Le problème ce sont les munitions, pas les armes

Gilets jaunesLe constructeur suisse des très controversés «Flash Balls» pointe du doigt les cartouches utilisées par les Français.

Une vingtaine de personnes ont été gravement blessées par les flash-balls depuis le début du mouvement des «gilets jaunes».

Une vingtaine de personnes ont été gravement blessées par les flash-balls depuis le début du mouvement des «gilets jaunes». Image: Keystone

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Disproportionnés, dangereux, mutilants: les flash-balls des forces de l’ordre françaises sont pointés du doigt pour les blessures infligées à de nombreux «gilets jaunes». L’arme est pourtant conçue «pour limiter au maximum des dégâts collatéraux aux manifestants pacifistes», se défend son constructeur, le Suisse B & T, dont l’usine de production est basée à Thoune (BE). Selon lui, le problème se situerait ailleurs. «Les munitions utilisées exercent une influence substantielle sur les effets et la précision. En cas d’utilisation de munitions des autres fabricants, il y a le risque que la précision baisse et que les blessures augmentent considérablement», affirme l’un de ses employés, qui tient à conserver son anonymat en raison de menaces proférées récemment contre l’entreprise. «Notre système a d’ailleurs remplacé ou complété d’anciens moyens d’intervention utilisés par les services d’ordre et présentant des risques de blessures plus élevés, comme la matraque, les balles en caoutchouc et le gaz lacrymogène.» B & T en veut pour preuve le bon usage que font les polices cantonales suisses de cette même arme, elles qui ont recours aux cartouches produites par le fabricant bernois. L’utilisation des flash-balls par les policiers suisses – par exemple lors de dérapages de hooligans – reste toutefois très anecdotique.

Hors compétition

Après les émeutes survenues en 2005 et 2007 dans les banlieues françaises, le Ministère de l’intérieur a fait appel à B & T pour remplacer les lanceurs de balles de défense que ses forces de l’ordre utilisaient alors. Une arme produite par le français Verney-Carron, jugée trop imprécise et pas assez puissante par ses utilisateurs. Son remplaçant suisse, le LBD 40, c’est-à-dire un lanceur de balles de défense de 40 mm, a ainsi été généralisé, permettant de faire passer la portée de tir de moins de 10 mètres à plus de 30 mètres. Quant aux munitions, elles proviennent depuis février 2016 d’un autre armurier, le français Alsetex.

Une source policière officielle nous explique que si les polices françaises n’utilisent pas les munitions suisses, c’est tout simplement parce qu’elles n’ont pas passé la rampe des tests de sélection lors de l’appel de marché. «Elles ne correspondaient pas au cahier des charges», certifie notre interlocuteur.

Les polices de l’Hexagone utilisent deux types de munitions avec le LBD 40. Au départ, seule la «CTS», du nom de son fabricant, était en circulation. Jugée trop dangereuse, on ne la retrouve aujourd’hui que chez les CRS et la gendarmerie. Les autres corps de police – commissariats, sécurité publique, etc. – sont désormais équipés d’un autre type de munition, les MDU (munitions de début unique). Et ce, au grand dam de plusieurs corps et syndicats de police.

Trajectoire en parabole

«Ces balles ont été conçues pour permettre un tir plus proche en causant des dégâts moins importants que les autres munitions, explique Thomas Toussaint, responsable communication de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) Police. Mais elles ont un effet pervers, parce qu’elles effectuent un tir en courbe. Si vous visez à 25 mètres, mais que la cartouche arrive par erreur à une cible située à 15 mètres, elle arrivera 8 cm plus haut. Donc si vous avez visé le haut du tronc, il y a un risque que la munition arrive en pleine bouche.» Par effet de parabole, la problématique s’inverse pour les tirs trop lointains. Une cible estimée à 25 mètres mais finalement atteinte à une distance de 35 mètres recevra l’impact jusqu’à 32 centimètres trop bas.

Cet éclairage peut expliquer le nombre de blessures au visage signalées depuis le début des manifestations des «gilets jaunes» (l ire l’encadré), alors que les forces de l’ordre ont pour interdiction de viser la tête. Pour cette raison, plusieurs corps de police sont opposés à l’usage de ces munitions. À noter toutefois que les syndicats de police ne contestent pas l’usage du LBD, qu’ils estiment nécessaire à leur défense.

Munitions ou armes, la polémique ne désenfle pas. En France, de nombreuses voix s’élèvent pour les interdire. Depuis 2013, le Défenseur des droits, autorité administrative indépendante, recommande d’abandonner son usage dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre, «quelle que soit l’unité susceptible d’intervenir». Une pétition intitulée «pour l’interdiction des flash-balls et des grenades de désencerclement» a recueilli 18 215 signatures en quelques jours.

Le gouvernement français ne semble pas prêt à les entendre. Fin décembre 2018, le Ministère de l’intérieur a lancé un appel d’offres pour une commande de 1280 nouveaux lanceurs de balles de défense.

Créé: 28.01.2019, 21h11

Lanceur de balles de défense (LBD)



Munition française

En France, les forces de l’ordre utilisent de la munition fabriquée dans l’Hexagone. Le manque de précision de celle-ci accroîtrait la dangerosité du LBD 40.


REUTERS

Munition suisse

Utilisée par la police suisse, la munition produite par le fabricant de l’arme, B & T, n’aurait par contre pas passé la rampe des tests de sélection lors de l’appel de marché en France.


(DR)



Des centaines de blessés

Difficile de tenir le compte des blessés depuis le début du mouvement des «gilets jaunes» en France, il y a maintenant plus de trois mois. Selon un recensement effectué par le journaliste indépendant David Dufresne – il compile sur son fil Twitter les violences policières – et mis en page par le site Mediapart, 165 manifestants ont été blessés par le lanceur de balle de défense LBD 40. Au total, 364 personnes ont été signalées comme blessées par des violences policières.

Parmi les blessures, on compte 18 éborgnements, 4 mains arrachées et des centaines de blessures à la tête. Une femme âgée de 80 ans est également décédée après avoir inhalé des gaz lacrymogènes.
Les chiffres officiels du Ministère de l’intérieur, eux, dénombrent 1900 blessés, 7000 interpellations, 1000 condamnations et 1200 blessés parmi les forces de l’ordre. Des interventions policières ont fait l’objet de 243 signalements déposés auprès de la «police des polices» française, l’IGPN, donnant lieu à 101 enquêtes.

Lucie Monnat

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