Diagnostic de nos politiques

Assemblée fédéraleUn chercheur a décortiqué le profil des parlementaires depuis un siècle. Interview

Ces dernières années, nous avons assisté à une certaine ouverture du Parlement à des nouveaux profils (jeunes, femmes, non universitaires...).

Ces dernières années, nous avons assisté à une certaine ouverture du Parlement à des nouveaux profils (jeunes, femmes, non universitaires...). Image: Keystone

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Andrea Pilotti a décortiqué l’Assemblée fédérale. Pour sa thèse de doctorat, ce chercheur en sciences politiques, membre de l’Observatoire des élites suisses de l’Université de Lausanne, s’est penché sur l’évolution de notre Législatif depuis 1910. Avec deux angles d’analyse: la professionnalisation de l’institution et la démocratisation du recrutement de ses membres. Comprenez la transformation du mandat d’élu en une profession rémunérée et l’ouverture du parlement à de nouveaux groupes sociaux. Ses résultats, qui viennent d’être publiés*, fournissent aussi des éléments de réponse à une question au cœur de tous les débats: les élus sont-ils toujours plus éloignés du peuple? Il présente ses conclusions.

La Suisse est allergique aux politiciens professionnels. Quelle est leur importance?

Depuis les années nonante, les choses bougent: des élus exercent uniquement la profession de parlementaire fédéral. L’idée de milice reste très importante dans notre culture et beaucoup de représentants du peuple et des Cantons ne s’affichent pas comme des professionnels. Mais l’évolution est là et aujourd’hui, je dirais que notre parlement est semi-professionnel.

Cette professionnalisation a été beaucoup plus tardive dans notre pays qu’à l’étranger. Aux Etats-Unis ou dans d’autres pays européens, ce processus a débuté à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle. Ce changement est aussi inachevé. En Suisse, chaque parlementaire touche une rémunération de base de 59 000 francs par an (sans tenir compte des indemnités). En Autriche, en Norvège ou aux Pays-Bas, des pays assez semblables, les élus gagnent presque le double.

Cette question, en effet, est économique…

Oui, l’augmentation de la rémunération des élus leur permet de vivre de cette activité. Ce débat a débuté dans les années soixante et une indemnité annuelle très modeste a été versée aux élus dès 1968. Mais cette question n’était pas encore perçue comme un enjeu prioritaire. Une deuxième phase de réformes a été lancée à la fin des années quatre-vingt. La professionnalisation du parlement qu’elle a entraînée se voit surtout à gauche et chez les femmes. Ainsi, 16% des élues étaient des professionnelles en l’an 2000 contre 5% des élus. En 2016, ces proportions sont de 40% et 17%. Cette différence entre les sexes pourrait s’expliquer par le fait que la plupart des parlementaires femmes disposent de beaucoup moins de liens avec les milieux économiques, qui assurent parfois à leurs collègues hommes des revenus non négligeables.

Cette professionnalisation est aussi liée à un changement du travail parlementaire.

Historiquement, notre parlement était très faible dans le processus décisionnel. Dans notre système de démocratie semi-directe, la phase préparlementaire (avec la consultation des milieux concernés et la rédaction par l’administration d’une loi) a longtemps été la plus importante, et les élus en sont exclus. Ils avaient donc moins de travail. On estimait que leur fonction était avant tout honorifique et qu’il n’y avait aucune raison de rémunérer cet honneur.

Mais de nouveaux enjeux sont apparus – comme les questions environnementales ou les relations avec l’Europe – qui ont poussé le parlement à légiférer davantage. Dès la fin des années quatre-vingt, suite à des scandales comme l’affaire des fiches, on a aussi réalisé que le parlement n’avait pas les moyens de remplir sa mission de contrôle des autres institutions. Du coup, on lui a donné davantage de compétences et de pouvoirs.

En parallèle, comment la composition du parlement a-t-elle évolué?

Entre les années 1930 et 1980, elle est restée très stable, avec une majorité d’universitaires, d’indépendants (avocats, entrepreneurs) et une proportion élevée de personnes avec un grade militaire. L’augmentation de la rémunération, l’arrivée de femmes en politique et les changements dans les rapports de force entre les partis ont depuis changé la donne. Ces dernières années, nous avons assisté à une certaine ouverture du recrutement parlementaire à des nouveaux profils (jeunes, femmes, non-universitaires, etc.). Mais beaucoup de choses restent à faire. Par exemple, le parlement compte 30% de femmes, ce qui ne correspond de loin pas à leur poids dans la société. Et les officiers à l’armée représentent 20% des parlementaires, soit vingt fois plus que leur proportion dans la population active en général.

Le profil de nos élus se distingue-t-il de celui de leurs confrères européens?

Des analyses datant de l’an 2000 montrent que la proportion d’avocats et de chefs d’entreprise est plus élevée en Suisse. Les agriculteurs, même si leur nombre baisse légèrement, sont aussi davantage représentés. A l’inverse, on a beaucoup plus de salariés du secteur public à l’étranger. En Suisse, les indépendants continuent de dominer, comme au XIXe siècle.

Qu’en est-il de la proximité avec le monde économique?

Les liens entre l’économie et le parlement restent importants même si le nombre de parlementaires siégeant dans les conseils d’administration des plus grandes banques, industries et assurances sociales a diminué très sensiblement – de 42 élus en 1980, à 13 en 2010. Depuis 1980, la proportion d’élus fédéraux remplissant des fonctions d’administrateur dans des sociétés anonymes (notamment locales et/ou régionales) connaît aussi un fléchissement, de 65% à 52%.

En même temps, la période la plus récente se caractérise par l’augmentation des liens d’intérêt de nos parlementaires et par la pluralisation de ces liens (avec par exemple une présence plus importante de groupes liés à la défense de l’environnement ou des droits de l’homme). Avec la revalorisation du rôle du parlement dans le processus décisionnel, les groupes d’intérêt ont cherché à y avoir une plus grande influence.

Et l’avenir, comment l’imaginez-vous?

Lorsque Christoph Blocher a démissionné de son mandat de parlementaire, il a annoncé sa volonté de lancer une initiative pour que les élus reçoivent une rémunération correspondant à celle des années nonante. Ce sera intéressant de voir comment cette question sera thématisée. Si on regarde la tendance depuis les années quatre-vingt, j’imagine mal que l’on revienne en arrière. Par contre, les adaptations salariales seront peut-être moins importantes que ces vingt dernières années. Et comme un parlement devrait être le reflet de la société, nous aurons probablement une représentation plus importante des femmes ou des étrangers de la deuxième et de la troisième génération.


* Andrea Pilotti, Entre démocratisation et professionnalisation: le parlement suisse et ses membres de 1910 à 2016, Editions Seismo

Créé: 22.12.2016, 10h00

«L’UDC veut remplacer, en quelque sorte, une élite par une autre»

L’idée que les élites qui nous gouvernent sont toujours plus éloignées du peuple est-elle justifiée?

Comme je l’ai expliqué, de nouveaux profils sont apparus ces dernières années au parlement. On pourrait donc penser que les élites politiques ont pu se rapprocher quelque peu de la société dont elles sont une émanation. Et pourtant, jamais comme aujourd’hui, en Suisse aussi, il existe auprès d’une partie de la population un sentiment de défiance envers ces personnes. Une des explications réside dans le contexte socio-économique qui change sans arrêt et fragilise voire marginalise toujours plus de citoyens électeurs sur le marché de l’emploi. Face à cette situation, les politiques sont appelés à réagir au plus vite, en essayant de trouver le meilleur compromis entre des intérêts très divergents. Cependant, les temps de la politique restent assez lents et aujourd’hui, contrairement au passé lorsque le contexte socio-économique changeait moins rapidement, cela crée des insatisfactions grandissantes et débouche sur des sentiments anti-élites.

Le conseiller d’Etat vaudois Pierre-Yves Maillard a regretté l’importante présence d’universitaires dans son parti, le PS. Sa critique est-elle légitime?

A Berne, une bonne partie des élus socialistes est issue d’une famille ouvrière. Mais le PS est aussi celui qui compte le plus d’universitaires dans ses rangs (75%). Le changement a été amorcé dans les années quatre-vingt. Avant, un tiers environ des élus socialistes étaient universitaires. Pierre-Yves Maillard a donc raison sur le fait que les universitaires sont très représentés dans son parti. Le sont-ils trop? Ce n’est pas à moi de le dire. D’après certains élus, le fait que les dossiers à discuter deviennent plus complexes demanderait des connaissances spécifiques plus importantes. Il serait donc justifié que certains profils soient privilégiés en termes de compétences. Le débat reste néanmoins ouvert.

Tous partis confondus, les universitaires sont moins nombreux au parlement fédéral qu’à l’étranger. Pourquoi?

Notre parlement compte environ 57% d’universitaires, contre quelque 30% dans la population active. Ces personnes sont donc surreprésentées, mais leur nombre diminue, contrairement à ce que l’on observe à l’étranger. En l’an 2000, par exemple, 65% des parlementaires étaient des universitaires – et ce taux était déjà inférieur à la moyenne européenne. Je relie notamment ce phénomène à l’avancée de l’UDC depuis les années quatre-vingt. Cette formation est celle qui compte le moins d’élus universitaires – cette proportion y est passée de 61% en 1980 à 37% aujourd’hui.

Du coup, l’UDC a raison de se présenter comme le parti le plus proche du peuple.

J’aurais plutôt tendance à voir dans ces propos la volonté de l’UDC de remplacer, en quelque sorte, une élite très fortement urbaine, universitaire et jugée comme étant trop cosmopolite et éloignée des besoins du «peuple» par une élite différente axée davantage sur les responsables de PME et des cadres d’entreprises privées, issus dans une moindre mesure des grandes villes et dont l’UDC compte le nombre plus important dans ses rangs.

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