Seuls les chefs ont le droit de rester au fond de la salle

ParlementLa 51e législature débute ce lundi après-midi. Les élus fédéraux feront plus ample connaissance avec leurs nouveaux voisins de pupitre et pourront sentir si leur place dans la salle est bonne ou non. Figé pour quatre ans, ce choix n'est pas anodin.

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Quatre ans à côté d’un voisin qui n'a qu'un seul sujet de conversation, cela peut sembler long. Si ce voisin déborde sans arrêt sur votre pupitre avec ses journaux, s'il tapote du pied, grince des dents à chaque fois qu'il est tendu, ou s'il ne cesse de faire vibrer son téléphone portable, c'est pénible. Et lorsque le voisin en question vous est franchement antipathique, c'est carrément l'enfer.

«Elle me tapait sérieusement sur les nerfs!» avoue ainsi, en privé, un député, heureux de voir partir à plusieurs pupitres d’écart la voisine qu’il a eue entre 2015 et 2019. Car une fois les places distribuées dans la salle du Conseil national en début de législature, les changements sont relativement rares. Les services du parlement ne tolèrent guère les rocades et la disposition des parlementaires répond à une série de critères et de règles non écrites terriblement difficiles à aligner. C’est un jeu d’échecs en trois dimensions à côté duquel la mise en place d’un plan de table pour un mariage entre deux familles rivales passerait pour une formalité.

Depuis 1995, lorsque la séparation entre Latins et Alémaniques a été abolie, chaque groupe politique se voit attribuer un secteur. Cette année, une fois le résultat des élections fédérales du 20 octobre dernier connu, il aura fallu près d’un mois et onze versions avant de trouver un compromis. Les libéraux-radicaux, qui ont rétrogradé à la cinquième place en termes de nombre de députés, étaient en effet menacés de devoir abandonner leur position historique: l’arrière du troisième quart de l’hémicycle.

Finalement, les Verts, qui auraient pu leur chiper ces bonnes places, ont fini par accepter de laisser le PLR là où il est, en échange notamment de la deuxième vice-présidence qui sera accordée à l’une des leurs, Irène Kälin. Et ce n’est pas anodin car l’Argovienne présidera du coup le Conseil national en 2022, à la veille de l’année électorale... et cette notoriété pourrait, si tout va bien, la propulser au Conseil des Etats. Avant elle, ce sont la PLR vaudoise Isabelle Moret et l’UDC bernois Andreas Aebi qui présideront le Conseil pour un an chacun.

Mais revenons à la répartition place par place. Une fois les secteurs attribués, chaque groupe parlementaire est maître chez soi. «C’était devenu tellement compliqué de satisfaire tout le monde, que nous avons décidé que les groupes se chargeaient eux-mêmes de placer chacun de ses membres», explique John Clerc, qui a travaillé comme secrétaire général adjoint du Parlement de 1992 à 2007. Il se souvient par exemple du jeune avocat socialiste Moritz Leuenberger qui avait refusé d’être placé à côté d’un camarade «cheminot», au motif que la conversation de ce dernier n’était pas assez élaborée. Un peu tard, le sort finira quand même par rattraper Moritz Leuenberger, bien obligé de s'accommoder des cheminots puisqu’il deviendra ministre des Transports… durant quinze ans.

En plus des inimitiés, des considérations olfactives peuvent aussi entrer en ligne de compte. À une époque depuis longtemps prescrite, une parlementaire radicale avait par exemple l’habitude de tant se parfumer que cela incommodait ces Messieurs autour d’elle. Le légiste Giuliano Bignasca, lui, avait la réputation de revenir signer la feuille de présence entre deux nuits blanches, sans passer par la salle de bain. Ces dernières législatures, plusieurs femmes parlementaires enceintes ont dû être déplacées pour des questions d’odorat.

Casse-tête dans les secrétariats

Pour arriver à la distribution qui entre en vigueur dès ce lundi 2 décembre (voir notre carte interactive), les secrétaires de groupes parlementaires, à qui la tâche est souvent déléguée, ont eu besoin d'innombrables versions et de plusieurs heures de séance. Mais visiblement cette année, l’attribution des places s’est faite de façon un peu moins douloureuse que par le passé.

«L'élément le plus important est la règle d'ancienneté, explique Philippe Schwab, le secrétaire général du Parlement. En général, plus les élus sont anciens ou plus ils prennent du grade, plus ils peuvent reculer dans les rangs.» Car les bonnes places sont derrière. «Simplement parce qu'il est plus facile d'entrer et de sortir», explique Dominique de Buman (PDC/FR), qui prendra formellement sa retraite politique ce lundi après-midi, lorsque les nouveaux élus auront prêté serment. Il a siégé entre 2003 et 2019 au Conseil national, qu’il a présidé en 2018.

Il y a seize ans, il a d'abord commencé à l'avant, pour ensuite reculer rapidement dans les rangées. De derrière, reconnaît-t-il, on peut aussi mieux observer ce que font les autres, même si l’installation des tableaux électroniques des votes a quelque peu diminué la nécessité de guigner par-dessus l’épaule des collègues moins expérimentés.

Les chefs à l’arrière

De fait, la plupart des poids lourds du Conseil national sont assis à la dernière rangée. Les chefs de groupe Roger Nordmann (PS), Beat Walti (PLR), Leo Muller (PDC) et Thomas Aeschi (UDC) sont tous au fond de la salle. Tout comme les présidents du PDC Gerhard Pfister, du PLR Petra Gössi et de l'UDC, Albert Rösti.

Par rapport à la législature précédente, la vice-présidente de l’UDC, Magdalena Martullo-Blocher, recule elle aussi d’une travée et conquiert le pupitre qu’occupait son père, Christoph Blocher, lorsqu’il a été élu au Conseil fédéral en 2003.

Être tout à l’arrière de la salle, c’est une marque de prestige: pas besoin de se faufiler entre les rangées. C’est particulièrement appréciable au moment des votes impromptus, qui, souvent, tournent à la bousculade. L'accès à la salle des pas perdus où se trouvent les lobbyistes et les journalistes est également plus facile. Et lorsque l'Assemblée fédérale est réunie comme ce sera le cas le 11 décembre pour l'élection du Conseil fédéral, les conseillers nationaux du fond de la salle sont encore les mieux placés pour discuter avec leurs pairs du Conseil des Etats, assis sur les petites banquettes encastrées dans la paroi.

Certains anciens méritants comme Philippe Nantermod (PLR) ou Markus Ritter (PDC) ont enfin droit à des places à l’arrière. «C’est vrai que j’ai commencé tout devant comme scrutateur suppléant en 2011 et que j’ai reculé peu à peu. C’est plutôt bien», dit Markus Ritter, visiblement heureux de sa nouvelle place. D’autres, plus âgés, comme Christian Lüscher (PLR) ou Céline Amaudruz (UDC), y sont restés.

Les nouveaux devant

Les nouveaux élus qui demanderaient à aller directement derrière n'ont aucune chance. En général, ils sont placés en première ligne et rares sont ceux qui ont pu choisir leur voisin. Beaucoup ne savent d'ailleurs même pas qu'ils peuvent formuler des voeux, ni à qui ils devraient les adresser et ne découvrent parfois leur place qu'au premier jour de la législature. Le jeune PDC Simon Stadler, par exemple, se retrouve à l’avant de son groupe, avec les évangéliques d’un côté, et ce qu’il reste du PBD de l’autre.

Mais le pire, c’est la «place du condamné», située bien à l’écart, dans l’angle nord-ouest de la salle, perdu à côté du drapeau suisse. Le groupe UDC, à qui c’est le tour de l’occuper, l’a généreusement accordée au léguiste tessinois Lorenzo Quadri. Le MCG Mauro Poggia avait subi le même traitement il y a quelques années. Cette incongruité vient du fait que la salle a été conçue à l’origine pour 167 députés, puis 198 et la place à côté du 2e vice-président est le seul endroit où l’on est parvenu à caser la dernière des 200 places actuelles.

Les places de scrutateur, à l’avant de la salle, ne sont pas toujours appréciées non plus car on se retrouve face aux autres, un peu à l’écart. «Mon chef de groupe m’a demandé si je voulais le refaire et j’ai accepté», indique le Jurassien Pierre-Alain Fridez. Daniel Brélaz, qui avait été le premier écologiste élu au parlement en 1979, a également été désigné scrutateur suppléant. Cela peut sembler être une punition, mais on a l’avantage d’être sous le feu des projecteurs. Et lors de l'élection du Conseil fédéral par exemple, il connaîtra le résultat des dépouillements avant les autres.

Les francs-tireurs à l’écart

A l'UDC, la disposition dans la salle est également déterminée en fonction de considérations politiciennes. Les agriculteurs ont été regroupés aux troisième et quatrième rangées, avec par exemple l’ancien lutteur thurgovien Manuel Strupler ou le Fribourgeois Pierre-André Page. Une manière de les tenir à l’oeil.

Les francs-tireurs Lukas Reimann et David Zuberbühler, eux, sont restés au tout premier rang, où un vote en contradiction avec le parti se voit moins. Quand au binôme d’avocats-provocateurs Yves Nidegger et Jean-Luc Addor, ils ont choisi de rester ensemble.

Le président de l’Union syndicale suisse, Pierre-Yves Maillard, lui, a obtenu l’une des meilleures places, située dans le couloir où passent tous les conseillers fédéraux lorsqu’ils viennent s’adresser à l’assemblée. Une place stratégique, d’où il est assez facile de leur voler quelques secondes pour leur expliquer quelque chose.

Quelques sièges XXL

Quelques impondérables régissent encore la disposition. Ils n'ont rien à voir avec l'ancienneté, ni avec les affinités ou les inimitiés entre les personnes. La socialiste zurichoise Jacqueline Badran, par exemple, a été placée près du couloir parce qu'elle est toujours en retard à revenir de la salle des pas perdus lors des votes.

Un sourd de l’oreille gauche demandera à ne pas avoir de voisin de ce côté-là, tandis que des parlementaires un peu plus corpulents préfèrent garder une des places confortables de l’avant de la salle. Il faut savoir que certains pupitres sont plus étroits que d'autres. Quant aux fauteuils, aucun n’est pareil non plus. Ni en hauteur, ni en largeur, comme ont pu le constater à leur grand désarroi les ébénistes chargés de la rénovation de la salle il y a quelques années.

Après la première journée de session, une fois qu’ils ont bien jaugé l’anatomie des nouveaux parlementaires, les huissiers se livreraient secrètement à un curieux jeu de chaises musicales, afin que chacun siège le plus confortablement possible pour les quatre prochaines années.

Créé: 02.12.2019, 10h00

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