Les relations troubles du «James Bond» du Vatican

FinancesFigure de la lutte antiblanchiment, le Fribourgeois René Brülhart côtoie des individus mêlés à des affaires de corruption. Enquête.

René Brülhart, président de la l'Autorité d'information financière du Vatican.

René Brülhart, président de la l'Autorité d'information financière du Vatican. Image: Keystone

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On le surnomme le «James Bond de la finance». À 46 ans, René Brülhart est une pointure dans la lutte contre les criminels en col blanc. Il a fait ses armes au Liechtenstein, où il a dirigé durant huit ans l’Unité de renseignement contre le blanchiment et le crime organisé, avant que le pape ne le recrute en 2012 comme contrôleur des finances du Vatican. Mais certains documents dont dispose la cellule enquête de Tamedia (éditeur de ce journal) montrent une autre face de ce Fribourgeois, qui travaillait discrètement pour des personnes soupçonnées de corruption.


Editorial: M. Lauber oublie qu’il n’est qu’un serviteur


Là où ces révélations prennent une nouvelle ampleur, c’est que René Brülhart est aussi un proche de Michael Lauber, procureur général de la Confédération, sous enquête disciplinaire depuis vendredi. Or les routes de ces deux hommes se sont notamment croisées autour du scandale 1MDB, ce fonds souverain malaisien dont des milliards ont été détournés et sur lequel enquête le Ministère public de la Confédération (MPC). Comme l’écrivait ce week-end «Le Matin Dimanche», la société genevoise PetroSaudi – impliquée dans le scandale – a versé 2,5 millions à des entreprises dont René Brülhart détient des parts. Or le MPC a bloqué une partie de cette somme. «Il arrive souvent que, dans le cadre de procédures financières, les autorités pénales fassent geler des comptes de tierces personnes non impliquées», rétorque le Fribourgeois, qui rappelle que ni lui ni ses sociétés n’ont été accusés par le MPC.

Ex-espionne de la RDA

Ce n’est pas la première fois que le nom de René Brülhart apparaît dans des dossiers touchant à des enquêtes financières. Il a été cité à plusieurs reprises dans les dossiers d’instruction allemands, autrichiens et suisses relatifs à des fonctionnaires corrompus. Brülhart n’apparaît nulle part comme suspect. Mais son nom est cité comme partenaire commercial d’une des accusés: la détective privée Christina Wilkening.

À 71 ans, cette ex-espionne de la RDA a travaillé sur mandat de grands groupes et d’oligarques d’Europe de l’Est, soutirant des informations d’avocats, de journalistes et de fonctionnaires, tous rétribués pour leurs tuyaux. En 2017, Christina Wilkening a été arrêtée en Allemagne et condamnée à 2 ans de prison pour avoir graissé la patte d’un commissaire. Selon les documents que la cellule enquête de Tamedia a pu consulter, René Brülhart a régulièrement collaboré avec elle au cours de la dernière décennie.

L’un de ses mandats est évoqué dans les courriels dont Tamedia dispose: en juillet 2015, René Brülhart demande à Christina Wilkening de faire des recherches sur le Russe Aleksej K. (nom connu de la rédaction), ancien patron d’un important développeur de logiciels russe. L’homme est établi en Autriche, où il a indiqué disposer d’une fortune de 40 millions de dollars dans sa déclaration d’impôt. René Brülhart demande s’il est possible de vérifier ces indications. Si oui, «qu’est-ce que cela coûtera»? Les enquêteurs autrichiens soupçonnent dans ce cas René Brülhart d’agir pour des concurrents d’Aleksej K. Christina Wilkening répond par courriel qu’une telle demande ne peut être traitée que par «Hubert B.», inspecteur-chef à l’Office fédéral autrichien de protection constitutionnelle et de lutte contre le terrorisme.

«Rallonger un peu la sauce»

Quelques jours plus tard, selon le dossier d’instruction, René Brülhart reçoit les informations demandées, qui seront ensuite utilisées dans la presse russe dans le cadre d’articles diffamatoires. Christina Wilkening lui demande alors de rallonger un peu la sauce «pour les efforts de H.», entendez d’ajouter une prime. L’affaire coûtera leur place à plusieurs fonctionnaires du fisc autrichien. Une enquête est en cours pour «tentative d’abus d’autorité».

Cet abus de pouvoir a-t-il été rémunéré par quelqu’un? Le procureur chargé des cas de corruption à Vienne ne veut pas fournir de renseignements à ce propos. Interrogé par la cellule enquête de Tamedia, René Brülhart répond qu’il n’est pas partie dans cette procédure et qu’il n’a pas été assigné à comparaître pour interrogatoire. Pour des raisons de confidentialité, il ne peut pas fournir non plus de renseignements sur de potentiels mandats ainsi que «d’éventuelles activités en relation avec cette affaire».

Le nom de René Brülhart revient aussi dans une procédure pénale suisse contre l’ex-ministre ukrainien et oligarque Mykola Martynenko. Dans son pays, ce dernier est actuellement jugé pour corruption présumée. En Suisse, le MPC enquête depuis 2013 pour soupçon de blanchiment d’argent et corruption. Dans ce contexte, il a bloqué 30 millions de francs. Mandatée par des proches de Martynenko, Christina Wilkening a tenté d’obtenir des informations sur la procédure en cours en Suisse et le procureur chargé de l’affaire. Elle a même avoué avoir payé un agent de la police cantonale zurichoise.

Tentative d’approche

Mais ce n’est pas tout. Par la suite, elle a tenté d’approcher directement Michael Lauber. Et ce en passant par son ami et ex-collègue René Brülhart. La manœuvre n’a pas réussi, a-t-elle reconnu lors de l’enquête, René Brülhart ayant décliné sa proposition de faire passer une enveloppe à Lauber. Dans ses réponses à Tamedia, René Brülhart souligne qu’il applique dans son travail «les exigences les plus strictes en matière de respect des dispositions légales et des normes éthiques». Sans cela, «il me serait impossible d’assumer de manière crédible des mandats à grande responsabilité telle la présidence de la surveillance des finances au Vatican». (24 heures)

Créé: 12.05.2019, 22h14

De nouvelles casseroles pour Lauber

Michael Lauber navigue en pleine tempête. Le procureur général de la Confédération – sous enquête disciplinaire depuis vendredi – traverse une nouvelle zone de turbulences. Selon la «NZZ am Sonntag», il n’y a pas que dans l’affaire de la FIFA que Michael Lauber n’a pas produit de procès-verbaux pour certaines de ses rencontres informelles. Des entretiens qu’il a menés dans le cadre de la procédure pour corruption visant la compagnie pétrolière brésilienne Petrobras n’ont pas non plus été consignés dans le dossier. Or, c’est notamment parce qu’il n’avait pas formalisé les rendez-vous tenus avec Gianni Infantino, patron de la FIFA, que le procureur en chef est désormais dans le collimateur de l’Autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération. Ces révélations, Michael Lauber s’en serait bien passé avant une semaine décisive. Ce lundi, le procureur passe en effet un premier examen devant la Commission de gestion au complet, dont certains membres – très remontés contre les méthodes du Soleurois – souhaitent lui voir les talons. La Commission de gestion remettra ensuite son rapport à la Commission judiciaire, qui siège mardi et mercredi. C’est cet organe qui doit recommander ou non la candidature de Lauber pour un nouveau mandat à la tête du MPC pour quatre années de plus. L’élection initialement prévue en juin pourrait être déplacée en septembre ou en décembre, afin que le plénum puisse se prononcer en tenant compte des conclusions de l’enquête disciplinaire.

F.QZ

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