Célébrer Marignan divise les élus

CommémorationsLes partis bourgeois, l'UDC en tête, tiennent à fêter les 500 ans de la bataille. la gauche, elle, préfère honorer la fin de la guerre 39-45.

En 1515, le roi de France François Ier, immortalisé ici par le peintre Fragonard (1780-1850), infligeait aux Suisses une défaite cuisante.

En 1515, le roi de France François Ier, immortalisé ici par le peintre Fragonard (1780-1850), infligeait aux Suisses une défaite cuisante. Image: CORBIS

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L'année 2015 ne sera pas en reste concernant les commémorations historiques. En plus des 200 ans de la signature du Pacte fédéral par les Cantons de Genève, du Valais et de Neuchâtel figurent entre autres au calendrier la bataille de Morgarten (1315), la bataille de Marignan (1515) ou encore le Congrès de Vienne (1815).

Les partis bourgeois,et en particulier l’UDC, tiennent à fêter Marignan. Pas parce qu’il s’agit de la date la plus facile à retenir, mais parce que le parti conservateur identifie la bataille qui opposa les Français, les Lombards, les Vénitiens et les Suisses comme la plus importante de l’Histoire helvétique. Déjà en 1965, l’étudiant Christoph Blocher était secrétaire de l’association Pro Marignano, chargée d’organiser les festivités des 450 ans de la victoire des troupes du roi François Ier sur celles des mercenaires suisses au service du duché de Milan. «En enterrant les rêves de grande puissance de la Suisse, la bataille de Marignan marque le fondement de sa neutralité», affirmait le président d’honneur de l’UDC en novembre dernier sur sa chaîne, Teleblocher.

Marignan, événement déterminant

Aujourd’hui, l’association existe toujours et entend bien fêter ce demi-millénaire comme il se doit avec force tirs historiques, cérémonies ou rénovations de monuments dédiés à la bataille. Dans le comité d’honneur de Pro Marignano, on retrouve aujourd’hui des dizaines de politiciens bourgeois élus au parlement - PDC, PBD, PLR, PEV et, en grande majorité, UDC. Christoph Blocher, toujours présent, a depuis été rejoint par Ueli Maurer, Toni Brunner ou encore Oskar Freysinger. «Marignan est un événement déterminant de l’histoire suisse, explique l’UDC valaisan. Il marque la fin du grand mercenariat où les Suisses avaient presque une attitude de grande puissance. Ils ont alors compris que c’était contre-productif et sont revenus à une attitude plus modeste, plus sage.» Oskar Freysinger partage l’avis qu’il s’agit du début de la neutralité suisse. «Pas dans les faits, car elle a été officiellement établie des années plus tard, mais les germes de l’idée sont issus de ce moment-là.»

1945 pour les socialistes

La gauche ne soutient guère l’idée de cette commémoration, jugeant l’organisation de cérémonies en l’honneur de Marignan déplacée. Pour le conseiller national Cédric Wermuth (PS/AG), attribuer la naissance de la neutralité à la bataille est une interprétation biaisée de l’Histoire. «Il faut, à l’école, mais aussi dans l’espace public, offrir une lecture réaliste de l’histoire moderne de notre pays, estime-t-il. Là, il s’agit d’une instrumentalisation politique visant à nier les racines européennes de la Suisse, fondée sur une analyse anachronique et illégitime de l’histoire.» Le socialiste ne rejette pas l’idée de commémorer l’événement en tant que tel, mais plutôt «le fait que l’on utilise Marignan pour justifier le Sonderfall (ndlr: idée selon laquelle la Suisse doit rester neutre et ne doit subir aucune pression de l’extérieur, de l’Europe en particulier)».

Les socialistes s’intéressent davantage à l’histoire plus récente. Le 8 mai 2015 marquera les 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, et la gauche n’entend pas laisser cet anniversaire inaperçu. Le PS Suisse a appelé toutes les sections du parti à planter, le 8 mai prochain, un arbre de la paix. L’initiative a déjà été relayée à Zurich, à Zoug, à Uri et à Schwytz, où des élus socialistes ont déposé des postulats en ce sens auprès des Conseils cantonaux et municipaux. Au niveau fédéral, la conseillère nationale zurichoise Jacqueline Fehr a déposé, au printemps 2014, une motion demandant au Conseil fédéral de participer à la coordination des événements dédiés à la capitulation de l’Allemagne. «L’idée de commémorer le 8 mai 1945 s’inscrit dans une logique historique européenne, dont la Suisse faisait déjà partie car, n’en déplaise à certains, nous appartenions déjà à un monde globalisé à cette époque-là», explique Cédric Wermuth.

Deux visions de l’Europe

Alors qu’elle reproche à l’UDC de faire de la récupération politique, la gauche ne fait-elle pas de même avec 1945? Cédric Wermuth reconnaît que «les commémorations ont toujours un aspect très politique. Il s’agit là de deux visions de la Suisse et de son rapport avec l’Europe qui s’opposent.» Deux commémorations, deux bords politiques et, à l’heure des négociations sur l’application du vote du 9 février 2014, deux visions de l’Europe. Les socialistes reprochent à l’UDC de prôner, à travers Marignan, le repli de la Suisse sur elle-même. Eux-mêmes tiennent à rappeler, en faisant du 8 mai 1945 un événement qui appartient aussi à l’histoire suisse, que notre pays fait et a toujours fait partie intégrante de l’Europe.

Oskar Freysinger, lui, reproche aux socialistes d’entretenir une culture de la culpabilité. «Il faudrait se couvrir d’opprobre parce que la Suisse est restée neutre et indépendante alors qu’elle était entourée par les forces de l’axe. Les socialistes voudraient que l’on se flagelle pour cela.» Il est vrai que, du côté de la gauche, le ton est un peu au rachat auprès de nos voisins. «La Suisse n’a jamais, jusqu’ici, exprimé officiellement sa gratitude aux Alliés pour les immenses sacrifices qu’ils ont consentis dans leur lutte contre le fascisme et le national-socialisme, peut-on lire dans la motion Fehr. De plus, elle n’a guère jusqu’ici contribué au processus d’intégration européenne, qui a conféré à notre continent la plus longue période de paix qu’il ait jamais connue.» Pour Cédric Wermuth, droite et gauche ont le devoir d’aborder de façon critique le passé. «Il est important de mener ce débat-là et de reconnaître aussi les erreurs politiques qui ont été commises pendant la Seconde Guerre mondiale.»

Pas d'implication du Conseil fédéral pour Marignan

Le Conseil fédéral leur a donné raison en acceptant, en août 2014, la motion de Jacqueline Fehr. Il a par contre rejeté en 2013 l’interpellation du PDC tessinois et membre du comité d’honneur de Pro Marignano, Marco Romano, lui demandant de s’impliquer dans les festivités dédiées à 1515. Dans sa réponse, le Conseil fédéral explique qu’il ne participera guère, autant au niveau financier qu’organisationnel, car «il estime que la défaite de Marignan il y a 500 ans joue un rôle de second ordre». En conclusion, il rappelle «sa volonté de ne soutenir qu’avec retenue la commémoration d’événements historiques». «C’est absolument injuste, déplore Oskar Freysinger. Il n’y a rien à fêter avec 1945. Bien sûr, la fin de cette atroce boucherie est un soulagement au niveau planétaire. Mais l’événement n’a pas changé la Suisse en tant que pays. Marignan a eu beaucoup plus d’impact.» Le conseiller d’Etat valaisan poursuit: «De manière générale, ce que la Suisse a accompli est absolument exceptionnel. Aucun pays n’est parvenu à appliquer une démocratie directe. Rien que pour cela, nous sommes en droit d’être fiers. Et de commémorer.» (24 heures)

Créé: 14.01.2015, 08h32

«Marignan n’est pas à l’origine de la neutralité»

Les historiens suisses Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger donnent leur vision de l’importance de Marignan.

–Est-il légitime de considérer Marignan comme le fondement de la neutralité suisse?
Olivier Meuwly: Marignan est un événement militaire important, mais il est exagéré d’en faire un symbole de l’histoire suisse et de sa neutralité. Déjà, il ne s’agissait pas de soldats suisses qui se battaient pour eux, mais de mercenaires à la botte des Italiens. On ne parle pour la première fois de la Suisse en tant qu’entité étatique qu’à partir de 1848, voire de 1815. Ensuite, la naissance de la neutralité ainsi que l’indépendance de la Suisse ont été possibles grâce au bon vouloir des puissances européennes. La seule conséquence de Marignan, c’est la subordination des Suisses à la France. Les Français ont obtenu l’exclusivité des services des mercenaires helvétiques.
Dominique Dirlewanger: Au XIXe siècle, on a rétrospectivement fait de Marignan un monument fondateur pour faire accepter au peuple suisse l’imposition de la neutralité par le Traité de Vienne, en 1815. Il y est d’ailleurs écrit que «la neutralité suisse est garantie par les puissances étrangères», et non l’inverse. Ce n’est pas la Suisse qui décide.

–S’agit-il donc d’une pure récupération politique? D.D.: Il n’est pas complètement illégitime de fêter Marignan. Tout dépend de l’éclairage et de la mise en perspective avec le présent que l’on donne à l’histoire. La bataille marque un enjeu géopolitique important dans lequel s’inscrit aussi la Suisse. On peut aussi mettre en lumière le début de la fiscalité instaurée par François Ier pour financer ses armées. Il y a là l’occasion de donner le champ à des interprétations très intéressantes de notre société actuelle.
O.M.: Dès les années 1980, la gauche s’est emparée de l’histoire suisse pour la critiquer, à l’exemple de notre rôle pendant la Seconde Guerre mondiale. Les partis du centre droit n’ont alors pas compris l’importance politique du discours historique. A l’exception de l’UDC qui, elle, s’est approprié, dans les années 1990, les mythes suisses, à l’instar du Pacte du Grütli ou de la Landsgemeinde… Des histoires glorieuses qui revalorisent les Suisses et qui ont séduit des électeurs déstabilisés par les critiques sur leur pays. Mais, si l’UDC persévère avec Marignan, elle risque d’avoir plus de peine. Placer l’origine de la neutralité à un moment où l’on se prend une rouste incroyable et où l’on devient les vassaux des Français, c’est un peu plus difficile à expliquer.

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