Le «Mammograben» divise Romandes et Alémaniques

Cancer du seinAlors que les programmes de dépistage font partie des mœurs en Suisse romande, ce n’est pas le cas en Suisse alémanique.

En octobre 2008, des militantes ont suspendu plus de 18 000 soutiens-gorge sur la place Fédérale, à Berne. Le but était de militer pour la généralisation du dépistage précoce du cancer du sein en Suisse

En octobre 2008, des militantes ont suspendu plus de 18 000 soutiens-gorge sur la place Fédérale, à Berne. Le but était de militer pour la généralisation du dépistage précoce du cancer du sein en Suisse Image: Reuters

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Les Romandes y sont habituées. Dès l’âge de 50 ans, elles sont invitées tous les deux ans à effectuer une mammographie. L’examen leur coûte environ 20 francs (10% des coûts), grâce aux dépistages systématiques mis en place par les autorités. Mais de l’autre côté de la Sarine, de nombreux cantons n’ont pas de tels programmes. Ce phénomène a même un nom: le «Mammograben», un clin d’œil au célèbre «Röstigraben».

«C’est une fissure incroyable! En Suisse romande, nous avions déjà plusieurs années de retard. La Suisse alémanique est encore plus timide», confirme Christine Bouchardy, vice-présidente de l’Institut national pour l’épidémiologie et l’enregistrement du cancer (NICER). Ces programmes existent ainsi depuis 1999 dans les cantons de Vaud, de Genève et du Valais. Les pionniers alémaniques, Saint-Gall et les Grisons, ne s’y sont mis qu’en 2010, après une forte mobilisation des femmes. La Thurgovie a suivi en 2011, Bâle-Ville en 2014. Et même si les cantons de Soleure et d’Argovie planifient également de telles campagnes, les différences restent criardes d’un côté à l’autre de la Sarine.

Suspendu à Berne

Claudia Weiss dirige Swiss Cancer Screening, la fédération qui soutient la mise en place de ces programmes et gère leur harmonisation. Elle observe que le retard alémanique a une conséquence. «Ces campagnes mettent du temps à être connues. Du coup, les taux de participation y sont en général moins élevés.» En revanche, la fidélisation fonctionne: 86% des Suissesses qui participent une première fois à un tel programme continuent de le faire par la suite.

Il n’empêche, la progression est difficile en Suisse alémanique. Les Bernoises viennent d’en faire l’amère expérience. Alors que le Jura bernois propose un dépistage depuis 2008, la partie germanophone du canton l’a introduit en 2013. Or, le contrat de prestations passé avec la Ligue bernoise contre le cancer a été dénoncé. Les autorités estiment que la participation n’était pas suffisante. Ce taux atteignait 34% après quatre ans, contre plus de 60% dans la région Jura bernois-Jura-Neuchâtel, 52% pour Vaud et 40% à Genève.

A Berne, le programme a été suspendu durant six mois afin de le réorganiser. Il devrait reprendre en juillet. Pour les militantes, c’est un coup dur. «C’est comme si nous devions recommencer notre lutte», soupire Donatella Corbat, présidente d’Europa Donna Suisse, une organisation qui se bat pour la généralisation du dépistage précoce. Sa crainte, aujourd’hui, est que le projet ne reparte pas.

Le salut viendra-t-il de la Confédération? Pas sûr… La stratégie nationale contre le cancer 2014-2017 prévoyait l’introduction de telles campagnes dans tout le pays. Cet objectif n’a pas été atteint, mais le plan a été prolongé jusqu’en 2020. Cela suffira-t-il? Selon Peter Suter, président du Swiss Medical Board, certains cantons en auraient «un peu marre de cette discussion qu’ils jugent trop émotionnelle».

Question culturelle

Reste une question centrale: comment expliquer ce «Mammograben»? Au-delà du débat scientifique sur la pertinence de ces programmes (lire ci-contre), des questions culturelles sont mises en avant. «Les Alémaniques estiment que chacun est responsable de sa santé», résume Donatella Corbat. Pour illustrer cette différence, Peter Suter donne un exemple: «Les Alémaniques ont souvent du mal à accepter qu’un fumeur ne participe pas davantage aux coûts qu’il engendre.»

De façon générale, les pays germaniques s’avèrent plus réticents que les autres à introduire des programmes de dépistage du cancer du sein. Ainsi, l’Allemagne et l’Autriche ont été les derniers pays européens à s’y mettre.

Selon Claudia Weiss, l’utilité de la mammographie n’est pas en cause: elle est reconnue même dans les cantons qui ne proposent pas de dépistage systématique. La discussion se déroule alors entre le médecin et sa patiente. Le blocage concerne l’intervention de l’État: est-ce aux autorités de nous inciter à prendre soin de notre santé et de payer pour cela? La Suisse alémanique a tendance à penser que non.

Selon la taille du canton, l’organisation et les prestations proposées, les subventions cantonales destinées à ces programmes oscillent entre 285'000 francs dans la région Jura-Neuchâtel-Jura bernois et 1,6 million pour Vaud en 2015.

Les partisanes des dépistages organisés y voient un investissement bénéfique. Leurs arguments? Outre les gains en termes de santé (lire ci-contre), les coûts sont négociés avec les assureurs et donc moins élevés pour la collectivité. Pour les participantes, la franchise de l’assurance maladie est exonérée, ce qui garantit l’équité d’accès. Les programmes doivent respecter des normes, ce qui assure la qualité. Et puis, les femmes reçoivent des rappels pour ne pas oublier leurs examens. Reste à savoir si cela convaincra les cantons alémaniques. (24 heures)

Créé: 11.01.2018, 06h42

Trop de faux positifs pour Berne

En 2014, le Swiss Medical Board lançait une polémique en déconseillant un dépistage systématique du cancer du sein. Depuis, le débat n’est pas retombé. «De très bonnes études mettent clairement
en doute l’utilité (ndlr: de ces programmes), souligne Jan von Overbeck, médecin cantonal bernois. Le taux de faux positifs est le problème crucial, qui entraîne trop d’investigations inutiles. Par ailleurs, la qualité des traitements est bien meilleure qu’avant et l’avantage du diagnostic précoce tend à diminuer.»
Président du Swiss Medical Board, Peter Suter est aussi sceptique. «Le sujet reste très controversé – plusieurs analyses scientifiques récentes mettent en question les bénéfices modestes par rapport aux faux diagnostics et les effets secondaires par les rayons et les biopsies effectués inutilement.» Le médecin rapporte une grande étude publiée
le mois dernier par des chercheurs lyonnais: «Elle montre qu’aux Pays-Bas, la baisse de mortalité à long terme grâce au dépistage se situe entre
0 et 5%. La meilleure prise en charge des malades, elle, l’a réduite de 28%.»
Christine Bouchardy, vice-présidente de l’Institut national pour l’épidémiologie et l’enregistrement du cancer, est d’un avis opposé. Elle s’exclame: «Du point de vue international, il est clairement établi que plus de 50% de la baisse de la mortalité est due au dépistage! Les diagnostics précoces permettent aux femmes de garder leurs seins dans les trois-quarts des cas et d’éviter la chimiothérapie dans 30% des cas.» Claudia Weiss, directrice de Swiss Cancer Screening, ajoute que ce dépistage est recommandé «par tous les organes compétents, partout dans le monde, sur la base de preuves scientifiques». Elle met encore en garde contre des conclusions hâtives «sur la base de travaux isolés».

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