Pour sauver le climat, ils sacrifient leurs études

ManifestationNuits blanches, grosses fatigues et échecs scolaires: témoignages de jeunes manifestants au bord de la surchauffe.

Ana Zieger au lycée Blaise Cendrars à La Chaux-de-Fonds.

Ana Zieger au lycée Blaise Cendrars à La Chaux-de-Fonds. Image: XAVIER VOIROL

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Rire ou pleurer? Inès Marthaler hésite lorsque lui reviennent à l’esprit les sarcasmes qui avaient accueilli le mouvement de jeunesse naissant. «La grève du climat? Un bon prétexte pour sécher les cours», raillaient les sceptiques, il y a quatre mois. Ce samedi, l’étudiante participe à son quatrième défilé à Fribourg, le deuxième à prendre place le week-end. C’est pour elle et les autres organisateurs l’aboutissement d’heures de travail. À peine le temps de souffler et ce sera reparti. Lundi, elle rencontre, avec d’autres, trois conseillers d’État fribourgeois. Puis il faudra s’atteler à l’organisation de la prochaine mobilisation, en mai. Tout cela en plus de son 20% dans un centre socioculturel universitaire et de ses cours d’espagnol et sciences des religions. «La grève du climat a clairement pris le dessus sur mes études. J’y consacre tout mon temps. J’avoue être au bord de l’épuisement. Mais c’est une cause vitale», dit l’étudiante de 20 ans.

À quoi sert-il d’étudier s’ils n’ont pas de futur? Pour les manifestants les plus assidus, ce slogan fondateur des manifestations est on ne pleut plus concret. De Saint-Gall à Genève, ils sont nombreux à ne plus compter les heures investies. La lutte pour le climat est devenue leur priorité, aux dépens de leur sommeil et, parfois, de leurs performances scolaires. Outre-Sarine, un étudiant a même décidé de mettre ses études universitaires entre parenthèses pour se consacrer à ce combat, rapporte un gréviste alémanique.

À Lausanne, Loris Socchi, 19 ans, élève à l’École supérieure de la santé, à Lausanne, continue à faire acte de présence en classe. Mais le reste de son temps, il le dédie entièrement à la grève du climat. Si bien qu’il est en train de rater son année. «Ce n’est pas grave. Le climat est bien plus important», balaie-t-il, sans l’once d’un regret dans la voix.

Le Lausannois Zakaria Dridi (en photo ci-dessus), 17 ans, ne se fait pas plus d’illusion sur ses chances de réussir sa première année au Gymnase de la Cité. «J’étais déjà en délicatesse, mais la grève du climat a enfoncé le clou. Je ne pourrai pas rattraper mon retard.»

Depuis la fin de décembre, quand les premières grèves romandes du climat ont commencé à s’organiser, le gymnasien estime avoir passé près de cent heures dans l’organisation des mobilisations et avoir raté dix demi-journées de cours, sans compter les deux vendredis manqués pour appeler dans la rue à la prise de mesures urgentes. «En moyenne, j’ai deux à trois réunions par semaine. Vendredi dernier, nous avons rencontré la police pour discuter du parcours. Lundi, les responsables du plan climat cantonal au gouvernement vaudois.» Ce vendredi, il y avait encore un atelier au programme et ce samedi, avant la marche, une réunion avec les personnes chargées de maintenir l’ordre. «Mes parents n’approuvent pas vraiment l’impact de mon engagement sur ma scolarité. Quant à mes professeurs, ils sont partagés», dit-il. Lui n’a aucun doute sur son choix, galvanisé par ce mouvement «sans précédent».

«J’étais déjà en délicatesse, mais la grève du climat a enfoncé le clou. Je ne pourrai pas rattraper mon retard»

Étudiant en horticulture au Centre de formation professionnelle de Lullier, dans le canton de Genève, Grégoire Ramel, 19 ans, renchérit: «Le climat est plus important qu’un joli diplôme en fin d’année. Je trouverais plus grave de passer à côté de ma vie plutôt que de mon année.» Mais si son engagement prend «beaucoup de place dans son quotidien», il parvient à concilier celui-ci avec ses cours.

Lors de la grève du 15 mars (voir la vidéo ci-dessus), plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient défilé dans les rues de Suisse. Combien seront-ils ce samedi? Gary Domeniconi, 20 ans, étudiant de master en ingénierie cellulaire à l’EPFL, s’est une fois de plus investi sans compter avant le jour J. «Tout ce que nous avons accompli ne s’est pas fait à l’arrache. C’est le fruit d’efforts intenses. Pour ma part, c’est presque un travail à plein temps, huit heures par jour.» Organisé de manière horizontale, le mouvement des grèves du climat n’a pas de hiérarchie. Chacun apporte son aide selon ses envies. «Le risque, c’est de vouloir tout faire. C’est mon cas, je fais partie de 15 groupes de travail. La charge mentale est immense.»

L’étudiant a dû décrocher pendant une semaine pour se préserver. «Ça va mieux. Et nous sommes en train de gagner en efficience.» Alors que tout était à inventer lors des premières manifestations, les grévistes commencent à avoir des points de repère. Grâce à un nouvel outil de communication, la plate-forme Discord, ils parviennent aussi à mieux répartir les tâches tandis que le nombre de volontaires augmente. «La pression pèse moins sur les épaules de quelques personnes.»

«Dans mon lycée, nous avons de la chance, nos profs nous soutiennent, mais ils nous mettent en garde contre une surcharge de travail»

Malgré un engagement de tous les instants qui l’a conduit à rater trois semaines de cours, Gary Domeniconi espère réussir ses examens semestriels. Ana Ziegler, 18 ans, ne se fait pas, elle non plus, d’inquiétudes pour ses notes. «Je reste une élève appliquée, je vais aux cours. Mais comme on dort moins, on est moins attentifs.» Son travail de maturité au Lycée Blaise Cendrars, de La Chaux-de-Fonds, a pâti de son dévouement. Elle a dû passer trois nuits blanches pour le terminer. «Je ne regrette rien, l’important c’est de s’impliquer.» Ses professeurs, raconte-t-elle, sont partagés. «Nous avons de la chance, ils nous soutiennent, mais ils nous mettent en garde contre une surcharge de travail. Mes parents, eux, se font du souci. Ils voient que je suis très fatiguée.»

Les grévistes clament qu’ils continueront leur combat tant que leurs demandes, comme l’engagement d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2030, n’auront pas été prises en considération. Au rythme actuel, parviendront-ils à tenir sur la longueur? «Nous n’avons pas le choix, réagit Inès Marthaler. Beaucoup d’entre nous sont effectivement au bout du rouleau. Mais si quelqu’un décide de lever le pied, le groupe le soutiendra. Et quelqu’un d’autre sera là pour s’assurer que le travail est fait.»

Créé: 05.04.2019, 22h40

Les grévistes réfléchissent à un lieu de vie commun

Le mouvement de la grève du climat accouchera-t-il d’espaces autogérés dédiés à la lutte contre le réchauffement de la planète? C’est le souhait de certains manifestants, qui caressent le rêve d’emménager dans des cures inoccupées où ils vivraient de la manière la plus écologique et durable possible.

«Nous aimerions créer un lieu où les gens du mouvement vivent ensemble et expérimentent un changement de système», racontait un gréviste au site alémanique Watson. Un groupe de travail a été formé pour développer ce projet de réseau de «cures climatiques».

«En février, lors de notre assemblée à Berne, nous avons été logés par une paroisse de Berne. De voir tous ces espaces vides a motivé certains», raconte Gary Domeniconi. L’étudiant à l’EPFL imagine que de tels lieux de vie pourraient encourager certains à se consacrer entièrement à la cause climatique. «Je sais que certains hésitent à arrêter leur cursus universitaire. Mais c’est compliqué. C’est parce que nous allons à l’université que nous pouvons nous permettre de faire des choses à côté. Mes parents par exemple me disent: tu fais ce que tu veux tant que tu passes ton année.»
Si une telle offre se concrétisait, il se poserait la question de savoir s’il souhaite vraiment poursuivre son master en ingénierie cellulaire. «Il y a un vrai décalage entre mes préoccupations et ce que j’étudie en cours.»

Articles en relation

L’acte III de la mob’ pour le climat bat des records

Manifestations Entre 10 et 15'000 personnes ont battu le pavé vendredi à Lausanne à l’occasion de la grève pour le climat. Pour la première fois, des incidents ont perturbé le défilé. Plus...

«Je trouve légitime que les jeunes manifestent»

Interview Depuis trois mois, le conseiller fédéral Guy Parmelin a un autre costume. Le nouveau chef de l’Économie se confie sur son département et son inquiétude sur le climat. Plus...

«Ne rendez jamais les armes dans la lutte pour le climat»

Grève mondiale des jeunes Greta Thunberg a lancé un élan mondial pour la planète qui culmine ce vendredi. La Suédoise lance un appel aux indécis. Plus...

«Nous nous sentons trahis par les politiques»

Environnement Des étudiants de tout le pays n’iront pas en cours vendredi pour manifester en faveur du climat. Des élèves romands nous expliquent pourquoi. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.