Un scandale en France remet en question la sécurité de Beznau I

NucléaireL’équipementier nucléaire Areva a produit des pièces avec des certificats de sécurité falsifiés. Beznau pourrait en être équipée.

En octobre 1967, Beznau I était en construction. Pour l'exploitant actuel, c'est cette étape-là qui serait la cause des défauts recensés récemment.

En octobre 1967, Beznau I était en construction. Pour l'exploitant actuel, c'est cette étape-là qui serait la cause des défauts recensés récemment. Image: Keystone

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Creusot Forge, qui appartient à Areva, l’un des leaders mondiaux du nucléaire, a falsifié pendant près de cinquante ans les dossiers des pièces qu’elle produit pour la construction des centrales.

Les premiers soupçons naissent en février 2015, lors de la découverte d’un défaut majeur dans le matériel de construction du nouveau réacteur de Flamanville (Manche). L’Autorité française de sécurité nucléaire (ASN) demande alors une enquête. Début mai 2016, la fraude est confirmée: Creusot a falsifié les contrôles de qualité de quelque 400 pièces produites, et ce depuis 1965.

Beznau I et II clients d'Areva

Ces pièces ont été utilisées dans le monde entier pour la construction des centrales nucléaires, dont celles de Suisse. Un document produit par Areva et consulté par nos soins démontre que les centrales argoviennes de Beznau I et II font partie de la liste des clients: Areva leur a fourni quatre composants, soit deux cuves et deux générateurs de vapeur. L’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) confirme d’ailleurs avoir été prévenue par l’ASN. «Certaines viroles forgées de la cuve du réacteur de Beznau I proviennent de l’usine de Creusot, indique son porte-parole, David Suchet. A ce stade, il n’est pas certain que les irrégularités communiquées par Areva à l’ASN concernent également la centrale de Beznau.»

David Suchet souligne que «seule la cuve du réacteur de Beznau I a fait état d’indications nécessitant des examens plus poussés. Les contrôles réalisés dans les centrales nucléaires de Beznau II, de Gösgen et de Mühleberg ont confirmé le bon état de la cuve.»

925 défauts

L’affaire donne de l’eau au moulin de Greenpeace. «Cela s’ajoute à la longue liste de ce qui ne va pas avec Beznau. On ne cesse de rabaisser les marges de sécurité, et donc d’augmenter les risques. C’est très inquiétant», commente le spécialiste de l’organisation écologiste, Florian Kasser.

Pour mémoire, le réacteur de Beznau I est à l’arrêt depuis mars 2015. Quelque 925 défauts ont été découverts dans l’acier de la cuve de pression du plus vieux réacteur du monde. L’exploitant Axpo ne prévoit pas son redémarrage avant la fin 2016. «On ne sait pas si les pièces livrées par Areva à Beznau font partie de la liste des documents falsifiés, poursuit Florian Kasser. Mais, si tel est le cas, il s’agirait d’une situation extrêmement grave en termes de sécurité.» Florian Kasser s’étonne que les irrégularités n’aient pas été découvertes plus tôt: «Comment est-il possible que l’on s’en aperçoive près de cinquante ans plus tard? Cela signifie-t-il que, en 1969, la cuve de Beznau I a été mise en service sur la base de documents falsifiés?»

Axpo pointe le constructeur

Axpo, lui, confirme avoir demandé des informations supplémentaires après les révélations d’Areva, mais attend la réponse de l’entreprise pour communiquer. Son porte-parole, Tobias Kistner, se veut toutefois rassurant. «La sécurité des centrales nucléaires est notre plus haute priorité. La centrale de Beznau remplit les standards de sécurité les plus modernes.»

Axpo le dit lui-même: les 925 irrégularités sont des défauts de fabrication de la cuve. «Ceux-ci ont été clairement causés par la construction et non par l’exploitation du réacteur.»

Un détail trouvé dans un document de l’IFSN en notre possession sème le doute. Il s’agit d’une présentation effectuée en automne dernier à la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie du Conseil national. Le rapport fait état des tests à ultrasons effectués avant la mise en exploitation de Beznau I, qui ont, à l’époque déjà, repéré «deux petites irrégularités».

Analyse «plus détaillée»

Or, si les contrôles ont bien été effectués avant la mise en exploitation, et que les 925 irrégularités repérées aujourd’hui sont, selon Axpo, dues à un défaut de fabrication et non pas d’exploitation, celles-ci auraient logiquement dû être repérées lors de ces tests. «Les techniques de mesure se sont développées de façon considérable depuis les années 1960, c’est pourquoi on n’a pas constaté toutes les irrégularités lors des tests à l’époque», justifie Axpo.

Des tests qui avaient pourtant réussi à identifier deux irrégularités. Est-il vrai que les techniques n’étaient alors pas assez au point? L’IFSN se refuse à «commenter un document soumis au secret de commission». «Cette question est en cours de traitement. L’analyse doit aborder ce point, répond prudemment David Suchet. De manière générale, nous pouvons dire que la technique de mesure par ultrasons est développée depuis les années 1960 et que la technique actuelle permet une analyse plus détaillée. Nous informerons de manière étayée une fois que nous aurons terminé notre contrôle.»

Areva procède actuellement au recensement des dossiers concernés par les irrégularités. Il devrait être terminé d’ici à la fin du mois. (24 heures)

Créé: 27.05.2016, 06h49

Des pièces primordiales

Selon l’Autorité française de sécurité du nucléaire (ASN), une partie des pièces concernées par l’affaire des dossiers falsifiés revêt une grande importance du point de vue sécuritaire. «La cuve d’un réacteur sous pression est un équipement particulièrement important pour la sûreté. Elle contient le combustible et participe à la seconde barrière de confinement de la radioactivité.»

Autrement dit, un incident dans cette partie-là du réacteur serait catastrophique, raison pour laquelle les autorités de surveillance ont établi des critères très stricts pour parer à cette éventualité. Le fait que des centrales de par le monde, dont en Suisse, aient potentiellement été construites avec du matériel qui ne correspond pas à ces normes n’est donc pas une bonne nouvelle.

Surtout, cela remet en cause l’efficacité des contrôles des instances de surveillance, qui n’ont pu détecter ces falsifications plus tôt. L’ASN relègue cette remise en question à plus tard. «C’est un travail qui sera à mener lorsque Areva aura terminé l’audit que nous lui avons demandé, dit la cheffe de la communication Evangelia Petit. La priorité, à l’heure actuelle, est la sûreté des installations en fonctionnement.»

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