Les porcheries suisses débordent

EconomieLes ventes se sont effondrées durant l’été pourri et les prix sont en chute libre. Reportage.

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Il y a l’odeur mais, à part ça, l’élevage de la famille Annen, à Corcelles-près-Payerne, n’a pas grand-chose à voir avec l’image négative que l’on peut se faire d’une porcherie. A l’entrée, les mesures d’hygiène sont strictes: questionnaire de santé, bottes «maison», ample blouse verte, lavage et désinfection des mains. «On est au niveau d’hygiène le plus élevé, ce qui permet d’éviter les antibiotiques», explique Daniel Annen, propriétaire du secteur engraissement, qui compte un millier d’animaux.

Dans les parcs, les porcs se dorent au soleil ou se pressent contre les installations de nourrissage automatique. La puce électronique qu’ils portent en boucle d’oreille déclenche le portillon qui leur donne accès à la nourriture en fonction de leur âge et de leur poids. «La gestion de la croissance et de l’alimentation est très informatisée», explique le propriétaire. Et, contrairement à une opinion largement répandue, les animaux sont très propres.

Une catastrophe
Aménagée depuis 1998, la porcherie de la famille Annen est nichée dans une campagne de collines verdoyantes, à l’orée d’un bois. Mais ce tableau idyllique est loin de refléter la catastrophe qui s’est abattue sur les producteurs de viande porcine. Depuis deux mois, les prix payés aux producteurs se sont effondrés. Le prix du porc de boucherie AQ (pour «Assurance qualité – Viande suisse», soit la qualité standard) est passé de 4 fr. 30 le kilo en début d’année à 3 fr. 20 cette semaine, selon les relevés de Suisseporcs. Pour les labels IP-Suisse et Coop Naturafarm, les évolutions sont similaires avec des prix actuels de 3 fr. 40 et 3 fr. 70 respectivement.

Principale responsable, la météo catastrophique de cet été. «Les ventes de porc sont saisonnières, explique René Eicher, président romand de Suisseporcs. Car c’est une viande que les consommateurs apprécient tout particulièrement pour les grillades.» Alors que les prix étaient encore élevés (4 fr. 70 pour le porc AQ) jusqu’à la première semaine de juillet, ils se sont peu à peu effrités, au fur et à mesure que l’été déroulait son cortège de pluies et de frimas. Et la grosse dégringolade a commencé début septembre, lorsque les grands distributeurs ont perdu tout espoir d’écouler rapidement la viande accumulée au cours des semaines précédentes et qu’ils ont annulé à tour de bras les commandes auprès des producteurs.

«Avec cet été pourri, les ventes ont été très faibles, les congélateurs se sont remplis et, tout d’un coup, les distributeurs ont été pris de panique»

Le déséquilibre entre une production excessive et des ventes insuffisantes a été encore accentué par la libération, au printemps, d’un quota d’importation. La grande distribution pensait alors que la production indigène ne suffirait pas à couvrir la demande. «Avec cet été pourri, les ventes ont été très faibles, les congélateurs se sont remplis et, tout d’un coup, les distributeurs ont été pris de panique», confirme Daniel Annen. A fin octobre, le nombre de porcs excédentaires était estimé à 30'000.

L’éleveur corçallin est bien placé pour savoir que, dans la production animale, on ne peut pas fermer le robinet d’un seul coup. «Les porcs invendus continuent à grossir, alors que la nouvelle génération arrive derrière. Et les éleveurs ne peuvent pas agrandir leurs installations du jour au lendemain. Ni mettre leurs porcs au régime car ils deviennent agressifs entre eux.»

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Quelle que soit la solution, les producteurs sont perdants: en effet, les porcs trop gras sont payés moins chers et les abattoirs prélèvent des retenues lorsque l’animal s’écarte trop du poids mort idéal de 82 kilos. «Si on attend trop, on finit par les donner, nos porcs», soupire Daniel Annen. Et d’évoquer des animaux qui ont été vendus à 1 fr. 70 le kilo. «A ce niveau-là, on est pratiquement aux prix européens», confirme René Eicher. Avec les salaires, les charges et les critères suisses en plus. «Le marché helvétique est complètement libre. Les producteurs peuvent compter uniquement sur une contribution pour le bien-être des animaux. Cette dernière ne compense qu’en partie le coût de la stabulation libre et des parcs en plein air», explique le président romand de Suisseporcs. Impossible dans ces conditions de concurrencer les élevages confinés des pays voisins.

«La filière porcine a toujours connu des hauts et des bas, reconnaît Daniel Annen. Le problème est que la dernière crise date de 2011. Depuis, les éleveurs n’ont pas eu le temps de se refaire, et nombre d’entre nous pourraient ne pas se relever, cette fois-ci.» Pour nos deux interlocuteurs, la solution est largement entre les mains de la distribution et des consommateurs. «Il y a un gros effort à faire à court terme pour écouler les stocks et inciter les gens à manger du porc ces prochains mois», souligne l’éleveur vaudois. De fait, les bouchers et les grandes enseignes rivalisent d’offres alléchantes avec des tarifs à moins de 2 francs les 100 grammes pour les morceaux les plus savoureux tels que des tranches dans le cou ou des côtelettes labellisées.

Réforme nécessaire
A plus long terme, René Eicher insiste sur la réforme nécessaire de la filière qui doit devenir plus directe, de l’éleveur au boucher ou à la grande distribution en passant par les abattoirs. «Le problème, ce sont les intermédiaires, ces transformateurs dont les marges sont totalement opaques», glisse le président romand. Et de plaider aussi en faveur d’une information du public. «Avec 23 kilos par an, les Suisses sont parmi les plus petits consommateurs de porc du continent, alors que la viande de porc suisse est de très haute qualité.»

Daniel Annen, qui était l’un des pionniers des labels à la fin des années 1990, en connaît un rayon sur la question. «La qualité de la viande est une préoccupation constante. Par sélection naturelle, nous nous efforçons de travailler sur la graisse intramusculaire, qui rend la viande plus tendre et particulièrement savoureuse. Le porc est aujourd’hui beaucoup plus sain que ne l’imagine le consommateur.»

Créé: 05.11.2014, 22h45

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