Et soudain, deux trains s’élancent sous la montagne

Inauguration du GothardL’ouverture de la ligne de base s’est déroulé aux deux embouchures du tunnel. Les invités du nord et du sud se sont rejoints dans une ambiance bon enfant.

Image: KEYSTONE/Laurent Gillieron

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L’arrivée est difficile. Coincé pendant une demi-heure sur un parking exposé à un vent glacial, un petit groupe de journalistes fait grise mine. Un problème de badge peint une expression d’agacement sur des visages fatigués de s’être levés trop tôt. Dans leurs dos, l’ouvrage de l’entrée nord du tunnel de base, s’enfonçant telle une flèche de pierre dans la montagne, passe presque inaperçu.

Encore pratiquement déserte, la halle de la fête d’Erstfeld, plongée dans la pénombre, ne réchauffe guère l’atmosphère et fait naître quelques remarques désobligeantes sur le sens festif helvétique. A cause du retard cumulé, une moitié des journalistes manquent la conférence de presse du président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann. Mais le conseiller fédéral de même que ses collègues Alain Berset, Didier Burkhalter et Guy Parmelin se prêtent au jeu des interviews.

Ce dernier ne s’éloigne jamais vraiment de son canton. «Comme pour le métro de Lausanne, il manque encore quelques petits bouts, autant du point de vue des infrastructures chez les Italiens et les Allemands que pour le tunnel du Lötschberg. Mais il s’agit d’un choix politique. Mieux vaut quelque chose de sûr et qui fonctionne, quitte à réanalyser la situation. Je pense que le résultat global sera excellent à plus ou moins long terme.»

L’UDC vaudois sort son meilleur allemand aux journalistes alémaniques. Johann Schneider-Ammann, de son côté, ne se refuse pas, face aux journalistes étrangers, un moment de chauvinisme dans la langue de Shakespeare. «Nous sommes Suisses, et cela signifie que nous cherchons à atteindre la perfection, la qualité, la fiabilité et l’investissement pour le futur.»

Parmi les 300 journalistes accrédités, les nationalités des quatre coins du monde sont représentées. A côté d’une consœur chinoise multipliant les interviews, Petr Cermak prend des notes. «Le Gothard nous intéresse car il s’agit d’une véritable prouesse technique», déclare ce journaliste tchèque.

Chaleur au sud

A 57 km au sud, à Pollegio, l’ambiance est plus chaleureuse. L’émotion de Doris Leuthard est palpable. «C’est une journée historique, glisse la conseillère fédérale en retenant ses larmes. Nous sommes très fiers de ce que nous avons réalisé, c’était beaucoup de travail. Et ça fonctionne!»

Pas loin, les conseillers fédéraux Ueli Maurer et Simonetta Sommaruga répondent aux sollicitations des journalistes dans un cadre verdoyant. La centrale de contrôle, surnommée le «Périscope» en raison de sa forme, se dresse fièrement au milieu des montagnes. La ministre de la Justice a une pensée pour les mineurs qui ont œuvré sur le chantier «dans des conditions parfois très difficiles». Elle se rappelle aussi les «moments de joie» lorsque, enfant, elle traversait en famille le tunnel du Gothard en mangeant des sandwiches.

Le site se remplit. Les délégués genevois et vaudois aux Chambres fédérales sont de la partie. «C’est l’aboutissement d’un très grand chantier. Quand on a mobilisé autant d’énergie et d’argent, c’est normal qu’il y ait une grande fête», commente le conseiller aux Etats Robert Cramer (PS/GE), goûtant aux spécialités tessinoises. «On peut dire que ces festivités représentent beaucoup d’argent, mais nous pouvons aujourd’hui être fiers de ce que la Suisse a accompli, estime pour sa part Yannick Buttet (PDC/VS), évoquant le budget à 8 millions de la fête inaugurale. C’est normal que nous célébrions cet exploit dignement.»

Après les discours de Johann Schneider-Ammann et Doris Leuthard retransmis en simultané, le spectacle débute des deux côtés du tunnel. Sur fond de tambours et de yodel, la représentation retrace l’histoire de la construction du tunnel. Des tableaux oniriques, composés de mineurs, de bergers ou de créatures fantasmagoriques, illustrent une nature domptée par l’homme. «La fin du spectacle, avec l’arrivée du train, était très émouvante», applaudit Géraldine Savary (PS/VD) après l’ovation du public.

Certains passages ont toutefois quelque peu perturbé des élus. Robert Cramer n’a guère apprécié une scène de copulation brutale mimée entre deux créatures mythiques. «Je ne suis pas sûr que les communicants auraient admis la tenue de ce spectacle dans d’autres pays, commente Olivier Français (PLR/VD). Mais c’est bien, c’est ce qui caractérise la Suisse: l’audace.»

Chicanes politiques

Suisse, c’est bien ce qui définit cette fête: un rassemblement sans prétention, malgré la présence du gratin économique et politique. A bord d’un train VIP, les chefs d’Etat des pays voisins Angela Merkel, François Hollande et Matteo Renzi relient Erstfeld à Pollegio, dans une ambiance de course d’école. Les 20 minutes dans le tunnel sont l’occasion de se détendre un peu. Le patron du Credit Suisse, Tidjane Thiam, révèle ses bretelles en tombant le veston. Nos élus se lâchent sur les réseaux sociaux. «Ah, tiens, le décor est le même deux wagons plus loin», ironise le conseiller national Cédric Wermuth (PS/AG) sur Twitter, photo de paroi de la galerie à l’appui. «C’est un tunnel, il fonctionne bel et bien. Ça me réjouit», gazouille Natalie Rickli (UDC/ZH).

Bonne humeur et flonflons de la fanfare militaire accompagnent les retrouvailles du nord et du sud sur le sol tessinois. Enfin réunis, les invités se rassemblent sous une tente immense. Les discours des prestigieux invités, déclamés dans une chaleur étouffante, sont l’occasion pour les parlementaires de se taquiner. «L’Allemagne a maintenant un grand devoir à accomplir», concède la chancelière Angela Merkel, provoquant une poussée de «Jawohl!» tonitruants à la table de représentants zurichois de l’UDC.

Juste derrière, les socialistes, le président Christian Levrat en tête, répliquent lors de l’apparition de François Hollande à la tribune. «Nous faisons tous partie d’un même espace», déclare le président français sous les applaudissements des socialistes suisses et les railleries des UDC. Une bien gentille chicane qui trouve son issue avec les acrobaties aériennes des avions de chasse. Le spectacle terminé, tout le monde remonte dans le train, celui de la nouvelle ligne. Une dernière faveur; la ligne ne sera ouverte au public qu’en décembre prochain.

Créé: 01.06.2016, 21h42

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Le tunnel du Gothard en images

Le tunnel du Gothard en images Inauguré le 1er juin 2016, le tunnel de base du Gothard est en fonction. Mais il nécessite encore des mises au point

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