Pourquoi la recherche ne sait pas peser sur le débat politique

Suisse - UECinq ans après le vote du 9 février 2014, la place scientifique reste prise en otage des relations tendues avec l’UE. Et si le monde politique ne s’en préoccupe guère, ce n’est pas un hasard.

L’EPFL compte 262 projets cofinancés par l’Union européenne.

L’EPFL compte 262 projets cofinancés par l’Union européenne. Image: Keystone

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C’était il y a cinq ans, jour pour jour. En acceptant l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», les votants plongeaient le pays dans une période d’incertitudes dans laquelle la recherche suisse a fait les frais d’une mesure de rétorsion de Bruxelles. Durant plus de six mois, les hautes écoles du pays ont été exclues du programme de recherche européen Horizon 2020, puis partiellement réintégrées jusqu’à fin 2016, égarant potentiellement un peu plus d’un milliard de francs de fonds européens dans la mésaventure.


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Las. Cinq ans après ce vote, la recherche et la formation sont à nouveau en première ligne du blocage entre la Suisse et l’Union européenne. «Avant le 9 février 2014, nous n’étions pas conscients des conséquences directes qui pesaient sur la recherche. Maintenant, nous savons que si l’accord-cadre ne passe pas, le risque est grand qu’il y ait les mêmes blocages et avec un effet assez immédiat», affirme le conseiller national Hugues Hiltpold (PLR/GE). Sans cet accord-cadre, c’est en effet la participation au programme Horizon Europe (2021-2027), presque 100 milliards d’euros à la clé, qui pourrait échapper à la Suisse.

Si la situation est claire, elle ne suffit pas à mobiliser les élus en faveur de l’accord-cadre, ni même à faire de la recherche un vrai enjeu du débat européen. Pourquoi? «Je trouve personnellement que la situation est très inquiétante pour la recherche. Mais le département compétent n’est pas alarmiste, comme avant le 9 février 2014 d’ailleurs. C’est difficile pour les parlementaires d’agir dans ces conditions», explique la conseillère aux États Géraldine Savary (PS/VD). Elle le craint fort: «On va vers un nouveau rendez-vous manqué avec la recherche!»

Les chars plus que la recherche fondamentale

Le Conseil fédéral tempère. Et dans les partis traditionnellement en faveur de la formation, il règne une forme de fatalisme par rapport au sort des chercheurs et universitaires. «Le PS bloque sur l’accord-cadre à cause des mesures d’accompagnement. On se mettrait en porte-à-faux avec nos dirigeants en disant qu’il faut absolument l’accord-cadre pour sauver la recherche», explique un parlementaire de gauche. «Des collègues me disent souvent: Si la science doit trinquer, elle trinquera!» déplore le conseiller national Fathi Derder (PLR/VD).

Pourquoi ce désintérêt? Ancien conseiller national et professeur de l’EPFL, Jacques Neirynck (PDC/VD) est sans concession: «Une partie des parlementaires sont méfiants et les autres ne sont pas au courant du fait qu’il est indispensable de participer aux programmes européens de recherche. Beaucoup pensent qu’on est simplement les meilleurs.» Fathi Derder ajoute: «Quand un Jacques Dubochet remporte un Prix Nobel, tout le monde est content. Mais en Suisse, on préfère investir dans la rénovation de chars de l’armée que dans la recherche fondamentale.» Pour lui, le diagnostic est clair: «Il y a un problème de lobbyisme de la place scientifique suisse.»

Enjeux considérables

Le manque de relais politiques et la relative faiblesse du lobbyisme scientifique, tous les responsables d’universités en sont conscients. Et le déplorent tant le traumatisme de l’après 9 février est encore vivace. «Cela a entraîné des pertes financières et la suppression de places de travail, sans oublier la baisse d’attractivité et de compétitivité de la recherche suisse», indique Nouria Hernandez, rectrice de l’Université de Lausanne (UNIL), qui ne manque pas une occasion, lorsqu’elle croise un élu cantonal, de marteler le message. Recteur de l’Université de Genève (UNIGE), Yves Flückiger est sur la même ligne. Mais il sait que la partie est loin d’être gagnée. «Il y a effectivement peu d’élus qui s’engagent, mais les universités ont également leurs réseaux pour faire entendre leur voix.»

Depuis cinq ans, forçant un peu leur nature, les milieux de la recherche interagissent de plus en plus dans le débat et tentent de convaincre. Il faut dire que les enjeux sont considérables. Pour l’Université de Genève, qui coordonne l’un des projets de recherche européens monstres dotés d’un milliard sur dix ans (consacré à la physique quantique), c’est une enveloppe bruxelloise de 100 millions que peut espérer l’alma mater du bout du lac, rappelle Yves Flückiger. De telles places de coordinateur, la même dont dispose l’EPFL avec le projet Human Brain, seraient impensables si la Suisse devait être exclue d’Horizon Europe. De même que l’accès aux bourses du Conseil européen de la recherche (CER), le summum en la matière, auxquelles la Suisse ne pourrait plus prétendre.

«C’est surtout en Suisse qu’il faut agir pour inspirer la confiance»

Pour défendre leurs vues, les universités suisses misent essentiellement sur deux entités. La première, la Ligue européenne des universités de recherche, regroupe une vingtaine d’institutions européennes de pointe et pratique un lobbying actif. La deuxième, Swissuniversities, regroupe une quarantaine d’universités et de hautes écoles. Présidé par le recteur de l’Université de Zurich, Michael Hengartner, le réseau tente de peser dans le débat. «Cela a été le cas, par exemple, avant les initiatives «Ecopop» ou sur les «juges étrangers.» Nous voulons aussi être visibles à Bruxelles. J’y étais moi-même en novembre dernier et mes collègues des EPF cette semaine», précise Michael Hengartner.

Sous l’impulsion du Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) qui tient une antenne à Bruxelles, Martin Vetterli, président de l’EPFL et Joël Mesot, son homologue de l’EPFZ, ont effectivement fait le voyage au cœur du pouvoir européen. «Nous avons eu toute une série d’échanges très intéressants. Nous avons été bien accueillis et, sur place, on sent que les personnes que nous avons rencontrées veulent que la Suisse continue à participer aux programmes européens. Mais nous sommes allés voir des partenaires de recherches, pas des politiques. Ce n’est pas notre mission de le faire, nous en laissons le soin à Roberto Balzaretti ( ndlr: secrétaire d’État aux affaires européennes ) et à Ignazio Cassis. Je leur fais confiance», explique Martin Vetterli, président de l’EPFL, dont 6% du budget total, d’environ 1 milliard, sont constitués de fonds européens. Le voyage à Bruxelles, son prédécesseur, Patrick Aebischer, le connaît bien. «J’y suis souvent allé, c’est important et on y est très bien reçus. Mais c’est surtout en Suisse qu’il faut agir pour inspirer la confiance. Or, chez nous, le lobbying de la science est faible», glisse Patrick Aebischer. «Du lobbyisme est réalisé à Berne. Mais il est vrai que les milieux académiques sont moins bruyants que d’autres milieux et s’expriment différemment», répond Astrid Epiney, rectrice de l’Université de Fribourg.

Et lors des prochaines élections fédérales, les milieux académiques perdront encore deux de leurs maigres relais à Berne: Géraldine Savary (PS/VD) et Fathi Derder (PLR/VD). Pour eux, ce sera un enjeu capital d’en trouver de nouveaux. Et un vrai défi: ce combat ne rapporte rien, électoralement parlant, assure Fathi Derder. «Vous ne gagnez pas une voix avec ça. Vous donnez l’impression de défendre des élites en somme.» Jacques Neirynck va plus loin: «Non seulement ça n’attire aucune voix mais ça les repousse.»

Créé: 09.02.2019, 08h12

«La recherche n’attire aucune voix, ça les repousse»

Jacques Neirynck, ancien conseiller national

«Les universités ont leur propre réseau pour faire entendre leur voix»

Yves Flückiger, recteur de l’Université de Genève

Une épée de Damoclès sur la Suisse

La Suisse repart de zéro. Pour rester partenaire des prestigieux et lucratifs programmes de recherche européens, la Confédération devra renégocier sa participation de A à Z. L’horloge tourne. Le programme Horizon Europe, doté de 94 milliards d’euros, sera effectif dès 2021. Il succédera au programme-cadre Horizon 2020.

À ce stade, les négociateurs helvétiques rencontrent deux problèmes. Premièrement, ils auraient souhaité pouvoir commencer à négocier le ticket d’entrée de la Suisse à Horizon Europe sans attendre. Mais la Commission européenne bloque. Son secrétaire général a donné l’instruction de ne plus négocier tant que Berne n’aura pas donné une suite concrète à l’accord-cadre. La recherche et le volet institutionnel n’ont beau avoir aucun lien juridique, au niveau politique, le destin de la première semble dépendant du second.

Deuxième problème, même si elle décroche son ticket d’entrée dans Horizon Europe, la Suisse risque de ne plus retrouver sa place dans le onze de base, mais d’être reléguée dans les gradins. En novembre, notre pays a en effet été versé dans la catégorie des États tiers «classiques» pour le prochain programme. Elle se retrouve aux côtés du Royaume-Uni, ce qui ne doit rien au hasard. La Suisse aurait voulu pouvoir continuer d’être traitée comme les autres pays de l’AELE, la Norvège par exemple. Les conséquences d’une relégation se mesureraient au quotidien dans les hautes écoles. Elle signifierait que la Suisse ne pourrait plus coordonner des projets mammouths de recherche, comme le Human Brain Project. À titre de comparaison, entre 2007 et 2013, avec une participation pleine au programme européen, la recherche suisse avait perçu 2,5 milliards de francs et obtenu 4323 participations. De 2014 à 2018, avec les problèmes politiques, les fonds perçus ont reculé à 1,1 milliard et le nombre de nouvelles participations à 1942.

Lise Bailat, avec Florence Autret, Bruxelles.

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