Des policiers français suivent une auto en Suisse et tirent

Enquête C’est arrivé jeudi 12 mai en début de soirée. La course-poursuite ratée crée l’embarras.

La coopération transfrontalière en matière de sécurité est bonne, mais un couac mettant en cause la police d’Annemasse crée le malaise.

La coopération transfrontalière en matière de sécurité est bonne, mais un couac mettant en cause la police d’Annemasse crée le malaise. Image: Lucien Fortunati

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Gros couac dans la coopération transfrontalière en matière de sécurité. Une course-poursuite menée par des policiers d’Annemasse sur le sol genevois est légalement mise en cause. Pire, des agents français auraient par la suite produit un faux rapport. Le Ministère public genevois a ouvert une enquête. Les versions divergent de part et d’autre de la frontière. De quoi créer un malaise, en coulisse, entre les autorités haut-savoyardes et genevoises.

C’est arrivé jeudi 12 mai en début de soirée. La police d’Annemasse dispose alors d’un bon renseignement: une grosse livraison de cocaïne est prévue dans le secteur. Mais le piège tendu par la Brigade anticriminalité (BAC) tourne mal. Le véhicule suspect, une Porsche Cayenne, force un contrôle et s’enfuit en Suisse.

A 110 km/h à Puplinge

Une course-poursuite d’environ un quart d’heure s’engage sur la bande frontière, selon le rapport d’un des agents impliqués. Les véhicules repassent en France, où la Porsche fonce sur des policiers qui tirent et la touchent à l’avant. Une procédure pour tentative de meurtre sera ouverte par le Parquet de Thonon-les-Bains.

La traque se poursuit derechef en Suisse. Les policiers français foncent jusqu’à 120 km/h dans la campagne genevoise et 110 km/h dans le village de Puplinge, en zone 30… En chemin, ils tirent encore des coups de feu en direction de la grosse cylindrée, cette fois sans la toucher, laquelle finit par leur échapper. La Porsche sera retrouvée abandonnée à Meinier, avec des traces de cocaïne à l’intérieur. L’opération a échoué. La suite se corse.

Cette poursuite transfrontalière s’est-elle déroulée dans le respect de l’accord de Paris conclu en 2007 entre la Suisse et la France? La centrale du commissariat d’Annemasse a averti le Centre de coopération policière et douanière, à Cointrin, de la prise en chasse. Mais l’avis est venu tardivement, assurent certains. L’accord stipule pourtant que «la poursuite doit être communiquée, au plus tard au moment du franchissement de la frontière, aux centres communs».

Légitime défense en cause

Après les faits, la BAC est rentrée illico au bercail. Apparemment au mépris des règles. «Au terme de chaque poursuite, les agents poursuivants se présentent immédiatement devant les services localement compétents de la partie sur le territoire de laquelle ils ont opéré et rendent compte de leur mission», précise l’accord. Les Suisses ont en plus appris par hasard l’existence des tirs chez eux.

Autre problème: l’utilisation de l’arme dans le cadre d’une poursuite transfrontalière n’est possible qu’en cas de légitime défense. Cette notion n’a pas le même sens pour tous. Le danger imminent, la proportionnalité, l’immédiateté de la riposte étaient réunis pour tirer, assure-t-on de sources françaises. Ils ont joué aux cow-boys, fulminent des Suisses, dénonçant une attitude hasardeuse et dangereuse.

Cette affaire échauffe les esprits. Elle s’ajoute à un premier accroc de la même BAC, survenu l’an passé, parmi les 19 poursuites transfrontalières recensées en Suisse.

Comment s’explique-t-on côté français? Le commissaire d’Annemasse, Philippe Guffon, ne s’exprime pas, puisqu’il rédige actuellement un rapport sur le sujet destiné aux autorités suisses. A la préfecture de Haute-Savoie, on reste droit dans ses bottes. «Le préfet conteste le fait que l’intervention du 12 mai se soit traduite par un non-respect des règles en vigueur», répond son directeur de cabinet, Hervé Gerin.

Soupçon de faux rapport

Circulez, il n’y a rien à voir? Pas sûr. «Le Ministère public genevois a été informé de l’existence de cette poursuite et de l’usage de l’arme par des policiers français sur sol genevois le lendemain des faits, soit le vendredi 13 en fin de journée, indique Olivier Jornot, procureur général. Au vu des premiers éléments recueillis, une procédure a été ouverte. Les autres conditions de la course-poursuite seront examinées notamment sous l’angle de la vitesse.»

Il relève au passage que sa démarche n’a rien d’exceptionnel. «Une enquête est systématiquement ouverte lorsque l’usage de l’arme est fait sur sol genevois par des policiers suisses.» Il est plus rare, en revanche, que le Parquet genevois convoque des policiers français pour une audition. L’Inspection générale des services, la police des polices, est chargée des investigations.

Ce n’est pas tout. La BAC aurait menti sur l’origine du renseignement en l’attribuant à des collègues de la Brigade opérationnelle mixte (BOM), contre leur gré, selon nos sources. Si la trahison devait se confirmer, elle ne resterait pas sans répercussion politique. La BOM regroupe des policiers suisses et français travaillant sur le renseignement à Genève, Gaillard, Ambilly et Annemasse. Née en 2014 d’une volonté politique entre le préfet de Haute-Savoie, Georges-François Leclerc, et le conseiller d’Etat genevois chargé de la Sécurité, Pierre Maudet, elle représente la vitrine de la coopération transfrontalière. Aucun ne souhaite la voir exploser en raison d’une polémique. Affaire à suivre.

Créé: 26.05.2016, 07h40

«La coopération policière peut connaître des à-coups»

Pierre Maudet, conseiller d’Etat chargé de la Sécurité, ne commente pas l’incident du 12 mai. «J’ai convenu avec le procureur général, avec qui je me suis entretenu de cette affaire la semaine passée, que nous attendrions d’établir les faits précis avant de les commenter éventuellement.» Cet événement a suscité une première réaction de sa part auprès de la préfecture de Haute-Savoie. «J’ai eu l’occasion d’évoquer en fin de semaine ce dossier directement avec le préfet et j’attends son retour sur ses propres démarches.» Cette course-poursuite ratée porte-t-elle un coup à la coopération policière franco-suisse? «En l’état, non. Elle illustre le fait que la coopération policière peut connaître des à-coups mais nécessite plus que jamais un échange soutenu.» S.R.

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