«Une libéralisation serait fatale aux producteurs de lait»

MarchéLe directeur de l’Union suisse des paysans, Jacques Bourgeois, est totalement opposé à une libéralisation du lait au sein de l’Union européenne. Il s’explique suite à un rapport du Conseil fédéral sur le sujet.

Le Fribourgeois Jacques Bourgeois dirige l'Union suisse des paysans et s'oppose farouchement à une libéralisation du lait.

Le Fribourgeois Jacques Bourgeois dirige l'Union suisse des paysans et s'oppose farouchement à une libéralisation du lait. Image: Keystone

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24 heures: Un rapport publié ce mercredi 14 mai par le Conseil fédéral présente les conséquences d’une libéralisation du marché du lait au sein de l’Union européenne. Il prévoit plusieurs scénarios où le prix du lait baisserait de 17 centimes au minimum. Vous refusez d’entrer en matière. Pourquoi?

Jacques Bourgeois, directeur de l'Union suisse des paysans et conseiller national (PLR/FR): L’impact économique serait très conséquent pour les familles paysannes de ce pays. Une baisse du prix du lait de 17 centimes est énorme. Elle remettrait clairement en cause la production du lait de proximité en Suisse. De nombreuses exploitations seraient condamnées. Car les producteurs arrêteraient de travailler à ces tarifs-là.

Vous pensez qu'une libéralisation serait fatale aux producteurs de lait?

Clairement oui. Les producteurs veulent pouvoir générer des revenus décents de la vente de leurs produits. Pour le lait, cela passe par un certain degré de protection à la frontière, puisque notre environnement économique est complètement différent de celui des pays voisins. Pour compenser les pertes liées à la libéralisation, il faudrait des mesures d’accompagnement drastiques de la part de l’État. Et ces soutiens financiers ne sont pas garantis. On le voit dans les crédits-cadres qui sont décidés à Berne. Il y a chaque année des discussions budgétaires autour de ces derniers et on constate qu’ils sont régulièrement remis en cause. En outre, avec ces mesures d’accompagnement, les producteurs seront encore plus dépendants de la manne fédérale, ou plutôt des mamelles de l’État.

Pourtant en 2007, on a déjà libéralisé avec succès la première partie du secteur laitier, dite la «ligne jaune», soit celle qui concerne les fromages à pâte dure. Pourquoi en irait-il autrement avec la 2e partie, soit la «ligne blanche»?

La situation des produits laitiers n’est pas du tout comparable à celle des fromages. Pour ces derniers, il est possible de faire valoir des valeurs ajoutées sur les marchés à l’étranger. En revanche, pour les produits de la «ligne blanche», comme le lait de consommation, le beurre ou la crème, il n’y a pas les mêmes possibilités de valorisation. Le lait pour la transformation en fromage par exemple reste un lait de consommation. Raison pour laquelle nous nous opposons à la libéralisation dans ce 2e secteur laitier. En outre, rien ne nous y oblige, d’autant que l’on voit que ce n’est pas économiquement supportable.

Le rapport présenté par le Conseil fédéral prévoit plusieurs scénarios. Le plus probable consisterait à ristourner les 310 millions que la Confédération verse aux producteurs à titre de supplément pour le lait transformé en fromage. Berne y ajouterait encore 100 à 150 millions d’aide, soit par une contribution de 9 centimes par litre de lait, soit par une contribution à la surface herbagère. Aucune de ces possibilités ne trouve grâce à vos yeux?

Une contribution à la surface herbagère de 800 francs par hectare aurait une incidence sur le prix de location des terres et freinerait les échanges de terrains. Je préfère donc conserver la somme allouée à la transformation du lait en fromage pour ces besoins spécifiques-là, afin de pouvoir exporter nos produits et être plus concurrentiels. Ce sont des mécanismes spécifiques qui fonctionnent bien et qu’il faut maintenir. Pourquoi vouloir remplacer des soutiens ciblés, qui ont fait leur preuve, par des soutiens à l’arrosoir avec à la clé que des perdants ? Il ne faut pas envoyer aujourd’hui tout le monde dans de l’eau froide sans savoir qui va pouvoir survivre.

Le rapport indique que le consommateur ferait partie des gagnants de cette libéralisation. Une bonne nouvelle pour les Suisses, non?

Alors ça, je n’y crois pas ! Nous avons vu l’évolution des prix à la production depuis 1990. Ceux-ci ont baissé de 25% alors que les prix à la consommation ont grimpé eux de 15%. L’écart est toujours plus grand entre les prix payés aux producteurs et ceux payés par les consommateurs. Une libéralisation n’inverserait pas cette tendance. Ceux qui vont gagner, ce sont les transformateurs du lait et les distributeurs, qui obtiendront un lait meilleur marché qui leur permettra d’être plus concurrentiels. Mais ce sont quand même les producteurs qui vont casquer.

Comment comptez-vous vous battre?

Je pars du principe que le Conseil fédéral prendra acte sans prendre position sur les variantes. Le rapport sera ensuite remis au mandataire, soit la commission de l'économie et des redevances. Ensuite, nous verrons de la suite qui sera donnée à ce rapport. Mais à l’heure actuelle, je ne vois pas de majorité politique pour une libéralisation. En outre, nous avons d’autres chats à fouetter avec l’UE en ce moment, suite à la votation du 9 février notamment. Ni l’UE, ni Berne ne jugent ce dossier comme étant prioritaire. Nous suivrons bien sûr néanmoins attentivement le processus mais il n’y a pas le feu dans la maison. (nxp)

Créé: 14.05.2014, 13h33

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