Sur l’air grinçant de l’initiative «No Billag»

CultureLa musique, le cinéma et l’humour sont particulièrement visés par l’initiative qui veut supprimer la redevance radio-TV. Enquête dans le milieu culturel.

La RTS soutient de nombreux événements culturels, comme ici lors du Montreux Jazz Festival.

La RTS soutient de nombreux événements culturels, comme ici lors du Montreux Jazz Festival. Image: DR

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Dans leur mission, telle que définie par l’article 93 de la Constitution, la radio et la télévision suisses ont pour mandat de contribuer «à la formation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement». En cherchant à supprimer la redevance finançant ces médias nationaux, les initiants de «No Billag» prennent le risque d’affaiblir un rouage important de l’aide à la culture du pays. «Ce qui me touche le plus, c’est que l’on supprimerait l’idée même de service public de la Constitution», s’enflamme Jean-Yves Cavin, directeur artistique du Cully Jazz Festival qui s’engage avec détermination contre l’initiative. «C’est la première fois que l’on se positionne ouvertement sur une votation populaire. Nous avions hésité lors des lois sur Lavaux et sur la Loterie Romande. Nous ne l’avions pas fait. Cette initiative va tellement à l’encontre du fait de vivre en société, de considérer les centres d’intérêt de chacun, que nous avons décidé d’engager la personne morale de la manifestation. La dimension commerciale ne peut pas devenir l’unique juge d’une pertinence artistique. Et je m’y connais. Le Cully Jazz n’est basé que sur 10% de subvention: il est donc commercial à 90%.»

La moitié du budget global

Réalisations de séries TV, diffusions de concerts et interviews d’artistes sont désormais placées sous une épée de Damoclès jusqu’à la votation de mars prochain. De la production à la promotion, l’entier du spectre est concerné. Si toutes les disciplines artistiques sont susceptibles de voir leur champ d’action drastiquement diminué, celles qui jouissent d’une diffusion directe, comme la musique, le cinéma ou l’humour, sont particulièrement visées par ce combat politique où l’enjeu culturel n’est pas toujours bien discerné. Si le très actif militant «No Billag» Nicolas Jutzet (lire encadré) pointe les 18% du poste «Culture, société, formation» du budget de la SSR, il faut encore compléter ce chiffre par les 6,9% alloués à «Musique, jeunesse» et les 23,3% à «Divertissements, films». Conçue dans un sens très large, la culture représente donc près de la moitié du budget global du service public (environ 1,5 milliard).

Pour en rester au milieu musical, domaine illustrant bien la problématique, la plupart des acteurs gardent leurs nerfs mais ne sont pas moins conscients des menaces qui pèsent sur leur activité avec «No Billag». «Il est clair que la RTS représente une promotion considérable pour les artistes et cela dans tout le pays», remarque Christian Fighera, de Two Gentlemen, label et tourneur qui compte beaucoup d’artistes suisses au nombre de ses prestataires. «La charte qui garantit 20% de musique suisse est un soutien fort pour les artistes locaux. La diffusion est aussi une source de revenus. Dans nos décomptes de droits d’auteur, 40% à 50% viennent directement de là.»

Ces gains sont souvent modestes. Ils ne représentent pourtant pas seulement un bénéfice matériel, mais aussi une visibilité accrue, aspect crucial pour les musiciens en début de carrière. «Pour les artistes émergents qui font leurs premiers pas sur scène, la radio est aussi l’occasion de réaliser des live, renchérit le responsable de Two Gentlemen. Je ne vois pas qui pourrait remplacer cette attention. Je rappelle que Sophie Hunger a été découverte lors d’une session Paradiso.» Pour Laurent Pavia, chef de l’Unité Musiques de la RTS, ce «repérage» – une expression chère à Couleur 3 – fait partie des missions du service public. «Nous sommes les premiers et souvent les seuls à diffuser ces musiciens encore inconnus du public. Cela permet de lancer leur carrière en Suisse, mais aussi, pour certains, de leur faire traverser les frontières. «No Billag» menace clairement la diversité artistique dans notre pays.»

Jazz sous le radar

Le constat ne s’appliquerait pas qu’au devenir individuel des artistes, mais à des courants musicaux qui dépendent, ne serait-ce qu’en partie, de cette forme de subventionnement. C’est l’avis d’un Jean-Yves Cavin soucieux de l’avenir de sa musique de prédilection: «En Suisse, en France ou en Angleterre, ce sont uniquement les chaînes du service public qui font connaître les artistes de jazz. On ne va pas les trouver sur NRJ ou sur TF1! Cette musique passera sous le radar médiatique et Internet ne suffira pas à prendre le relais. Moins les artistes sont connus et plus il deviendra difficile d’attirer l’attention sur notre programmation.»

Les événements ponctuels ne sont pas les seuls à sentir le vent du boulet. Les institutions de la musique classique prévoient des difficultés très concrètes en cas d’abandon par le service public. L’administratrice générale de l’Orchestre de la Suisse romande, Magali Rousseau, anticipe avec inquiétude la fin d’un partenariat avec la RTS. «Nous lui cédons l’exclusivité des droits sur les captations de concerts. Cela nous apporte des entrées financières qui couvrent une part non négligeable de notre budget de fonctionnement. Sans cet accord, nous n’aurions pas les moyens de nous offrir des captations audio et vidéo et d’organiser la diffusion des contenus.» Les conséquences s’étendraient aux images puisque Arte et Mezzo synchronisent leurs captations avec les sons de la RTS. Un événement radio maison comme les Schubertiades, qui popularise la musique classique, ne survivrait probablement pas. «Si je devais chercher des fonds privés, je pense que je trouverais 200'000 francs, mais jamais le million que coûte la manifestation», évalue Alexandre Barrelet, rédacteur en chef culture de la RTS.

Autre volet, non des moindres dans la perspective de la cohésion culturelle d’une Suisse disparate, la représentation des minorités linguistiques risque de souffrir. Les Romanches et les Tessinois sont en première ligne, mais les Romands ne seront pas épargnés. Priscille Alber et Guillaume Noyé, codirecteurs de Voix de Fête, festival très francophone avec 50% d’artistes suisses, le craignent. «Nous avons un partenariat historique avec Option Musique et d’une manière générale, la RTS est un de nos meilleurs ambassadeurs pour ce qui est de soutenir des découvertes francophones. La situation est déjà difficile pour les artistes suisses, qui peinent à vivre et à faire parler d’eux dans un petit pays. La loi du marché ne pourra que les prétériter au profit des gros artistes anglo-saxons.»


«La politique culturelle doit revenir à des gens élus»

Président du comité de campagne des initiants de «No Billag» pour la Suisse romande, le PLR neuchâtelois Nicolas Jutzet se défend de vouloir attaquer la culture via son combat contre la redevance. Les arguments d’un libéral convaincu.

L’actuel article 93 stipule que «la radio et la télévision contribuent à la formation et au développement culturel». Il y a donc une partie du mandat du service public qui relève du soutien à la culture. Avez-vous conscience de cette dimension de son mandat et assumez-vous sa disparition possible?
Cette dimension n’est nullement ignorée. Cet article disparaît car il justifie l’existence de la redevance et donc du système actuel. Nous relevons que la presse écrite et d’autres associations privées font également un travail remarquable en donnant une vitrine à la culture de ce pays. Le service public ne s’arrête heureusement pas à son existence dans la loi. La Constitution, via les articles 69 Cst sur la culture et 70 Cst sur les langues, doit rassurer ceux qui refusent de céder au discours populiste de nos opposants. L’actuel système donne un rôle de Ministère de la culture bis à la SSR. Ce, avec l’argent des citoyens, sans devoir rendre de comptes. La distribution de l’argent public et la politique culturelle doivent revenir à des gens élus pour le faire. Ou alors à des entreprises privées, qui se financent via le consentement volontaire des clients. Demain, la Confédération et les cantons auront une marge de manœuvre suffisante pour continuer à soutenir la culture dans ce pays. Pour rappel, l’initiative s’attaque au moyen de financement. Pas à la SSR, qui n’est pas mentionnée dans le texte d’initiative. Elle pourra continuer d’exister en se finançant via des moyens de financement classiques (abonnements, donations, etc.). Rien ne l’empêche de continuer à soutenir la culture, comme elle le fait aujourd’hui. Rappelons ici que 94% de la population utilise chaque jour l’offre de la RTS en Suisse romande. Cette population continuera d’apprécier l’offre de la RTS le 5 mars en cas d’acceptation. C’est à la SSR de tout mettre en œuvre pour convaincre sa clientèle fidèle de continuer à payer pour son contenu.

Vous préconisez une régulation par le marché, mais, en matière culturelle, est-ce un principe suffisant? Autrement dit, militez-vous pour une culture strictement viable commercialement?
Notre initiative veut abolir une redevance injuste et dépassée. Si nous avions voulu nous attaquer à la culture, c’est l’article 69 de la Constitution qui serait modifié. Rappelons ici que le SSR ne dépense «que» 18% de son budget pour le domaine «Culture, société et formation». Par ailleurs, l’Office fédéral de la culture est sensible à la cause, notamment en lien avec la production cinématographique. Même chose pour la musique, la littérature, le théâtre, la danse, etc. On est loin du black-out culturel annoncé par la partie adverse. Notre initiative permet à chacun de choisir quel média il souhaite soutenir. La SSR, qui a toutes les armes en main pour continuer à rencontrer un succès certain dans un marché libre, sera évidemment libre de continuer à soutenir la culture de ce pays. La seule différence étant que désormais elle le fera avec l’argent récolté de façon volontaire. La Confédération de son côté continuera de soutenir, comme aujourd’hui, la culture. Elle cessera de déléguer cette tâche via une redevance, sans transférer les responsabilités qui vont avec.

Ne craignez-vous pas une perte de diversité culturelle?
Nous souhaitons donner la liberté à chacun de choisir. La diversité culturelle craint-elle la liberté des citoyens de ce pays?

Quel paysage culturel imaginez-vous en cas de réussite de l’initiative?
La Confédération soutient aujourd’hui la culture. Pourquoi cesserait-elle de le faire demain? La SSR y contribue également. Elle a le droit de continuer de le faire après l’acceptation de notre votation. Notre mission n’est pas d’imaginer un paysage médiatique, mais de permettre à chacun de faire son choix. C’est aux acteurs qui sont en place, donc la Confédération et la SSR, de s’adapter à la liberté retrouvée des citoyens. Nous ne demandons qu’à être convaincus. (24 heures)

Créé: 08.01.2018, 06h38

Le cauchemar du film suisse

Dans le cinéma suisse, 1 franc sur 3 provient de la redevance. Son étroite liaison avec la petite lucarne remonte aux années soixante et le célèbre Groupe 5 qui a fédéré des talents comme Alain Tanner, Claude Goretta ou Michel Soutter, tous réalisateurs formés à la Télévision romande. «Sans la TSR, le cinéma suisse n’existerait peut-être pas», ose même le comédien Jean-Luc Bideau qui a publiquement pris position contre «No Billag». Depuis la signature du Pacte de l’audiovisuel en 1996 avec ses partenaires de la branche du septième art, la SSR a investi plus de 400 millions de francs dans la création de longs et courts métrages.
Au total, ce sont 2500 films, téléfilms, documentaires, fictions et films d’animation qui ont été coproduits.
Et, chaque année, ce sont près de 40 millions de francs – dont 12 avancés par l’Union européenne – qui permettent à des films tout ou partie suisse d’exister. L’Office fédéral de la culture (OFC) alloue, quant à lui, environ 30 millions par an et les aides régionales telles que Cinéforom, Fondation romande pour le cinéma, environ 10 millions. Depuis 2016, grâce à ce dispositif, les téléspectateurs ont ainsi pu découvrir six coproductions de documentaires au budget couvert à hauteur de 10% (soit 240'000 francs, en moyenne) par l’antenne romande du radiodiffuseur national. Des films diffusés et signés, entre autres, par Raoul Peck, Stéphane Goël, Fernand Melgar ou Daniel Schweizer. Avec ses séries maison Anomalia (2016) et Quartier des banques (2017), ce sont 500'000 francs par épisode que la RTS a investis. Côté fictions sur grand écran, elle a rendu possibles des films tels que Ma vie de Courgette, Home ou La petite chambre. Sans parler du soutien direct d’une douzaine de festivals. Cette réalité et les effets collatéraux de l’initiative terrorisent la profession. En juin déjà, l’Association romande de la production audiovisuelle (qui réunit une centaine de producteurs et de réalisateurs) rappelait que l’argent investi par l’État dans cette industrie permet de créer des milliers d’emplois. Une inquiétude partagée par la plupart des associations professionnelles et syndicats de la branche. «Par l’affaiblissement du financement de la SSR, c’est tout l’édifice qui se mettrait à vaciller», assure Cinéforom.

Gérald Cordonier

«No Billag» ne fait rire personne

Vincent Kucholl et Vincent Veillon voient leur avenir télévisuel suspendu à cette votation. «Nous sommes censés revenir à l’antenne avec une nouvelle émission en septembre 2018. Si l’initiative passe, notre projet ne verra pas le jour. Obtenir une autre source de financement que la SSR pour cette émission est impossible. Même si nous trouvions un mécène, il manquerait un canal de diffusion.» L’acceptation de «No Billag» toucherait aussi les humoristes romands de la radio. «Ceux qui font des billets dans Les beaux parleurs sur la Première ou Les orties de Yann Marguet sur Couleur 3. Ces formats légers pourraient trouver d’autres plates-formes de diffusion, mais auront beaucoup à perdre en audience», observe Kucholl.
Pour Grégoire Furrer, directeur et fondateur du Montreux Comedy Festival, «l’initiative tend à appauvrir non seulement notre démocratie mais aussi notre identité culturelle. Une fois perdue, elle ne se reconstruit pas.
En Suisse romande, une vingtaine d’humoristes vivent de leur métier par leur présence à la radio. L’exposition médiatique leur permet de se produire sur scène. Ils remplissent 70% des petites salles et, par ricochet, les théâtres dépendent aussi de leurs spectacles qui font travailler d’autres personnes» Si «No Billag» devait passer, «le Montreux Comedy survivrait mais sous une forme appauvrie, car sa diffusion ne serait plus assurée en Suisse romande», conclut Grégoire Furrer.

Rebecca Mosimann

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