Le dilemme cornélien d’Eveline Widmer-Schlumpf

Conseil fédéralBattre en retraite ou briguer un nouveau mandat, ne serait-ce que pour mettre la pression sur l’UDC et offrir un vrai choix au parlement: la Grisonne devrait vite trancher.

S’en aller ou s’accrocher: la conseillère fédérale du PBD devrait décider avant le 31?octobre.

S’en aller ou s’accrocher: la conseillère fédérale du PBD devrait décider avant le 31?octobre. Image: Reuters

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Eveline Widmer-Schlumpf se tait. S’en ira-t-elle? Ou briguera-t-elle un nouveau mandat de quatre ans en sachant que ses chances d’être réélue ont beaucoup diminué? Avant le rendez-vous crucial de dimanche, même ses plus proches collaborateurs n’étaient pas informés de ses réflexions sur son avenir. «La conseillère fédérale grisonne est restée une lionne solitaire», glisse un conseiller d’Etat qui la connaît bien.

Tous ses gestes sont guettés, ses paroles disséquées. Secrète, elle a veillé à ne délivrer aucun signal. Elle a toujours éludé la question, répétant qu’elle déciderait «en temps voulu, après le 18 octobre». Le dilemme est cornélien et le moment de le trancher est tout proche. Sans doute aura-t-elle clarifié ses intentions avant le congrès que sa formation, le Parti bourgeois-démocratique (PBD), tiendra le 31 octobre. La politique a besoin de symboles et les moments forts y participent.

Ce jour-là, soit les siens rendront un vibrant hommage à leur conseillère fédérale démissionnaire, soit ils acclameront sa bravoure et son audace à vouloir livrer l’ultime bataille, périlleuse et incertaine.

Pourquoi tenter le diable?

Pourquoi se représenter? Ne serait-ce pas tenter le diable? Car, dans le meilleur des cas, si la coalition derrière elle ne perd pas de nouvelles plumes au Conseil des Etats, Eveline Widmer-Schlumpf peut tout juste espérer flirter avec la majorité absolue des voix. Sa réélection serait serrée et très aléatoire. Pour réussir, il faudrait une volonté granitique du PDC de réélire la Grisonne, ce qui est douteux. Les démocrates-chrétiens s’exposeraient à un retour de manivelle qui commence à les inquiéter. Le jour viendra où leur conseillère fédérale Doris Leuthard se retirera, peut-être en cours de législature. L’UDC attaquera le siège PDC si entre-temps le centre est déjà servi avec Eveline Widmer-Schlumpf. Les cadors alémaniques du PDC, aux abois pour succéder à Doris Leuthard, hésiteront avant de se créer ce problème.

Eveline Widmer-Schlumpf peut annoncer son retrait en faisant miroiter un bilan excellent. Elle restera l’héroïne de Felsberg qui a osé dire oui, évinçant du même coup Christoph Blocher du Conseil fédéral. Au Département fédéral des finances davantage qu’à Justice et Police, elle a fait l’étalage de ses compétences, de son sang-froid et d’une clairvoyance qui manquait à bien des acteurs de la scène bancaire et financière suisse.

Elle a contribué au deal qui a sauvé UBS. Sur le secret bancaire, elle a eu le courage de l’impopularité. Elle est restée imperméable aux pressions et a défendu avec constance la seule ligne réaliste: l’adaptation à l’environnement international plutôt que la marginalisation. Personne n’a pu convaincre qu’un autre chemin était jouable. Les banquiers lui en ont voulu, mais, en privé, rares sont ceux qui contestent aujourd’hui sa vista et l’autorité avec laquelle elle a géré le dossier. Elle a eu le même succès pour faire avancer les discussions sur la fin des privilèges fiscaux aux entreprises étrangères dans un sens acceptable pour la Confédération et les cantons – leurs intérêts lui étaient chers.

Renoncer aujourd’hui ne serait même pas une trahison de son parti. Sa famille politique sait tout ce qu’elle lui doit. Le PBD a intégré qu’il reverra ses ambitions à la baisse le jour où sa championne se retirera. Peu importe si c’est aujourd’hui ou dans quatre ans.

Elever le prix à payer par l’UDC

Alors oui, pourquoi rester? Pour offrir une alternative politique au parlement et placer tous les nouveaux parlementaires face à leurs responsabilités? Dans sa tête, Eveline Widmer-Schlumpf doit y songer. Car, aussi spectaculaire soit la nouvelle victoire de l’UDC, elle-même est bien placée pour mesurer l’importance de l’enjeu. Le centre droite, dont elle se réclame, n’a aucun intérêt à offrir à la légère un deuxième siège à l’UDC.

En briguant un troisième mandat, la conseillère fédérale PBD, même en sursis, mettrait l’UDC sous pression. Elle élèverait le prix à payer par le parti national conservateur pour doubler sa participation au gouvernement. Le parlement devrait doublement veiller à ce qu’un aspirant UDC soit capable de donner le change. Il pourrait plus facilement réclamer des garanties: respect de la collégialité et des institutions; engagement à ne pas saboter les efforts du Conseil fédéral pour sauver les Bilatérales. Ce serait un peu théorique, mais la discussion aurait lieu sur des bases solides.

Aucun politicien ne veut perdre. Mais Eveline Widmer-Schlumpf verrait-elle une défaite devant l’Assemblée fédérale comme une humiliation? Le devrait-elle d’ailleurs? Une autre lecture est possible si l’on considère le caractère de la Grisonne: humble, combative, une femme de devoir. Défaite à la loyale après avoir incarné une posture solide, elle pourrait sortir dignement, fière de ce qu’elle a accompli. Et convaincue d’avoir défendu une voie juste pour la Suisse.

Un style très suisse

Tout au long de son parcours chahuté au Conseil fédéral, elle a été populaire. Elle a su se faire apprécier pour son style qui renvoie aux valeurs helvétiques. Elle a été une travailleuse infatigable, rigoureuse jusqu’à l’obstination. Elle a participé à administrer le pays sans esbroufe, en phase avec ce que les Suisses attendent de leurs gouvernants. Loin d’être europhile, elle a placé le curseur là où la majorité des Suisses le souhaitent: gardons de bonnes relations avec notre principal partenaire économique, sans naïveté et en défendant nos intérêts bec et ongles. Elle peut prétendre avoir toujours privilégié le dialogue et les solutions constructives, dans l’intérêt du pays.

Si le parlement veut prendre le risque d’élire un deuxième UDC à un moment critique de nos relations avec l’Europe, ce sera son choix. Elle sortirait alors la tête haute, avec le sentiment du devoir accompli. Et elle tournerait aussitôt la page, sans rage ni amertume. Mais avec classe.

Créé: 20.10.2015, 06h56

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