Un Vaudois négociera avec l’Union européenne

Libre circulation des personnesLe Conseil fédéral a nommé Jacques de Watteville au poste de négociateur en chef pour débloquer le dossier européen. Un désaveu pour Yves Rossier, numéro deux du DFAE.

Didier Burkhalter (à dr.) arrive à Berne en compagnie du nouveau négociateur avec l’Europe, Jacques de Watteville.

Didier Burkhalter (à dr.) arrive à Berne en compagnie du nouveau négociateur avec l’Europe, Jacques de Watteville. Image: Reuters

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Une main de fer… et une voix de velours. C’est un peu comme cela que le conseiller fédéral Didier Burkhalter a caractérisé le Romand Jacques de Watteville, le négociateur en chef suisse nommé mercredi par le gouvernement pour débloquer le dossier européen. «C’est un diplomate qui peut dire des choses extrêmement dures d’une voix parfaitement calme», résume le ministre des Affaires étrangères.

Actuellement responsable du Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales (CIF) dans le Département d’Eveline Widmer-Schlumpf, âgé de 64?ans, le Lausannois Jacques de Watteville a beaucoup roulé sa bosse diplomatique. Il connaît très bien Bruxelles puisqu’il a été chef de la mission suisse auprès de l’Union européenne de 2007 à 2012. Puis il a été nommé ambassadeur à Pékin, où il a participé activement à la signature de l’important accord de libre-échange sino-helvétique.

«Je suis extrêmement honoré de la confiance placée en moi par le Conseil fédéral, réagit le Vaudois. La tâche est lourde, complexe et difficile. Les enjeux sont considérables. Mais nous devons réussir.» Sa feuille de route est claire: ficeler un paquet avec l’UE qui comprenne une maîtrise de l’immigration voulue par le peuple et une modernisation de la voie bilatérale pour ouvrir la porte à de nouveaux accords avec l’Europe. Une sorte de Bilatérales III.

Le sexagénaire bénéficiera d’un staff de négociation pour mener à bien sa mission. Laquelle ne s’annonce pas de tout repos. Il devra se coordonner avec tous les responsables des différents secteurs de l’administration (immigration, accès au marché des banques, recherche, accord institutionnel, énergie, etc.) afin d’établir le calendrier, le rythme et le contenu final du paquet global. Voilà pourquoi il a insisté hier sur le travail d’équipe: «Non seulement nous devons tirer à la même corde, mais encore nous devons faire partie de la même cordée, comme en haute montagne.»

Cumul de fonctions

Proche de la retraite, Jacques de Watteville aura-t-il le temps d’accomplir sa tâche herculéenne? Il n’en doute pas. «Lorsque j’ai été engagé par Mme Widmer-Schlumpf au CIF, je me suis engagé à rester jusqu’en 2017. Or c’est justement le délai fixé pour mettre en œuvre l’initiative sur l’immigration.» Un autre point étonne en revanche: Watteville va cumuler les jobs. Il garde en effet son poste de directeur au Département des finances. Une charge qui va lui donner quelques cheveux blancs supplémentaires, même si le dossier le plus sensible du CIF, l’échange automatique des informations fiscales, est désormais sous toit.

A noter encore que la nomination de Jacques de Watteville a fait une victime: Yves Rossier, le numéro deux du DFAE et bras droit de Didier Burkhalter. Le secrétaire d’Etat, qui n’a rien du diplomate affable à la Watteville, s’occupait jusque-là de la coordination du dossier européen. Mais son parler franc et son style parfois rugueux pour imposer ses idées ont sans doute lassé le Conseil fédéral. Interrogé sur la question, Didier Burkhalter dément officiellement tout problème et vole au secours de son bras droit. «Yves Rossier souhaitait consacrer toute son énergie à ses nombreuses autres tâches dans le département. Il y accomplit d’ailleurs un excellent travail, comme récemment en Iran.»

Cette version officielle est jugée peu crédible à Berne. La mise à l’écart touche par ricochet Didier Burkhalter lui-même. Mais le conseiller fédéral a pu sauver la face. Il a obtenu une place prépondérante concernant la négociation avec l’UE. D’abord Jacques de Watteville, pour le dossier européen, est placé directement sous sa responsabilité sans passer par la case Widmer-Schlumpf. Ensuite, s’il y a des problèmes sectoriels qui se posent, des ajouts ou des concessions à faire sur un dossier spécifique, Burkhalter sera systématiquement consulté pour négocier avec le chef du département concerné. Il l’a bien souligné hier.

La marge de négociation de Jacques de Watteville, elle, semble assez étroite. Didier Burkhalter l’a dit sans fard: «Il n’y a pas de supernégociateur, de tsar, comme certains l’ont dit. Il y a un négociateur en chef. Point.»

Cette mise au… point, justement, n’est pas une marque de défiance envers Jacques de Watteville. Didier Burkhalter ne veut simplement pas faire porter la responsabilité politique sur les épaules du Vaudois. Il souhaite que tous les conseillers fédéraux mouillent leur chemise et assument les options stratégiques prises en cours de négociation. Pourquoi? Parce que le paquet ficelé, s’il est signé en fin de course par l’Union européenne, devra encore passer devant le peuple. Et sans unité, c’est la défaite assurée.


Des doutes sur la mission, pas sur l’homme

Oui, Jacques de Watteville est l’homme de la situation: le profil et les aptitudes du diplomate vaudois ne sont pas remis en cause dans le monde politique, tous partis confondus. Mais «à l’impossible nul n’est tenu», tweetait mercredi après-midi le conseiller national Roger Nordmann (PS/VD). «Je ne doute pas une seconde qu’il s’engagera au mieux pour chercher une solution, mais je doute par contre fortement qu’il trouve une oreille attentive à Bruxelles», dit-il.

Le libéral-radical genevois Christian Lüscher se veut plus optimiste: «La libre circulation n’est pas un principe intangible, mais élastique et interprétable si chacun y met de la bonne volonté, estime-t-il. Or chaque partie a intérêt à trouver une solution, et personne d’autre en Suisse que Jacques de Watteville n’est aussi bien placé, compte tenu de son intelligence et de sa finesse, pour convaincre l’Europe de trouver une solution pragmatique.»

Le PS rétorque que le centre droit pratique la méthode Coué: «Le PLR et le PDC font preuve d’une incroyable ambivalence, écrit le parti. Afin d’éviter de s’exprimer clairement, les deux partenaires du centre se raccrochent à n’importe quelle petite déclaration européenne prêtant à penser que l’UE lâche du lest.» Or, pour le parti de gauche, il est illusoire de penser pouvoir remettre en cause la libre circulation.

La personnalité du supernégociateur Watteville convainc aussi l’UDC: le choix de Watteville est «en ordre», commente sobrement le Saint-Gallois Roland Büchel. Mais cela s’arrête là. «Le Conseil fédéral tente de détourner l’attention de ses véritables intentions, accuse le parti agrarien. Muni d’un mauvais mandat, aucun négociateur en chef ne peut obtenir des résultats valables. L’issue des négociations est facile à prévoir: une solution «paquet» entraînant une large intégration de la Suisse dans l’Union européenne via un accord-cadre institutionnel et, par conséquent, la non-application de l’article constitutionnel sur la limitation de l’immigration.»

Sur les réseaux sociaux, le conseiller aux Etats Pirmin Bischof (PDC/SO) ainsi que la conseillère nationale Kathy Riklin (PDC/ZH) ont, par contre, applaudi la nomination. Les Verts concèdent que le mandat attribué à Jacques de Watteville est difficile, mais qu’il pourrait être l’homme de la situation. «Le Lausannois sait être consensuel», précise à l’ATS Miriam Behrens, secrétaire nationale du parti.

P.C.

Créé: 13.08.2015, 06h37

Les grandes étapes

Délai imparti L’initiative «Contre l’immigration de masse» votée le 9 février 2014 prévoit un délai de trois ans pour l’application du nouvel article constitutionnel.

Aujourd’hui Le Conseil fédéral nomme Jacques de Watteville pour coordonner les négociations avec Bruxelles. Berne souhaite «approfondir toutes les options» en discutant non seulement de la libre circulation mais aussi des dossiers comme l’électricité, les services financiers ou la recherche.

Octobre 2015 Les fruits des discussions et des négociations sur les différents dossiers devront être transmis au Conseil fédéral en octobre. En même temps, il prendra acte des résultats de la consultation sur la mise en application de l’initiative.

2016 Au début de l’an prochain, le Conseil fédéral devrait transmettre le dossier au parlement. Ce dernier aura un an pour adopter une loi d’application à l’initiative. Le peuple aura le dernier mot.

Bio express

Carrière Né à Lausanne en 1951, docteur en droit, Jacques de Watteville est l’un des diplomates les plus doués de sa génération. Il a notamment dirigé la mission suisse à Bruxelles avant d’être nommé ambassadeur à Pékin, en 2012.

Secrétaire d’Etat Le Conseil fédéral l’a nommé en 2013 secrétaire d’Etat aux affaires financières internationales. Aussi modeste qu’efficace, le Vaudois peut se targuer d’une «carrière fulgurante», selon les termes d’un confrère.

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