«Sans notre portable, les profs pensent qu’on va mourir»

EnseignementDepuis trois mois, le téléphone est interdit dans plusieurs écoles vaudoises. Bilan avec les premiers intéressés.

Les élèves brandissent leur téléphone. Au premier plan, Salma et Noah.

Les élèves brandissent leur téléphone. Au premier plan, Salma et Noah. Image: VQH/FLORIAN CELLA

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«Quand ma mère a su qu’il y avait cette règle, elle m’a dit que c’était bien fait pour moi!» Salma est écolière à Villeneuve Haut-Lac, l’un des dix établissements vaudois où le téléphone portable est interdit depuis la rentrée de septembre. Son directeur, Jean-François Theubet, s’empresse de rectifier: «Ce qui n’est pas autorisé, c’est l’utilisation libre. Mais le portable peut être employé sous le contrôle d’un adulte, par exemple pour photographier le résultat d’une expérience en sciences.»

En clair: plus d’appareil à la récréation ni durant les interclasses, y compris quand les élèves changent de bâtiment. Usage interdit, également, tant qu’on est dans le périmètre de l’école, et cela entre 7 h 30 et midi ainsi qu’entre 13 h et 16 h 30. Qu’en pensent les élèves? Nous avons rencontré une classe de 11e année HarmoS (dernière année d’école obligatoire) composée de quatorze ados, huit filles et six garçons de 14 à 16 ans. «Au début, cela faisait bizarre car on avait l’habitude d’écouter de la musique à la récréation, commente Flora, l’une des écolières. On s’habitue, même si je préférerais qu’on puisse l’utiliser à nouveau.»

Confiance et punitions

La direction a recommandé aux parents de ne pas laisser les enfants venir avec leur appareil à l’école. Il ne semble pas que le conseil soit suivi. L’établissement n’organise toutefois pas de récolte des téléphones. Il mise sur la confiance. Et sur quelques punitions. Un appareil est confisqué tous les deux ou trois jours, essentiellement parce que son propriétaire a oublié de l’éteindre et qu’il sonne dans un sac. Il reste alors chez le directeur jusqu’à ce qu’un parent vienne le chercher. Dans un cas, un élève a eu deux heures d’arrêt pour avoir filmé en classe.

Du côté des jeunes, Rafaela résume le sentiment général: «Les profs pensent qu’on est accros et qu’on va mourir si on ne peut pas utiliser notre portable pendant la récréation. Ils font un drame pour quinze minutes, alors que ça ne change rien.» Leur smartphone, ils l’utilisent pour les jeux, les photos, les réseaux sociaux, la musique, regarder des séries… Et pour téléphoner. Parfois beaucoup. Plusieurs admettent une certaine dépendance.

Une élève avoue consacrer trois à six heures tous les soirs à ce petit écran. Amandine renchérit: «Ça passe vite et je ne réalise qu’après que j’y ai passé un temps énorme.» Salma, qui pianote régulièrement entre 17 et 23 heures, «s’ennuie à mourir» sans son appareil et ne pense pas qu’elle pourrait le laisser une journée dans une armoire. Un autre jeune regarde des séries le soir jusqu’à être fatigué. N’est-ce pas un problème de rester éveillé si tard? «Je n’arrive pas à m’endormir. Le problème, c’est plutôt l’heure du réveil.»

Éviter le harcèlement

Si ces ados ne nient pas certaines difficultés, ils estiment que quinze minutes de plus ou de moins à la récréation ne vont pas modifier la donne. Cette interdiction ne permet-elle pas d’éviter le harcèlement lié notamment à l’échange de photographies? «Avec les réseaux sociaux, on peut de toute façon faire circuler les choses très facilement et très vite.»

Au rang des avantages, «certains parleront plus facilement avec d’autres». Mais tous ou presque appellent à un assouplissement des règles. «Interdire le portable à la récréation, d’accord… Mais là, on peut aussi être pris si on l’allume dix minutes avant ou après les cours. Je ne vois pas l’intérêt», commente Delphine.

Noah suit ces débats avec distance. Au smartphone, il préfère le sport et la lecture. «D’un côté, je comprends mes camarades, nous sommes nés avec le téléphone. Je saisis un peu moins pourquoi on y consacre six heures par jour, mais je respecte. Des gens s’occupent comme ça, voilà.»

À la maison, ses parents lui ont fixé des règles, mais elles n’ont jamais vraiment été nécessaires. Une jeune fille qui s’avoue accro rebondit: «Cela a certainement un rapport avec l’éducation. Moi, par exemple, j’ai reçu mon premier mini-iPod à 7 ans.»

Enseignants convaincus

Ces propos ne surprennent pas Lionel Moser, leur professeur principal. «J’apprécie le recul qu’ils ont face à leur utilisation… Même si cela ne les pousse pas pour autant à se limiter.» Le portable et son interdiction sont aussi un sujet de conversation entre enseignants.

«On remarque que des élèves sont régulièrement absents, qu’ils ont de la peine à venir en classe le matin… La plupart d’entre nous sommes favorables à cette mesure.» Il avoue qu’il était pour sa part sceptique. «Je me disais qu’une telle interdiction était avant tout symbolique… Mais il faut probablement commencer quelque part et c’est important de montrer l’exemple.» (24 heures)

Créé: 03.12.2018, 07h46

«C’est un problème de santé publique»

Jean-François Theubet, directeur de l’école Villeneuve Haut-Lac.

Quel est votre bilan de cette interdiction?

Nous en ferons un le printemps prochain. Je vois déjà que les élèves ne sont plus courbés sur leur appareil à chaque récréation. Il y a davantage de communication entre eux. Lorsque c’était possible, ils sortaient leurs jeux à chaque pause pour gagner des points supplémentaires… Nous avions aussi des soucis avec des débuts de bagarre filmés et avec le harcèlement. Depuis cet été, je n’ai pas revu les inspecteurs de la Brigade des mineurs, comme c’était le cas avant.

Les élèves, eux, jugent la mesure symbolique.

Je les comprends. Mais il est important d’harmoniser les règles et d’affirmer que nous voulons agir contre ce qui est un problème de santé publique.

L’école ne se coupe-t-elle pas de la société?


Au départ, je trouvais dommage d’interdire le portable alors que nous vivons à l’ère du numérique. J’estimais qu’il fallait plutôt éduquer et sensibiliser. Mais cette question de santé publique m’a fait changer d’avis. J’ai aussi été convaincu parce que le portable reste autorisé si l’activité est dirigée par un adulte. Il doit alors être utilisé à sa juste valeur, par exemple pour photographier le résultat d’une expérience de sciences. Finalement, l’école vaudoise va renforcer l’enseignement des sciences du numérique. Nous avons testé les premiers cours avec les tout-petits, et cela en mode débranché.

Comment avez-vous vendu cela aux élèves?

Je leur ai présenté ce changement comme une forme de libération, en soulignant qu’ils allaient vivre durant quelques heures par jour sans portable. Ensuite, ce sont des adolescents… Ils ont entendu ce discours, mais il faut le répéter pour qu’ils l’assimilent! Nous essayons de donner du sens à cette interdiction, en les informant des problèmes liés à l’utilisation du portable. Le sujet a aussi été abordé avec les parents, notamment dans les séances que nous avons eues avec eux. Nous voulons développer un partenariat éducatif, car le comportement des enfants dépend beaucoup des règles fixées à la maison.

C.Z.

Les règles en Suisse romande

À Genève, le portable est interdit à l’école obligatoire durant le temps scolaire. Comme ailleurs, un usage pédagogique, avec l’accord formel de l’enseignant, est possible. Il existe toutefois des zones grises (par exemple le temps préscolaire ou la pause de midi) où la réglementation «mérite d’être clarifiée», selon le Département de l’instruction publique (DIP). «Un travail global sur la question du smartphone à l’école est en cours, en vue d’une clarification, au plus tard pour la rentrée 2019», précise son secrétaire général Pierre-Antoine Preti.

À Fribourg, la loi scolaire interdit les portables dans les cycles d’orientation. Chaque établissement peut ensuite préciser l’étendue de cette règle, en prévoyant par exemple une interdiction durant la récréation.

Dans le Jura, les règles se font par établissement et il n’y a pas de velléité d’harmonisation. Il n’y a pas non plus de réglementation cantonale à Neuchâtel, mais une réflexion est en cours pour émettre une recommandation cantonale. Le principe serait qu’en dehors de toute activité pédagogique le portable ne soit pas autorisé.

Finalement, le portable est interdit en Valais, et cela également à la récréation. Dans le secondaire II, des zones sont prévues pour son utilisation.

C.Z.

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