Personne ne sait qui paiera pour l'évacuation du siècle

Risque d’explosionAssainir le dépôt de munitions qui menace le village de Mitholz coûtera plus de 1 milliard. Reste à voir qui va régler la facture.

Durant au moins 10 ans, Mitholz (BE) sera vidé de ses habitants.

Durant au moins 10 ans, Mitholz (BE) sera vidé de ses habitants. Image: Keystone

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C’est du jamais vu en Suisse. Mardi soir, la ministre de la Défense, Viola Amherd, expliquait aux 170 habitants de Mitholz, village niché dans l’Oberland bernois, qu’ils devront évacuer leurs maisons pour dix ans au moins. La faute à un dépôt de munitions enfoui dans la montagne et qui contient toujours plusieurs centaines de tonnes de matière explosive qui risque d’éclater (voir encadré). Le site, placé sous haute surveillance, doit être sécurisé. Et l’ampleur du montant envisagé pour les différentes opérations donne le tournis.

Malgré les nombreuses incertitudes qui pèsent encore, «il est clair que le coût total de l’assainissement de l’ancien dépôt de munitions et de toutes les mesures de protection nécessaires devrait dépasser largement le milliard de francs», écrit le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) dans un rapport.

50 à 60 ménages

Ce montant colossal servira donc à assainir le site et à le sécuriser. Ce dernier compte en effet des axes de communication routiers et ferroviaires de première importance, avec notamment la ligne du Lötschberg, qui sert au ferroutage entre Berne et le Valais et attire de nombreux touristes. Des aménagements seront nécessaires, de nouveaux tracés ne sont pas exclus. Des ouvrages devront être installés pour protéger certains axes. Une partie de la somme servira aussi à dédommager les 50 à 60 ménages qui devront abandonner leur chez-soi. «Nous chercherons des solutions au cas par cas, explique Lorenz Frischknecht, porte-parole du DDPS. Les besoins ne sont pas les mêmes entre un agriculteur qui doit trouver une nouvelle ferme, une famille qui veut un logement de façon temporaire ou quelqu’un qui cherche à quitter définitivement le village.» Mais en comparaison du milliard envisagé, le dédommagement de particuliers ne constituera qu’une toute petite partie des montants engagés.

«C’est à l’armée de trouver où faire des économies pour régler cette facture»

Fabien Fivaz Conseiller national (Verts/NE)

S’il est impossible, pour l’heure, de dire à quoi servira précisément ce milliard, on ne sait pas non plus qui paiera la facture. «Jusqu’à maintenant, c’est le DDPS qui a payé les travaux. Mais pour la suite cela va dépendre des décisions du Conseil fédéral», précise Renato Kalbermatten, responsable de communication au DDPS, qui rappelle qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Du côté du Département fédéral des finances, on nous laisse dans le flou à coups de réponses imprécises.

L’armée passera-t-elle à la caisse? Rien n’est moins sûr. Dans une réponse à une intervention de Jürg Grossen (PVL/BE) sur le sujet, le gouvernement expliquait fin 2018 que, «en principe, la Confédération prend en charge les frais résultant de mesures temporaires ou d’évacuation».

Débat explosif

Que personne ne sache qui devra régler une facture de plus de 1 milliard, voilà qui fait bondir les élus de gauche qui siègent au sein de la Commission de politique de sécurité. «C’est quand même incroyable ce qui se passe. À l’armée, ce n’est jamais la faute de personne, réagit le conseiller national Pierre-Alain Fridez (PS/JU). Le DDPS ferait mieux de payer ce milliard pour assurer la sécurité réelle de la population, au lieu d’en investir huit pour une défense aérienne totalement exagérée avec un armement superfétatoire.» Pour le Jurassien, toute cette affaire est un argument supplémentaire pour s’opposer à l’achat de nouveaux avions de combat.

«Il me semblerait totalement logique que ce soit le DDPS qui paie, abonde son collègue Fabien Fivaz (Verts/NE). C’est à l’armée de trouver où faire des économies pour régler cette facture. Malheureusement, la majorité bourgeoise du parlement privilégie l’exact inverse. Elle préfère augmenter encore les moyens de l’armée et réclame davantage d’argent pour moderniser des chars dont on n’a pas besoin.»

«Vouloir faire payer la facture à l’armée, c’est un réflexe dogmatique de la gauche qui cherche par tous les moyens à couper dans les dépenses militaires»

Olivier Français Conseiller aux États (PLR/VD)

Les débats s’annoncent explosifs ces prochains mois au parlement, car à droite les avis sont diamétralement opposés. «Oui, c’est l’armée qui gère le dépôt, mais c’est bel et bien la Confédération qui en est le propriétaire et qui est responsable des différentes décisions qui ont été prises pour sa gestion», détaille le conseiller national Thomas Hurter (UDC/SH). «Ce dépôt de munitions devait servir à la protection de toute la population suisse. Pour moi, c’est normal que ce soit l’affaire de la Confédération, ajoute pour sa part le sénateur Alex Kuprecht (UDC/SZ). De plus, si le DDPS devait payer seul la facture, alors il devrait renoncer à d’autres investissements indispensables pour la sécurité du pays.» Et de citer notamment la réforme de l’armée et le renouvellement de la défense aérienne.

«Décision pragmatique»

Lui aussi membre de la Commission de politique de sécurité, le sénateur Olivier Français (PLR/VD) estime que la décision la plus «pragmatique» serait que la Confédération règle la facture. Et le Vaudois de dénoncer le jeu du PS et des Verts, à quelques mois de la votation sur l’achat de nouveaux avions de combat: «Vouloir faire payer la facture à l’armée, c’est un réflexe dogmatique de la gauche qui cherche par tous les moyens à couper dans les dépenses militaires.»

Créé: 27.02.2020, 06h41

Un vieux cadeau empoisonné

Construction Le dépôt de munitions militaires de Mitholz est bâti pendant la Seconde Guerre mondiale. Enfoui sous la montagne, il se compose de six pièces reliées entre elles par un tunnel ferroviaire.

Explosion En 1947, la vieille de Noël, des magasins de munitions explosent, soufflant la quasi-totalité du village. Bilan: neuf morts. En plein hiver, 200 personnes se retrouvent sans toit.

Munitions Bombes largables, mines, munitions destinées à l’artillerie, grenades à main et poudre de charge propulsive. Environ 7000 tonnes brutes de munitions étaient alors entreposées dans le dépôt. Une grande partie a explosé. Une autre a pu être évacuée, mais 3500 tonnes de munitions, représentant plusieurs centaines de tonnes de substances explosives, demeurent sur place, sous les éboulis. En 1948, l’évacuation complète de ces restes est considérée comme trop risquée, principalement pour des raisons géologiques. Puis, deux rapports, en 1949 et en 1986, estiment qu’une nouvelle explosion ne provoquerait que des dégâts mineurs et que le site peut être exploité par l’armée. Cette dernière y maintient un cantonnement et une réserve de pharmacie.

Réévaluation En 2018, le conseiller fédéral Guy Parmelin, alors chef de l’armée, annonce la mauvaise nouvelle. Réalisée en vue de la construction d’un centre de calcul, une nouvelle évaluation des risques d’experts mandatés par le Département de la défense conclut que les munitions présentent en réalité «un risque d’explosion plus élevé qu’estimé auparavant». Même en cas d’incident mineur, les bâtiments à proximité seraient touchés par le souffle de l’explosion.

Déménagement Mardi soir, la ministre de la Défense, Viola Amherd, informe les habitants médusés que les travaux de sécurisation du site pourraient durer plus de dix ans. Les 170 personnes qui vivent actuellement dans le hameau devront quitter leur domicile pendant toute cette période. D’importants travaux de préparation doivent être menés avant le déblaiement des munitions. Celui-ci ne pourra donc pas commencer avant 2031. G.S.

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