Dérangeants, les hauts salaires du service public?

Initiative «Pro service public»La polémique enfle sur les salaires versés aux dirigeants des entreprises parapubliques. Les initiants veulent les aligner sur le salaire d’un conseiller fédéral. Est-ce judicieux?

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Indigne. C’est l’adjectif qu’emploie Zeynep Ersan Berdoz, directrice de la rédaction de Bon à Savoir et fer de lance de l’initiative «Pro service public», pour qualifier le salaire des dirigeants des grandes entreprises parapubliques comme Swisscom, les CFF ou La Poste. «Il est indigne pour un service public que ces dirigeants gagnent jusqu’à quatre fois plus qu’un conseiller fédéral.»

Selon elle, les chefs des anciennes régies publiques ont perdu le contact avec la population et ne pensent, avec la caution du Conseil fédéral, qu’à maximiser leur profit au détriment du public. «Il est anormal que le bonus de Susanne Ruoff dépende du nombre d’offices postaux qu’elle a réussi à fermer.» Elle plaide pour un retour à la raison, sans pour autant revenir vingt ans en arrière, et fustige le laisser-faire de la gauche sur cette question des salaires.

«C’est nous faire un mauvais procès, rétorque le conseiller national et syndicaliste Jean Christophe Schwaab (PS/VD). Nous étions pour l’initiative Minder et avons lancé l’initiative «1:12» sur les écarts salariaux. Bien sûr que les dirigeants des grandes entreprises parapubliques gagnent beaucoup trop. Je suis même pour qu’ils gagnent moins qu’un conseiller fédéral qui, lui, tient la destinée d’un pays entre ses mains.»

Là s’arrête cependant la compréhension de Jean Christophe Schwaab. «Cette initiative «Pro service public» est dangereuse car elle ouvre la voie à la privatisation et à l’explosion des salaires des dirigeants. Par sa rigidité, elle met aussi hors jeu les conventions collectives de travail et expose du coup les employés à des baisses de salaire.» Une étude vient de sortir cette semaine, qui affirme que 8000 employés, particulièrement à La Poste, seraient touchés. Zeynep Ersan Berdoz en dénonce la partialité: «Comme les opposants n’ont pas d’arguments valables, ils essaient de faire peur aux gens.»

Conforme au prix du marché

Y a-t-il quelqu’un qui prend la défense des salaires des dirigeants de Swisscom and Co.? Bien sûr. Il y a d’abord le monde de l’économie et des chasseurs de têtes au nom de la qualité du management (lire interview ci-contre). Il y a surtout la patronne politique des trois grandes entités publiques: la cheffe du Département des transports, de l’énergie et de la communication, Doris Leuthard. Elle défend la hauteur des revenus des CEO car elle les estime correspondre au prix du marché. Elle relève même qu’ils sont un peu au-dessous en comparaison internationale.

En avril, nous lui avions posé la question s’il ne faudrait pas tout de même fixer un plafond salarial pour ces entreprises contrôlées par l’Etat. Sa réponse? «Non. Nous examinons ces questions chaque année avec attention. Les salaires sont corrects. Il ne faut pas fixer un plafond dans la loi.»

Cette profession de foi est partagée dans son administration. En témoigne, hier, la prise de position peu banale de son directeur de l’Office fédéral des transports, Peter Füglistaler. Ce dernier signe un commentaire sur le site Internet de la Confédération contre l’initiative. Il la juge rétrograde et, bien qu’il prône une certaine «mesure» dans la fixation des salaires, il ajoute: «Un CEO des CFF ne gagnera jamais dans toute sa carrière autant que ce que perçoit le CEO d’une grande banque suisse comme simple bonus d’entrée.» Effectivement, les salaires dans les grandes entreprises privées – et surtout bancaires – continuent de défrayer la chronique. Tidjane Thiam, patron du Credit Suisse, a ainsi reçu une prime compensatoire de 14,3 millions pour quitter son entreprise précédente, Prudential. Une sorte de golden hello qui a du mal à passer, alors qu’il va supprimer des milliers d’emplois.

Si les salaires des dirigeants parapublics n’atteindront jamais de tels niveaux stratosphériques, faut-il pour autant les redescendre au niveau d’un salaire d’un conseiller fédéral? Les avis sont partagés. Il faut cependant souligner que la comparaison de ces revenus est un peu boiteuse au niveau des chiffres. Un conseiller fédéral gagne 475 000 francs, mais il bénéficie d’un privilège unique: une retraite à vie de plus de 200 000 francs dès quatre ans de mandat. Un pactole et une sécurité inégalée quand on est jeune, comme l’était par exemple l’ex-conseil­lère fédérale Ruth Metzler, éjectée en 2003 par Christoph Blocher.

Créé: 13.05.2016, 07h20

«Les contribuables régleront la facture»

La société Egon Zehnder, fondée en Suisse mais depuis longtemps active au niveau international, passe son temps à chercher des «top shots» pour diriger les entreprises. Interview avec un de ses associés, Philippe Hertig.

Comment jugez-vous les salaires des dirigeants de Swisscom, des CFF et de La Poste? Trop hauts?


Ils sont tout à fait dans la norme. Ces salaires doivent être compétitifs. Vous ne pouvez pas payer un dirigeant d’une entreprise parapublique au même prix qu’un directeur d’un office fédéral. Le premier doit affronter une concurrence internationale. Il doit relever des défis bien plus importants sur le plan des missions et de la gestion du personnel.

Si vous deviez chercher un dirigeant pour La Poste avec une enveloppe maximale de 450 000 francs de revenus, vous y arriveriez?


Ma réponse est claire et directe: non! Ce salaire n’est pas compétitif par rapport au profil du manager recherché. Si on me le proposait, je refuserais le mandat. Et ce n’est pas parce que je craindrais d’avoir une commission trop basse. Chez Egon Zehnder, contrairement aux chasseurs de têtes classiques, nous sommes très à l’aise avec cette question. Nos honoraires ne dépendent pas de la hauteur du salaire du poste recherché.

La mobilité des managers a augmenté de par la globalisation. Cela pousse-t-il les salaires à la hausse?


Non, cela élargit le bassin de recrutement et augmente la qualité des candidats. Le recrutement des PDG en Suisse est très international, contrairement à la France qui privilégie ses nationaux. On en voit les effets négatifs sur la compétitivité du pays. Ce qui pousse les salaires à la hausse, c’est la trans­parence. Les revenus des dirigeants s’affichent sur le rapport de gestion des sociétés. Cela devient rapidement une barre minimale pour les successeurs de ces dirigeants.

Si l’initiative «En faveur du service public» passe, quelles en seraient les conséquences selon vous?


Je ne suis pas politicien, ni membre d’un parti. Objectivement, cette initiative entraîne la conséquence suivante: un leadership médiocre dans les entreprises parapubliques. Ces dernières vont perdre en compétitivité et rencontrer de grosses difficultés financières. En bout de course, ce seront les contribuables qui devront régler la facture.

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