Qui sont les Roms qui vivent en Suisse?

MinoritésLes Roms, qui constituent la plus grande minorité d'Europe, souffrent de préjugés. Le photographe Yves Leresche décortique les idées reçues qui frappent une communauté qu'il connait bien.


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Le photographe lausannois Yves Leresche suit les Roms depuis une vingtaine d’années. Des rues de Lausanne aux bidonvilles des Balkans et aux villages de la campagne roumaine, il s’immerge dans ces groupes qu’il côtoie au quotidien et qu’il photographie. Animé par l’envie de transmettre les réalités roms, Yves Leresche, décortique pour 24 heures les idées reçues qui stigmatisent une communauté plurielle, composée de Sintés, Yéniches, Manouches, Gitans.

Cliché n01 - «Les Roms sont tous les mêmes»

Le mot Rom est un terme générique qui découle d’une volonté politique des activistes d’Europe de l’Est. Ce mot, qui signifie en langue romanès «homme marié», a été choisi par les Roms eux-mêmes pour remplacer le terme tsigane qui avait une connotation trop négative.

Comme tsigane avant lui, le nom Rom rassemble différents groupes comme les Gitans, les Manouches, les Sintés, les Yéniches. Le terme Rom est cependant le plus souvent utilisé pour désigner les Tsiganes de l’Europe centrale et orientale: Roumanie, Bulgarie, ex-Yougoslavie, Slovaquie.

Cliché n02 - «Ce ne sont que des mendiants»

Yves Leresche classe les Roms qui vivent en Suisse en quatre catégories: les «invisibles», les gens du voyage, les demandeurs d’asile, les Roms européens.

«Les invisibles»

Selon les chiffres de la Commission fédérale contre le racisme, environ 50'000 Roms vivent en Suisse. Ce sont des Tsiganes parfaitement intégrés venus au gré des migrations, notamment avant l’éclatement de la Yougoslavie, et qui peuvent avoir la nationalité suisse.

Yves Leresche les appelle les «invisibles». Ils sont garçons de café, banquiers, professeurs de danse mais personne ne sait qu’ils sont Roms. «Ils souffrent des préjugés liés aux Roms et la plupart d’entre eux cachent leur origine. Ils ont peur de la discrimination. Ils pensent que s’ils révèlent leur identité, ils perdront leur travail, leurs amis, leur bail à loyer.»

Les gens du voyage

«En majorité issus des groupes Manouches, Gitans et Sintés, les gens du voyage sont ceux qui se déplacent en caravanes pour travailler», explique Yves Leresche. Ils vont d’aires d’accueil en aires d’accueil et vivent des métiers typiques liés à leur communauté comme le commerce de tapis et d’antiquités, le remmoulage, le ravalement de façade. Rares sont ceux qui pratiquent encore la vannerie.

Les demandeurs d’asile

Les Roms qui demandent d’asile en Suisse viennent le plus souvent du Kosovo. Chassés de leur pays, certains ont trouvé refuge dans des enclaves serbes ou au nord du pays, en Serbie ou en Macédoine.

Avant de demander l’asile en Suisse, ils sont passés par l’Allemagne et l’Autriche et ont été renvoyés vers leur pays d'origine. Un pays inconnu pour leurs enfants - qui ne parlent que le romanès et l’allemand - et où ils ne peuvent s’intégrer.

«Ces Roms suivent le processus des demandeurs d’asile, explique le photographe. Ils sont logés dans des centres ou des appartements et se baladent en ville comme n’importe qui.»

Les Roms européens

La seule chose qui les différencie des demandeurs d’asile, c’est leur nationalité. Venus de Roumanie (en majorité), de Slovaquie ou de Bulgarie, les Roms européens ont depuis les accords de Schengen le droit d’entrer et de rester pendant trois mois en Suisse sans visa.

«Ils viennent dans l’espoir de trouver du travail mais sont soumis aux quotas. Par rapport à un médecin ou un ingénieur, un Rom n’a aucune chance d’obtenir un permis de travail dans les limites attribuées chaque année. Ils se retrouvent donc à faire la manche.»

Cliché n03 - «Les Roms sont riches et viennent se remplir les poches chez nous»

«Après la chute de Ceausescu en Roumanie et l’éclatement de la Yougoslavie, les Roms qui avaient les moyens de financer leur voyage ont quitté la Roumanie et les Balkans pour aller chercher du travail en Allemagne et en Italie.», raconte Yves Leresche.

Ne parlant pas la langue, et sans qualifications, ils ont eu beaucoup de mal à se faire embaucher: «A l’époque, ces Roms ont bénéficié des aprioris positifs et d’un élan humanitaire qui leur a apporté de nombreuses aides. Sans emplois, ils ont commencé à mendier, et ça a marché. Ils sont rentrés chez eux «riches» aux yeux des populations locales.»

Voyant que cela fonctionnait, d'autres ont également eu envie de tenter leur chance, mais faute de moyens, ils ont été obligés d’emprunter de l’argent pour financer leur voyage. S’embarquant au hasard, ils ont écumé les villes allemandes, italiennes, autrichiennes, françaises et espagnoles. Jusqu’en 2008, où ils ont pu venir en Suisse.

«Au fil des années, l’accueil n’a pourtant plus été le même. Les gens se sont lassés de la mendicité. Les Roms sont donc rentrés chez eux sans avoir assez d’argent pour rembourser leurs dettes et ont été obligés de repartir et d’emprunter encore une fois pour faire le voyage.» S’ajoutent à cela des amendes pour avoir dormi dehors ou pour avoir mendié qui les endettent encore plus: «Depuis près de 20 ans les Roms de Roumanie sont sur les routes, embarqués dans ce cercle vicieux.»

Pour Yves Leresche, les Roms qui dorment dans les parcs de Lausanne font partie de ceux-là. Ce sont des gens qui vivent dans une «urgence de la survie» et qui aimeraient juste avoir assez d’argent pour construire une maison pour leurs enfants, ce qui répond à une logique dans leur culture : «C’est une caractéristique Rom, la famille doit être forte. Pour cela elle doit s’agrandir donc il lui faut une maison.»

Cliché n04 - «On ne pourra jamais s'en débarrasser, ils sont là pour toujours»

Les familles Roms qui viennent finalement mendier en Suisse ne sont pas là toute l’année. Elles font la navette avec leur pays d’origine. Selon les observations du photographe, la migration intermittente des Roms sur une ville suit en moyenne un cycle de 5 ans.

«On observe à peu près le même phénomène dans toutes les villes où les Roms migrent. La mendicité est rentable pendant un ou deux ans. Ensuite, on assiste à un rejet de la population. Les stéréotypes prennent le dessus. La presse et les politiciens s’en mêlent et au bout d’environ deux ans, on assiste à l’apparition de nouvelles initiatives dont le but est de les rejeter. Ils sont instrumentalisés à des fins électorales.»

Chassés, les Roms vont ailleurs et l’histoire recommence. «Si la moitié de l'énergie qu'on dépense pour se débarrasser d’eux était employée à trouver des solutions pour les aider, on n'en serait pas là aujourd’hui.»

(nxp)

Créé: 10.04.2014, 12h26

Yves Leresche pose devant une de ses photos en novembre 2002 au Musée de l'Elyseée à Lausanne. (Image: Keystone Archives)

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