Plaque tournante du grain

Denrées alimentairesGros plan sur les activités de négoce mises sous pression par la votation du 28 février.

Un bateau battant pavillon suisse charge 50'000 tonnes de soja à Santarém, au Brésil, en mai 2006.

Un bateau battant pavillon suisse charge 50'000 tonnes de soja à Santarém, au Brésil, en mai 2006. Image: Keystone

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Un marchand préfère rester discret sur ses prix et ses marges. Cette règle est valable tant pour le commerçant du coin que pour les multinationales actives sur le marché mondial du café, du blé ou du cacao. Ces dernières se retrouvent au premier plan. Le 28 février, les Suisses diront s’ils veulent interdire la spéculation sur les denrées alimentaires. Pour les initiants, cette pratique pousse les prix à la hausse et affame les populations du Sud. Leurs opposants répliquent que la spéculation n’en est pas la responsable. Et que ces activités sont pratiquées à l’étranger. A leurs yeux, le risque est que, en cas de oui, des entreprises de négoce quittent la Suisse, en raison notamment des tracasseries administratives. Les partisans de l’interdiction répondent qu’ils ne visent pas le commerce de marchandises de ces firmes, mais bien la spéculation. Au fait, qui sont ces grandes entreprises de négoce et que font-elles?

En pleine expansion

En quelques années, la Suisse s’est imposée dans le commerce des matières premières. Selon la BNS, les recettes sont passées de 2 milliards de francs en 2002 à environ 20 milliards en 2011. Les produits énergétiques représentent 59% de ce négoce, suivis des pierres, terres et métaux (20%) puis des produits agricoles et sylvicoles (15%). Ce commerce est centré sur l’arc lémanique. Sur les quelque 550 sociétés établies en Suisse, 400 se trouvent au bord du Léman, une centaine à Zoug et une septantaine à Lugano. Résultat? Les 22% de l’affrètement mondial sont gérés depuis Genève. Près de la moitié du négoce mondial du café et du sucre se déroule dans notre région, qui est numéro un pour les céréales et les oléagineux.

Selon Stéphane Graber, directeur de la Swiss Trading and Shipping Association (STSA), le négoce de matières premières représente 3,9% du PIB national, et même près de 20% de l’économie genevoise. Il assure aussi 12 500 emplois directs dans le pays et 35 000 emplois indirects. Ce qui en fait un secteur aussi important que le tourisme pour la Suisse. Signe de ce poids, un nouvel institut de recherche sur les matières premières a été inauguré en septembre 2015 à l’Université de Genève.

Les raisons du boom

«Ce développement ne date pas d’hier, souligne Emmanuel Fragnière, professeur à HES-SO Valais et spécialiste de l’industrie du trading. Historiquement, la Suisse a été un pays d’accueil pour des personnes qui travaillaient dans le grain.» Après la Seconde Guerre mondiale, le franc suisse était librement convertible et c’était la seule monnaie, avec le dollar, à offrir cet avantage. L’arc lémanique s’est ensuite transformé en plaque tournante de ce négoce, comme un aéroport régional deviendrait un hub.

D’autres explications sont avancées. Notre pays se trouve entre les fuseaux horaires américains et asiatiques, ce qui est un avantage. Sa stabilité, ses infrastructures, son sérieux plaident en sa faveur. Emmanuel Fragnière mentionne une proximité qui permet, par exemple, d’avoir sous la main un banquier ou un avocat. «Une étude a montré que, en général, les traders londoniens sont célibataires alors que ceux de Genève ont une famille. S’ils aiment la Suisse, c’est aussi parce qu’elle offre la sécurité, l’éducation et un cadre de vie propice à leurs enfants.» La fiscalité, enfin, est un avantage, «qui sera atténué avec la troisième réforme de la fiscalité des entreprises», précise Samuel Bendahan, député socialiste au Grand Conseil vaudois, docteur en sciences économiques et partisan de l’initiative.

Qui sont ces entreprises?

Depuis des décennies, le négoce des matières premières agricoles est dominé par quatre multinationales (Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill, Louis Dreyfus). Les trois premières ont leur siège aux Etats-Unis, la dernière en France. Mais toutes ont des succursales dans la région lémanique.

Comme le précise Emmanuel Fragnière, la plupart des firmes, même les plus grandes, n’opèrent pas dans l’ensemble des activités liées au négoce. Dans ces conditions, de nombreux acteurs sont actifs dans leur sillage – des banques, des assurances, des avocats, des affréteurs…

Stéphane Graber cite l’exemple de la Mediterranean Shipping Company, un leader mondial du transport de conteneurs, basé à Genève, ou encore la SGS, spécialisée dans la certification et la vérification. «Et des grandes entreprises de transformation du café ou du cacao qui sont installées dans la région», conclut-il.

L’agent de voyages du grain

Les métiers liés au négoce de matières premières sont divisés en deux grandes familles. D’un côté, les professionnels directement actifs dans l’échange – les producteurs, les acheteurs, les compagnies de transport et les intermédiaires financiers. De l’autre, ceux qui travaillent dans la logistique. Ils organisent le transport du produit, son stockage, sa transformation… Dans cette deuxième chaîne, il faut aussi contrôler que les produits passent bien en douane, que les quantités promises sont livrées… «Par exemple, il faut vérifier qu’il y a bien de la farine dans les silos et pas du sable, raconte Emmanuel Fragnière. Ou qu’un lot n’est pas promis à plusieurs personnes.»

Les entreprises basées en Suisse sont davantage axées sur la logistique. «Le métier principal est celui d’opérateur, poursuit le professeur. Cette personne sait regarder un contrat, affréter un bateau… C’est en quelque sorte l’agent de voyages du grain.» Emmanuel Fragnière a lui-même travaillé dans ce secteur. «Il faut avoir la niaque, dormir avec son téléphone car si un bateau coule, il faut trouver immédiatement une solution. Mais ce job est passionnant, il donne une vision juste de la réalité économique. C’est un sentiment incroyable, on sent les flux de matières qui tournent autour du monde… On vit au pouls de l’économie mondiale!»

La place de la spéculation

Si la Suisse est un centre névralgique pour la gestion du commerce de matières premières, les prix, eux, sont essentiellement fixés sur les Bourses de Londres, de New York et de Chicago. Ceux-ci, précise Emmanuel Fragnière, sont une indication: au final, la transaction est négociée entre un producteur et un grossiste et les tarifs peuvent être différents. Les produits dérivés critiqués par la gauche sont aussi échangés aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

«La plupart des entreprises actives dans les matières premières font du négoce. Elles achètent et vendent des produits et leur activité n’est pas spéculative»

Et la Suisse? «La plupart des entreprises actives dans les matières premières font du négoce. Elles achètent et vendent des produits et leur activité n’est pas spéculative», répond Samuel Bendahan. La spéculation n’est donc pas leur business, mais elle est parfois utilisée. Selon Emmanuel Fragnière, entre une transaction sur dix et une transaction sur cent (selon l’entreprise) peut être de cette nature. «Les firmes agissent ainsi parce qu’elles ont réellement besoin de se protéger et d’obtenir des garanties sur les futurs prix», assure-t-il (lire les explications ci-dessous).

Pour mémoire, l’initiative ne demande pas l’interdiction de toutes les formes de spéculation et autorise les transactions à des fins d’assurance. Mais à entendre Emmanuel Fragnière, les choses ne sont pas aussi simples: «L’idée que la finance pure peut créer des dégâts est correcte. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible d’identifier si facilement la mauvaise spéculation de celle qui est bonne!» Les initiants estiment au contraire que cette distinction ne pose aucun problème dans la pratique.

Pourquoi les attaquer?

Pourquoi s’en prendre à ces firmes si elles ne sont pas directement concernées par la spéculation? «Nous ne nous attaquons pas à elles dans le cadre de cette initiative, dont le sujet est très spécifique, répond Samuel Bendahan. Il est vrai que nous leur reprochons souvent d’autres choses, comme les avantages fiscaux dont elles bénéficient ou des problèmes de respect des droits humains et de l’environnement.»

En réalité, la spéculation sur les denrées alimentaires concerne d’abord certaines institutions financières qui proposent des fonds de placement spéculatifs. Certains acteurs, comme la Banque Raiffeisen ou le fonds de l’AVS se sont toutefois retirés de ce marché. «Le débat actuel a tendance à se décaler sur les multinationales, poursuit Samuel Bendahan. C’est certainement lié au fait que la question posée est très technique: les gens préfèrent revenir aux grandes idées, plus faciles à maîtriser.»

Certaines caisses de pension investissent dans de tels outils financiers. «Ces fonds sont parfois recherchés car ils présentent une structure différente des autres: cela permet de diversifier les risques», précise le Lausannois. Reste à savoir si cette spéculation est responsable des hausses de prix. Cette question, en effet, fait aussi débat.

Créé: 05.02.2016, 11h00

La spéculation, comment ça marche?

Les producteurs de matière première et les vendeurs concluent souvent des contrats à terme. Ils conviennent à l’avance de l’achat d’une marchandise à un prix donné. Ce système est une sorte d’assurance contre les fluctuations des prix. Dans certains cas, une partie du paiement est effectuée avant la livraison de la marchandise. Cela permet par exemple à un paysan du Sud de recevoir l’argent nécessaire pour lancer sa culture. «Il y a un lien direct entre le producteur et le consommateur, souligne Samuel Bendahan. L’initiative précise clairement que ces transactions seront toujours autorisées.» Ces contrats peuvent ensuite être échangés plus loin par de nombreux autres acteurs, sur le marché des dérivés. Cette «financiarisation» est la spéculation visée par l’initiative de la Jeunesse socialiste. En clair, c’est le stade où l’on ajoute des acteurs «qui n’ont plus grand-chose à voir avec le produit de base», conclut Samuel Bendahan.

Stéphane Graber, lui, considère que l’abolition de cette pratique serait dangereuse pour le négoce: «L’assurance à laquelle nous nous adressons va elle-même chercher d’autres assureurs pour partager son risque. C’est pour cela que ces produits sont rachetés. C’est une réassurance, comme il en existe dans d’autres secteurs. S’il fallait y renoncer, cela augmenterait les coûts.» Les principales Bourses pour les matières premières agricoles se trouvent à Londres, à New York et à Boston. C’est là aussi qu’on échange ces produits dérivés. Est-il dès lors possible d’agir ici? «On peut interdire ces opérations depuis la Suisse, répond Samuel Bendahan. Ensuite, la grande question est de savoir comment le vérifier… Il y a probablement des moyens de tricher. En revanche, il est possible d’interdire que ces produits apparaissent dans le portefeuille des caisses de pension. Mais pour endiguer le problème, il faudra aller plus loin et agir au niveau mondial.»

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