«Cette réforme bafoue le principe de solidarité»

Prévoyance 2020Karin Keller-Sutter dénonce un projet qui pénalise les jeunes et les retraités, et creusera les caisses de l’AVS.

Karin Keller-Sutter combat énergiquement Prévoyance 2020.

Karin Keller-Sutter combat énergiquement Prévoyance 2020. Image: Keystone

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C'est sur ses épaules que repose la campagne du PLR contre Prévoyance 2020. La conseillère aux Etats saint-galloise Karin Keller-Sutter a bataillé des mois durant aux Chambres pour amender une réforme des retraites qu’elle jugeait trop coûteuse pour garantir l’équilibre financier à long terme de l’AVS. Elle veut maintenant convaincre le peuple de voter non. Interview.

–Le PLR incarne une droite raisonnable qui cherche des solutions. En rejetant cette réforme, ne vous trompez-vous pas de combat?
– Non, pas du tout. Le PLR est aussi le parti du conseiller fédéral Walther Stampfli, père fondateur de l’AVS. Et je suis sûr que s’il était encore vivant, il la rejetterait fermement. Cette réforme bafoue le principe de solidarité du 1er pilier, puisque seuls les nouveaux rentiers profiteront du bonus de 70 francs. Mais surtout, elle péjore la situation financière de l’AVS, au moment où les besoins sont les plus importants.

–C’est-à-dire?
– Nous sommes face à un défi démographique. Ces prochaines années, on attend un million de nouveaux rentiers, avec l’arrivée à la retraite des baby-boomers. L’AVS sera mise à rude épreuve. Or, la majorité de centre gauche a décidé d’augmenter les rentes, au moment où la pression sur le 1er pilier est la plus forte, ce n’est pas très intelligent. L’AVS sera déjà dans les chiffres rouges en 2027. Les mêmes problèmes de financement se poseront.

–Si on regarde l’historique de l’AVS, il y a eu des réformes tous les 10 ans. N’est-on pas dans l’ordre des choses?
– Le but n’est pas de faire une réforme pour le plaisir, mais d’avoir un projet qui atteigne des objectifs. Prévoyance 2020 va générer des recettes supplémentaires de 5,4 milliards par an. Une somme colossale qui sera rapidement engloutie par le bonus des 70 francs. En 2027, le déficit de l’AVS sera de 1 milliard. En 2030, ce sera trois milliards. On crée une dynamique de coûts. Pour assurer demain le cadeau qui est fait aujourd’hui, il faudra trouver d’autres recettes: nouvelle hausse de la TVA, davantage de cotisations salariales ou augmentation de l’âge de référence. C’est un cercle vicieux.

–Ce projet prévoit la baisse du taux de conversion du 2e pilier, réclamée par la droite. Etes-vous prête à jeter tout le paquet juste pour ces 70 francs de plus dans l’AVS?
– Ce principe de l’arrosoir aggrave tellement la situation financière de l’AVS que la réforme en devient inacceptable. Nous avons tenté par tous les moyens de trouver un compromis, mais la gauche et le PDC ont fait le forcing.

–Comment l’expliquez-vous?
– Pour la gauche et les syndicats, l’augmentation de l’AVS est une victoire quasi-historique. Ils ont perdu sur l’initiative AVSplus, et là, tout d’un coup, ils ont la possibilité d’obtenir ce que le peuple a refusé. Le même raisonnement vaut pour le PDC avec l’augmentation des rentes pour les couples. Aujourd’hui, on nous vend ces 70 francs comme un sucre pour faire passer la réforme, mais c’est surtout un combat idéologique de nos adversaires.

–Après 20 ans d’échecs, ne fallait-il pas justement un sucre pour faire passer la réforme?
– Si les dernières réformes ont échoué, c’est à cause de la gauche. En 2010, le peuple a refusé une baisse du taux de conversion, mais il n’y avait aucune mesure de compensation. Quant à la 11e révision de l’AVS, là aussi il n’y avait rien en retour. Le PLR a retenu la leçon. L’UDC aussi, je crois. On ne peut pas proposer de nouvelles mesures sans s’assurer du maintien du niveau des rentes. Mais il y a un pas entre stabiliser les rentes et les augmenter.

–En refusant toute hausse de l’AVS, votre vision n’est-elle pas tout aussi dogmatique?
– Le système repose sur trois piliers qui ont des fonctions différentes. Le 1er pilier est solidaire. Au-delà d’un certain revenu, les plus riches continuent à cotiser, mais leur rente est plafonnée. Le 2e pilier est une épargne individuelle. Plus vous cotisez et plus vous recevez. Ce système a montré son succès. En voulant puiser dans un pilier pour financer l’autre, on déséquilibre le tout. Il n’y a rien d’idéologique là-dedans.

–Aurait-il fallu intégrer le 3e pilier dans la réflexion?
– C’est le grand oublié de cette réforme, car il n’est pas obligatoire. Mais on pourrait en faire une assurance de soin, ou augmenter les montants qu’il est possible de défiscaliser pour faciliter l’accession au logement ou la création d’entreprises. Ce sont des pistes qu’il faut analyser. On doit inciter les gens à prendre des mesures individuelles en vue de leur 3e âge.

–Vous critiquez le fait que ni les jeunes, ni les rentiers actuels ne profiteront de la réforme. Mais aucun projet ne propose de les aider davantage.
– Nous dénonçons une réforme qui profite à une seule tranche d’âge, au détriment des autres. Ceux qui ont aujourd’hui plus de 45 ans sont les grands gagnants. On leur assure la compensation des rentes, et ils obtiendront un bonus AVS. Ce n’est correct ni pour les rentiers qui n’auront pas ces 70 francs et qui seront pénalisés par la hausse de la TVA; ni pour les jeunes qui devront cotiser davantage pour leur 2e pilier, mais qui recevront moins avec la baisse du taux de conversion.

–Les jeunes sont aussi pénalisés dans le système actuel. Ils cotisent pour assurer aux futurs rentiers des rendements qui n’existent plus sur le marché.
– Vous avez raison, mais ce n’est pas avec un système de répartition dans l’AVS qu’ils seront gagnants à l’avenir. Au contraire, en acceptant les 70 francs, on leur fait peser une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Il faudra trouver de nouveaux financements pour assurer ce montant lorsqu’ils arriveront à leur tour à la retraite. Les corrections doivent être réalisées directement dans le 2e pilier, et non pas par le biais de financements croisés.

–Vous critiquez aussi le sacrifice demandé aux femmes. Or la droite n’est pas en première ligne pour combattre les inégalités salariales.
– Il ne faut pas tout mélanger. Je suis pour l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes. Ce qui me dérange, c’est qu’on leur demande de travailler plus longtemps, et que le fruit de cet effort – 1,2 milliard par an – soit dépensé pour distribuer un bonus à tout le monde. Ça n’a rien à voir avec l’égalité salariale, qui est un principe fondamental. C’est comme si on disait que les femmes doivent travailler plus longtemps, parce qu’elles vivent plus longtemps.

–En cas de non, il faudra en urgence mettre un nouveau projet sur les rails. Avez-vous un plan B?
– Nous avons déjà sur la table la plupart des éléments nécessaires à une réforme. Le grand paquet d’Alain Berset doit être divisé en deux. Un premier paquet doit se concentrer sur la stabilisation de l’AVS. Il doit comporter la retraite à 65 ans pour les femmes – accompagnée de mesures sociales ciblées – la flexibilisation de l’âge de référence et une augmentation de la TVA. Ces mesures peuvent dégager une majorité. De l’autre, il faut un projet qui intègre l’abaissement du taux de conversion, assorti d’ajustements pour garantir le niveau des rentes au sein du 2e pilier. Sans ce bonus des 70 francs, j’aurais pu défendre une telle réforme.

–La gauche et le PDC n’accepteront jamais.
– En tant qu’élus, nous avons le mandat de faire une réforme. Si le peuple dit non, c’est parce qu’il rejette les 70 francs. Toute la campagne tourne autour de cette mesure arrosoir. Il faudra bien que la gauche et le PDC mettent de l’eau dans leur vin. C’est le même raisonnement que pour le RIE III, où c’est la droite qui doit désormais faire des concessions.

–L’objectif de la droite est-il, à terme, d’augmenter l’âge de la retraite à 67 ans?
– Au Conseil des Etats, c’est moi qui ai proposé de biffer le mécanisme de hausse automatique de l’âge de référence. Le peuple n’est pas prêt, il faut en prendre acte. Mais cette hausse se fera d’elle-même. Avec la flexibilisation de l’âge de la retraite, il y aura des incitations pour travailler plus longtemps. Petit à petit, sans discussion politique, on arrivera à 66 ans. Cette hausse s’impose partout en Occident. Il ne faut pas oublier que c’est en Suisse et au Japon que les gens vivent le plus longtemps. Il faudra trouver de nouvelles recettes pour assurer les retraites.

–S’il perd en votation, Alain Berset doit-il quitter le Département de l’intérieur?
– Pas du tout. La Suisse ne fonctionne pas ainsi. Si un ministre devait quitter son dicastère à chaque défaite dans les urnes, ce serait la catastrophe pour la stabilité du pays. La configuration est particulière cette fois, avec l’élection d’un nouveau conseiller fédéral. Mais tout changement doit être lié à un choix personnel, pas au résultat d’une votation. (24 heures)

Créé: 31.08.2017, 16h57

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