statut, celui d’une violence comme les autres. Le phénomène n’a pas pour effet premier de mettre les femmes en danger, mais de les rabaisser en les enfermant dans leur rôle.

À Lausanne, pionnière sur ce thème, le combat est en route. La députée Verte, 29 ans, ancienne conseillère communale, a allumé la mèche, dès janvier 2016.

À peine élue, elle lançait une interpellation. On est au tout début de l’année, et les agressions sexuelles de Nouvel-An à Cologne viennent d’avoir lieu, donnant toute pertinence à son projet. «Je ne voulais pas, précise-t-elle, que cet événement soit récupéré, ici à Lausanne, par l’extrême droite et que l’on charge les migrants. C’était le bon moment de faire pression, d’autant plus que la Municipalité de Lausanne est sensible à ce genre de sujet.»


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Dans son texte, elle demandera des mesures de lutte contre le harcèlement dans le domaine de l’éducation et une sensibilisation des policiers, notamment. Les victimes, comme les témoins, doivent en outre être aidés.

Ne pas minimiser

Soutenu par le Conseil communal, le programme a ensuite donné lieu à un sondage. Les résultats sortent en décembre 2016. Sifflements, insultes, attouchements: elles sont 72% à en avoir été victimes une fois au moins durant les douze derniers mois. Bien sûr, l’échantillon n’est pas représentatif de l’entier de la population, puisque les personnes sondées sont majoritairement de jeunes femmes.

Mais la Municipalité ne minimise pas et décide même d’inclure le thème dans son programme de législature. Fraîchement élu, le municipal de la Police Pierre-Antoine Hildbrand rapporte que la Municipalité «s’est résolument engagée à lutter contre le harcèlement de rue».

Début 2017, Léonore Porchet passe la vitesse supérieure et dépose deux postulats (plus contraignants qu’une simple interpellation) demandant notamment une campagne de prévention et la création d’une application mobile contre le harcèlement en ville de Lausanne. La nécessité de former les policiers à recevoir correctement les plaintes est également mentionnée. Conseil communal et Municipalité répondent, là encore, favorablement.


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Campagne inédite

En mai 2018, une campagne inédite est lancée avec différentes associations comme VoGay, PROFA ou GastroLausanne. En principal vecteur, un clip incarné par Yann Marguet qui imagine l’époque où le harcèlement sera remisé au musée. L’humoriste trouve la tonalité juste. «Il a permis de sensibiliser le plus grand nombre avec humour sur un ton non culpabilisant et qui incite à la réflexion sur ses propres comportements», poursuit Pierre-Antoine Hildbrand.

Parallèlement, des mesures sont mises en œuvre, notamment par le biais du travail des correspondants de nuit, pour instruire en détail le phénomène. Les cas signalés sont répertoriés. Des réflexions sont en outre menées sur l’aménagement de l’espace public.

Un module de formation des policiers et des policières démarre ces jours. «Nous allons sensibiliser les cadres, les policiers et les aspirants», reprend le municipal de la Police. Il ne faut pas que le phénomène soit traité avec légèreté. Pour un professionnel de la police, souvent confronté à la violence conjugale, une personne qui vient se plaindre d’avoir été mal considérée dans la rue peut paraître insignifiante. Pierre-Antoine Hildbrand: «Le travail porte sur le harcèlement, bien sûr, mais s’étend aussi plus généralement aux questions de genre. Un cours est également prévu avec VoGay.»

Les actions de la Municipalité n’ont pas calmé Léonore Porchet. Au Grand Conseil, ce mardi, elle a obtenu que le Conseil d’État étudie les moyens de lutter contre le harcèlement sexuel dans le secteur public comme dans le secteur privé. On ne parle plus ici de rue, puisque l’espace public renvoie plutôt à des compétences communales.

Cette semaine aussi est née son application «Eyes Up», lancée avec un deuxième clip du même Yann Marguet. Le dispositif permettra aux personnes agressées de signaler tout harcèlement de rue. Un travail sera mené ensuite en collaboration avec la Ville, qui va également développer une mesure similaire cet automne.

Léonore Porchet note que les choses évoluent un peu: «Beaucoup d’hommes se posent des questions, même si cela en effraie certains, qui se voient contraints à l’autocritique. Mais l’important, c’est que tout cela encourage les interactions.»


À Berne, le débat sur le harcèlement reste timide

À l’instar de la Belgique, du Portugal, du Pérou ou de la France, plusieurs pays se sont dotés d’une loi contre le sexisme dans l’espace public. En Suisse, l’idée de criminaliser le harcèlement de rue demeure encore fort lointaine.

Le Conseil fédéral a toujours affirmé que même la prévention n’était pas de son ressort, mais de celui des Communes, malgré l’ardente détermination de quelques parlementaires, dont le conseiller national Mathias Reynard (PS/VS), auteur de plusieurs interventions sur le harcèlement. L’élu réclame notamment une étude qui évalue le phénomène et soutient que, pour être efficace, une campagne de sensibilisation doit être coordonnée au niveau du pays. Comme sa collègue de parti la conseillère aux États vaudoise Géraldine Savary, qui a déposé en septembre 2018 une interpellation, Mathias Reynard considère qu’il faut non seulement éduquer mais aussi légiférer.

Cet avis est partagé par d’autres spécialistes, qui estiment que le vide juridique doit être comblé. «L’arsenal législatif actuel permet de punir certains types de délit, comme l’injure, la menace ou la contrainte sexuelle, indique Francesca Marinoni. Mais le fait de disposer d’une loi spécifique conférerait une légitimité supérieure aux cibles.» Toutefois, c’est l’application d’un tel texte qui semble délicate. Les tribunaux ont déjà de la peine à prendre en charge les violences sexuelles ou les viols, et le chemin judiciaire est long et pénible pour les victimes. «Ce qu’on appelle le «crime entre quatre yeux» est difficile à prouver, expose Marylène Lieber.

En outre, la catégorie «harcèlement de rue» me paraît problématique. Si le droit permet de marquer symboliquement la frontière entre ce qui est faisable et ce qui ne l’est pas, il ne faut pas qu’il stigmatise certaines catégories d’hommes qui occupent majoritairement l’espace public.» Le débat d’experts a peut-être fini par réveiller le Conseil fédéral. Alors encore ministre de la Justice, Simonetta Sommaruga a demandé, en 2018, son avis à l’Institut suisse de droit comparé. Lequel a rendu pour analyse un rapport examinant les réponses juridiques au harcèlement apportées par quatorze États. À Karin Keller-Sutter, désormais à la tête du Département fédéral de justice et police, de décider si ce dossier mérite la priorité.

Créé: 13.06.2019, 22h34

«Je ne voulais pas que cet événement soit récupéré, ici à Lausanne, par l’extrême droite»


Léonore Porchet, députée Verte, ancienne élue à Lausanne

«La Municipalité s’est résolument engagée à lutter contre le harcèlement de rue»


Pierre-Antoine Hildbrand, municipal lausannois de la Police

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