La Poste lâche 205 millions pour regagner la confiance

Affaire CarPostalLe géant jaune dévoile le plan qu’il a négocié avec les collectivités pour solder les tricheries de sa filiale. La facture explose.

Le président du conseil d’administration de la Poste, Urs Schwaller (tout à gauche) veut que ce jour marque un nouveau départ pour CarPostal.

Le président du conseil d’administration de la Poste, Urs Schwaller (tout à gauche) veut que ce jour marque un nouveau départ pour CarPostal. Image: Keystone

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La Poste poursuit son nettoyage des écuries d’Augias. Suite au scandale de CarPostal, elle a annoncé ce vendredi à Zurich les montants qu’elle allait rembourser à la Confédération, aux cantons et aux communes, qui ont tous été lésés par les tricheries (voir encadré) de sa filiale. La somme donne le tournis. Alors qu’il était jusqu’ici question d’une centaine de millions, le géant jaune arrive à une facture totale de 205,3 millions de francs. Énorme.

«Personne n’aurait imaginé qu’une entreprise en mains publiques ait pu détourner des montants aussi importants», reconnaît Peter Füglistaler, directeur de l’Office fédéral des transports (OFT). La mine grave, il ajoute: «Il n’y a aucune raison de fêter ou de se réjouir aujourd’hui. C’est uniquement un premier pas. Nous attendons toujours les conclusions de l’enquête pénale de Fedpol. Il faut juste espérer que nous pourrons travailler à l’avenir avec CarPostal comme nous aurions toujours dû pouvoir le faire.»

Un travail d’équipe

Pour arriver à ce chiffre, l’OFT a travaillé avec les cantons et La Poste. «Ce travail d’équipe était indispensable», explique Hans-Peter Wessels, conseiller d’État bâlois et président de la Conférence des directeurs cantonaux des transports publics. On parle en effet de 200'000 factures à analyser qui portent sur 1500 lignes de bus. Le tout sur neuf années. «Le travail a été fait de manière minutieuse», précise Urs Schwaller, président du conseil d’administration de La Poste.

Comment la facture a-t-elle pu exploser à ce point? Le groupe de travail est arrivé à un montant de 107,1 millions pour les années 2007 à 2015. Il faut y ajouter 54,3 millions pour les années 2016 et 2018, et 26,8 millions d’intérêts. Enfin, les enquêtes ont aussi montré que les transferts illicites avaient commencé avant 2007. La Poste a donc également décidé de manière volontaire – les faits sont prescrits – d’ajouter 17,2 millions.

Grisons en tête

Cette dernière somme n’apparaît toutefois pas encore dans le détail des remboursements par canton. Le partage doit encore être analysé. Pour le reste, soit 188 millions, la Confédération en touchera presque la moitié. Du côté des cantons, le plus gros montant sera versé aux Grisons: 21 millions. Suivent Argovie et le Tessin. Côté romand, c’est le Valais qui se taille la part du lion avec 3,8 millions de francs. La facture remboursée au canton de Vaud est d’un peu plus de 2 millions. À noter que Genève, comme Bâle-Ville, n’ayant pas de services de CarPostal, n’est donc pas mentionné dans la liste.

Officiellement, une convention de remboursement a été signée par La Poste, la Confédération et les cantons. Elle entrera en vigueur si au moins 18 d’entre eux l’acceptent. Ils ont jusqu’au 14 décembre pour le faire. «Le temps pour chaque canton de consulter ses organes politiques et les communes, dont certaines ont aussi été grugées dans l’affaire», explique Hans-Peter Wessels. Soit parce qu’elles ont directement subventionné des lignes, soit parce qu’elles ont eu une part dans la facture des cantons.

Vente de CarPostal France

Sous la Coupole, les réactions ne se sont pas fait attendre. «Ce qui me surprend, c’est l’ampleur du chiffre, réagit Olivier Feller (PLR/VD), qui s’est emparé de l’affaire au parlement. Ce que je constate aussi, c’est que près du tiers de la somme concerne les années 2016-2018, soit les années où Urs Schwaller était déjà président du conseil d’administration.»

Pour le Vaudois, beaucoup de questions restent ouvertes. «Pourquoi CarPostal France poursuit-elle son extension, alors que La Poste envisage de s’en séparer? Qu’en est-il du scandale PubliBike (ndlr: le système de vélo en libre service qui a connu des ratés)?» Olivier Feller attend aussi de voir si La Poste réussira le changement de son organe de révision. «C’est toujours la même société qui est aux commandes.»

Urs Schwaller a répondu à une partie de ces questions. «Notre objectif est que CarPostal France ne perde pas de valeur, lorsque nous nous séparerons de la société.» Et de révéler qu’une vente est envisagée l’an prochain déjà. Quant à PubliBike, il entend là aussi faire toute la lumière. «Il reste du travail, mais ce jour doit marquer un nouveau départ.» Selon lui, il s’ajoute à la réorganisation de CarPostal déjà annoncée en juin. Et qui doit permettre de regagner la confiance.

Créé: 21.09.2018, 19h37

Les dates-clés du scandale et de ses ramifications

5 février 2018
L’Office fédéral des transports révèle que CarPostal a indûment encaissé 78 millions de fonds publics entre 2008 et 2015. Principaux lésés: les cantons. Le scandale fait tomber le patron de CarPostal. Le montant pourrait dépasser 100 millions en comptant les années 2016 et 2017. Une enquête interne est lancée.

27 février
Doris Leuthard confie une procédure pénale administrative contre La Poste à FedPol. Le Contrôle fédéral des finances et l’Administration fédérale s’emparent aussi du dossier.

14 mars
Un débat urgent est organisé au parlement. Urs Schwaller, président du conseil d’administration de La Poste, et Doris Leuthard, ministre de tutelle, en prennent pour leur grade.

10 juin
La directrice de La Poste, Susanne Ruoff, éclaboussée par l’affaire, démissionne avec effet immédiat.

11 juin
Urs Schwaller présente un premier rapport d’experts. La direction de CarPostal est suspendue. Il annonce que l’entreprise envisage une vente de la filiale française.

26 juin
La Poste verse une indemnité de 6,2 millions d’euros pour clore un litige avec trois concurrents français sur fond de concurrence déloyale de CarPostal France.

4 juillet
La Poste confirme que les millions prélevés sur les bénéfices illégaux ont servi à renforcer la présence de CarPostal en France et au Liechtenstein.

Fin juillet
CarPostal France décroche de nouveaux contrats à Marseille, poursuivant son expansion dans l’Hexagone.

3 septembre
La Poste désigne plusieurs membres pour la nouvelle direction de CarPostal.

17 septembre
CarPostal reconnaît devoir deux millions de frais et autres indemnités à ses chauffeurs.

20 septembre
Le patron ad interim de CarPostal anticipe dans le «Blick» d’autres scandales à venir, notamment un «Monsieur X» chargé d’évaluer l’amabilité des chauffeurs, ou le fait de retarder l’entrée en fonction d’une minute pour économiser sur les salaires.

21 septembre
La Poste annonce qu’elle remboursera plus de 200 millions pour solder les tricheries de CarPostal.

CarPostal France décapité

Il aura quand même tenu huit mois. André Burri n’est plus le président de CarPostal France. Il a été remercié mi septembre. Rapidement, cette figure du PDC – il a été président du parti jurassien et du parlement cantonal – s’est retrouvée au cœur des affaires qui ont secoué le géant jaune. Il était membre de la direction de CarPostal jusqu’en 2014, soit durant les années des bénéfices illégaux. Son nom était même apparu dans une émission de la SRF portant sur l’exploitation de ligne de bus à Lyss (BE). Dans un document signé de sa main – il était alors responsable du marché Ouest – on apprenait que CarPostal facturait ses prestations avec majoration de 5% au Canton et à la Commune. Mais André Burri est surtout l’homme qui a mis sur orbite CarPostal France. L’histoire à succès a tourné au fiasco. En juillet, La Poste confirme que 67 millions prélevés sur les bénéfices illégaux ont notamment servi à renforcer la présence de sa filiale en France. Une annonce survenue juste après que l’entreprise accepte de verser 6,2 millions d’euros pour régler un litige avec des transporteurs français sur fond de concurrence déloyale. En juin, Urs Schwaller annonçait sa volonté de se séparer de CarPostal France. Ce vendredi, il a même évoqué son intention de la vendre dès l’année prochaine.

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