«La puce électronique est en contradiction avec la loi»

InterviewL'anthropologue Daniela Cerqui décrypte les tenants et les aboutissants de l'implantation d'une puce électronique aux criminels, motion soumise cette semaine au parlement, après le meurtre d'Adeline.

Pour l'anthropologue lausannoise Daniela Cerqui, implanter une puce électronique à un criminel remis en liberté n'est pas une solution adaptée à notre système judiciaire.

Pour l'anthropologue lausannoise Daniela Cerqui, implanter une puce électronique à un criminel remis en liberté n'est pas une solution adaptée à notre système judiciaire. Image: DR

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Des criminels remis en liberté après avoir purgé leur peine mais géolocalisables en tout temps. Tel est le projet de Céline Amaudruz (GE/UDC) qui a déposé une motion en ce sens au Conseil national le 23 septembre dernier. Si la faisabilité technique est incertaine, l'aspect sociétal du projet pose aussi question. Interview de Daniela Cerqui, maître d’enseignement et de recherche en anthropologie culturelle et sociale à l’université de Lausanne.

24 heuresEst-ce une proposition inédite ?

-Daniela Cerqui: J’ai travaillé plusieurs années en Angleterre aux côtés de Kevin Warwick. En 1998, il a été le premier à expérimenter ce genre de puces. Ce qui me surprend, c’est que la question ne soit soulevée que maintenant car l’idée n’est pas nouvelle, ni dans la réalisation ni dans le fait de vouloir exercer un contrôle.

Pourquoi aujourd’hui?

-Il s’agit d’une réaction suscitée par un fait d’actualité tragique. L’ennui, c’est que cela ne colle pas aux valeurs exprimées dans notre système pénal. Pour résumer, un système pénal est le reflet d’une société. Aux Etats-Unis, l’emprisonnement à vie et la peine de mort révèlent que l’on ne croit pas qu’un individu puisse changer. Le système pénal suisse est, lui, basé sur le fait que tout le monde a droit à une seconde chance. Et la puce est en totale antinomie avec cette idée.

Quelle est la contradiction?

«Notre système pénal suppose que les individus emprisonnés vont être remis en liberté. A partir de là, la puce ne colle pas: on est libre ou on ne l'est pas! Si on a une puce, ce n'est pas de la liberté! La contradiction est donc entre, d'un côté, un système qui veut tout contrôler, et dont la puce est la quintessence, et de l'autre des valeurs de confiance, qui sont traduites dans notre système pénal. Le risque zéro n’existe pas. Et je ne suis pas sûre qu’une puce puisse avoir l’effet dissuasif escompté. Si un criminel décide de passer à l’acte, ce n’est pas le fait d’être rattrapé plus vite qui l’arrêtera. »

Pensez-vous que cette motion sera acceptée ?

«La motion risque effectivement d’être accueillie favorablement. D’abord parce qu’elle fait écho à un événement qui a choqué. Mais surtout parce qu’elle est en adéquation avec une tendance de notre société qui s'est construit un besoin d’omniscience. Nous voulons tout contrôler, tout savoir sur tout, et tout le monde, tout le temps.»

Ce besoin de contrôle peut-il avoir des conséquences ?

«Pour le moment, on est dans le politiquement correct. Dans le domaine de la santé, on espère que les puces permettront de centraliser les données médicales pour de meilleurs soins. Dans le domaine de la justice, le but est de contrôler et d’empêcher la récidive. Mais il faut s'interroger et se poser des questions fondamentales avant de se lancer. On peut facilement glisser vers ce que Gilles Deleuze a appelé la ‘société de contrôle’ et qui conduit à une forme de surveillance encore plus efficace que l’enfermement.»

Est-ce vraiment possible ?

«Oui. Quand Kevin Warwick a lancé son expérience en 1998, il a été largement critiqué. Pourtant, il n’a suffi que de quelques années pour que ces puces soient commercialisées aux Etats-Unis. En 2004, elles ont même été implantées aux membres d’une boîte de nuit espagnole pour servir de porte-monnaie virtuel. En fait, une fois que l’objet existe, on oublie les critiques. On lui trouve des fonctionnalités, on l’adapte à ce qui peut nous sembler utile. C’est l’engrenage.»

Créé: 27.09.2013, 16h53

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