En pleurs, la reine Doris tire sa révérence

PortraitEn 12 ans, la PDC argovienne a engrangé un bilan très envié. La sortie du nucléaire restera dans les annales.

Doris Leuthard quittera le Gouvernement à la fin de l'année.

Doris Leuthard quittera le Gouvernement à la fin de l'année. Image: Keystone

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Elle n’a pu retenir ses larmes. Au moment de commenter son retrait devant les médias, Doris Leuthard est submergée par l’émotion. «J’ai accompli cette tâche avec beaucoup de plaisir. J’espère que vous avez été satisfaits de mon travail.» Les trémolos s’invitent une deuxième fois lorsqu’elle remercie ses proches – notamment son mari – qu’elle n’a pas beaucoup vus durant ces années. Deux moments forts d’une touchante sincérité pour la plus charismatique des membres du Conseil fédéral. La preuve, s’il en fallait, que son engagement au gouvernement fut total.

A-t-elle eu envie de démissionner plus tôt? La PDC de 55 ans le nie, lançant quelques piques malicieuses aux médias qui ont souvent spéculé sur son départ, avouant même avoir avancé sa décision d’un jour pour mieux les surprendre. Cette fois, elle met fin à un insupportable suspense qu’elle a elle-même engendré, quand, à la veille du 1er Août 2017, elle annonce dans une interview – et à la surprise générale – qu’elle ne briguera pas un nouveau mandat en 2019.

Doris Leuthard est alors au sommet de son art. C’est sa deuxième présidence. Un an plus tôt, elle brillait sous les feux des projecteurs. Souvenez-vous, c’est elle, entourée du gotha européen, qui inaugure dans une improbable robe «gruyère» blanche le Gothard, le plus long tunnel ferroviaire du monde.

L’affaire CarPostal

Rien ne laisse alors présager que la suite sera beaucoup plus compliquée. Alors qu’elle aurait pu terminer en beauté en mars avec la victoire contre l’initiative «No Billag», elle est éclaboussée par l’affaire des malversations financières de CarPostal. Sa réaction surprend. Doris Leuthard laisse même feindre une exaspération lorsque des élus lui demandent des comptes, elle qui est la ministre de tutelle de La Poste.

Ce scandale ne sera pas le seul à ternir sa fin de carrière. Elle doit aussi faire marche arrière devant les cantons alpins sur la redevance hydraulique. Quant à sa nouvelle Loi sur les médias électroniques, elle déçoit les spécialistes et suscite les critiques d’une partie de la droite. C’est enfin son «ami» Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, qui va lui adresser l’humiliation la plus cinglante, à la fin de 2017. Lors d’une conférence de presse commune, le Luxembourgeois affirme que l’accord-cadre avec l’UE sera signé avant le printemps 2018. Prise de court par des déclarations qu’elle découvre sur le moment, Doris Leuthard est comme tétanisée. Plus tard, l’Europe décide de ne pas accorder l’équivalence boursière. C’est à Doris Leuthard de venir annoncer les représailles envisagées contre Bruxelles devant la presse. Une expression se lit sur son visage: celle de la trahison.

Tout à coup, la grande amitié démocrate-chrétienne européenne souvent mise en avant par l’Argovienne semble loin. Et les photos où Doris Leuthard posait tout sourire avec son autre «copine» Angela Mer­kel, un peu jaunie. La doyenne du gouvernement – elle a alors 11 ans de Conseil fédéral au compteur – montre pour la première fois une certaine usure du pouvoir. Étonnant pour celle qui semblait puiser dans sa fonction une incroyable énergie. Et faisait d’elle régulièrement la plus populaire des sept Sages.

Une femme d’État

Une fin de carrière en demi-teinte pour cette bête politique. Doris Leuthard a gravi les échelons du pouvoir à toute vitesse. Élue au Conseil national en 1999 en distribuant des shampooings – «prenez votre douche avec Doris» –, l’Argovienne joue dès le départ de ses deux armes de destruction massive: son charme et sa poigne. Très vite, elle reprend la présidence du PDC. Seule candidate à la succession de Joseph Deiss, elle entre au Conseil fédéral en 2006. Son élection met du baume au cœur d’un parti encore traumatisé par l’éviction de Ruth Metzler.

Ses premières années sont plutôt laborieuses au Département de l’économie. Libérale, elle se met à dos les paysans. À Saignelégier (JU), ils iront jusqu’à lui lancer leurs bottes. Quant à l’introduction du Cassis de Dijon, censé mettre fin à l’îlot de cherté, il fait un four.

Son salut viendra d’une rocade au gouvernement. En prenant la tête du Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC), Doris Leuthard se taille une stature de femme d’État. Elle se libère aussi de ses liens avec EconomieSuisse. Celle que l’on surnommait Atome-Doris restera dans l’histoire comme la ministre qui a lancé la sortie du nucléaire.

Ses succès, elle les doit à sa force de travail et son opiniâtreté. Doris Leuthard déteste perdre. Elle a une maîtrise impressionnante des dossiers et un sens aigu de la repartie. Certains la comparent à un bulldozer, qui fonce sur chacun de ses projets. Tacticienne hors pair, elle n’hésitait pas non plus à inviter des parlementaires chez elle et à leur préparer un repas pour mieux les convaincre.

Fashionista, cette polyglotte a une collection de chaussures qui fait pâlir la concurrence, fan de nouvelle technologie, elle s’est choisi une Tesla comme voiture de fonction. Résolument visionnaire, elle est capable de retourner les majorités sur un trait d’humour. Entière, l’Argovienne a aussi la tête dure. Et derrière ses sourires se cache une femme de dossiers. Au sein du PDC, il vaut mieux filer droit. Elle peut même être impitoyable. Plusieurs de ses adversaires se sont déjà fait ridiculiser en public.

À géométrie variable

Il faut dire que la médaille Leuthard à plusieurs facettes. Libérale sur certains dossiers, étatiste sur d’autres, elle est une PDC «urbaine», prête à s’éloigner de la doctrine conservatrice de son parti. Une diversité qui lui permet de trouver des soutiens à géométrie variable au parlement. Un coup à gauche pour combattre les initiatives extrêmes de la droite, comme «No Billag»; un coup à droite lorsqu’il faut construire un deuxième tunnel routier sous le Gothard. Quitte à désarçonner son propre parti, comme sur la Loi sur l’aménagement du territoire (LAT), qui fait enrager les cantons alpins, fiefs du PDC.

À l’heure de prendre congé, Doris Leuthard rappelle ses succès à la tête du DETEC. «J’ai gagné seize votations sur dix-huit.» Un bilan impressionnant, avec la vignette autoroutière à 100 francs et l’initiative sur les résidences secondaires comme seuls échecs.

Créé: 27.09.2018, 19h10

Rencontre avec Obama

Le courant passe visiblement entre elle et Barack Obama, alors président des États-Unis, en marge du Sommet sur la sécurité nucléaire à Washington en avril 2010.

Dans le tunnel de base du Gothard

La voici encadrée par les patrons des CFF Andreas Meyer (à gauche) et d’AlpTransit SA, Renzo Simoni, à Biasca en décembre 2013, à l’occasion d’un test ferroviaire dans le tunnel de base du Gothard.

Scandale CarPostal

C’est une Doris Leuthard tendue que l’on découvre ici entourée de journalistes à l’occasion d’un point presse autour du scandale de CarPostal, en juin dernier à Berne.

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