La Suisse défend en vain son canal humanitaire vers l’Iran

Embargo américainLa diplomatie suisse propose depuis dix mois à Washington un corridor financier passant par Genève. Les semaines à venir s’avèrent cruciales.

Numéro deux du Trésor américain, Sigal Mandelker était mardi à Berne (à sa droite, l’ambassadeur américain).

Numéro deux du Trésor américain, Sigal Mandelker était mardi à Berne (à sa droite, l’ambassadeur américain). Image: REUTERS/ARND WIEGMANN

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Trois semaines après l’apparition surprise du chef de la diplomatie iranienne au sommet du G7 à Biarritz, l’intense activité diplomatique déployée par l’Europe n’a pas convaincu les États-Unis de desserrer d’un iota l’embargo asphyxiant l’économie iranienne. Donald Trump avait certes laissé planer un espoir d’allégement des sanctions mercredi, condition posée par Téhéran à toute rencontre au sommet avec le président Rohani, fin septembre à l’ONU. Mais c’était avant les attaques de ce week-end contre un terminal pétrolier saoudien.

Dans les faits, rien ne bouge. La Suisse, dont le nouvel ambassadeur à Washington prend ses fonctions, en sait quelque chose. Ces efforts reflètent ceux déployés depuis dix mois par sa diplomatie afin de sécuriser un canal de paiement permettant à la République islamique de se procurer les biens de première nécessité – médicaux et alimentaires notamment – dont manquent cruellement ses 82 millions de citoyens. La reconstruction de ce pont financier a été proposée par Berne dès le verrouillage du nouvel embargo américain en novembre, s’inspirant d’un mécanisme établi par le passé avec l’aide d’une banque genevoise.

À vos risques et périls

Contacté, le Secrétariat d’État à l’économie (SEC0) confirme que la Confédération continue de «soutenir la création d’un canal de paiement pour des biens humanitaires, dit SHTA», et reste «en contact avec les autorités américaines, l’Iran et des entreprises suisses». Ces discussions «n’ont pas encore abouti à [son] activation». La réouverture de ce corridor reste donc dans les limbes, en dépit de la visite du président de la Confédération à la Maison-Blanche à la mi-mai puis de la venue du chef de la diplomatie américaine en Suisse en juin.

«Ces discussions n’ont pas encore abouti»

Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, est lui aussi rentré bredouille de Washington début septembre, se heurtant au «scepticisme» opposé à un mécanisme européen similaire. Selon un diplomate suisse, les États-Unis «jouent la montre», en répondant, en substance, que «si la vente d’appareils de dialyse ou de cargos de blé n’a rien d’illégal… les entreprises qui s’y aventurent ne doivent pas pour autant espérer bénéficier d’un blanc-seing américain.»

Résultat, «l’épée de Damoclès d’un éventuel placement sur la liste noire de l’OFAC (ndlr: l’agence américaine chargée d’appliquer les sanctions) reste suspendue au-dessus des banques osant se charger de transactions avec l’Iran», résume Laurent Sciboz, responsable de LS Advisory, bureau genevois conseillant les entreprises sur leur relation avec l’Iran. Avec le risque d’être soudain rejetées par toutes leurs contreparties, au point de devoir cesser toute activité.

Rôle stratégique pour la BCP

Washington s’assure que sa stratégie de «pressions maximales» sur l’Iran est reçue cinq sur cinq. Mardi, de retour de Dubaï – où elle a menacé en termes à peine voilés les principaux banquiers émiratis – la numéro deux du Trésor américain, Sigal Mandelker, a fait un arrêt à… Berne. Elle y a notamment rencontré le SECO, où l’on se refuse à évoquer ces discussions. «Il paraît peu probable que l’Iran n’ait pas été abordé», présume Cyrus Siassi, avocat genevois et président de la Chambre de commerce Suisse-Iran. Ce dernier rappelle que des représentants de l’OFAC – qui dépend du Trésor – étaient venus dès novembre 2018, afin de mettre en garde les milieux d’affaires suisses.

«Nous n’avons aucune activité en lien avec l’Iran depuis novembre 2018, en conformité avec les règles de l’OFAC», assure la Banque de Commerce et de Placements (BCP). L’établissement genevois avait été chargé d’orchestrer les transferts financiers de Téhéran entre 2013 et 2016, sous le contrôle étroit du SECO et, bien sûr, des États-Unis. «Si Berne avait obtenu une réponse américaine claire, la BCP, qui a simplement gelé les comptes des banques iraniennes chez elle, aurait déjà repris ce rôle», estime Laurent Sciboz.

Le rouage clé des sanctions

En Europe, une demi-douzaine de banques – en France, Italie, Allemagne ou au Liechtenstein – se chargent, au compte-gouttes, de transactions avec l’Iran. En Suisse, ce n’est le cas que de «certains établissements» et de manière «ponctuelle», pointe le SECO.

«Aucune de ces alternatives suisses ou européennes ne fonctionnera sans la bénédiction ultime des États-Unis»

Cette déconnexion forcée de l’Iran des virements bancaires reste la sanction la plus efficace mise en place par Washington. Un financier genevois évoque le cas d’une PME de matériel médical qui attend depuis mai le règlement d’une commande de 5 millions de francs. «Elle ne recommencera plus», souffle-t-il. Trop compliqué, trop coûteux, même si des banques turques, russes ou arméniennes permettent de se faufiler sous les lignes. Un blocus qui explique – tout autant qu’un rial iranien ne valant plus rien – pourquoi les achats de produits suisses par l’Iran, hors lingots d’or, plongent d’un tiers sur un an.

Désescalade en vue?

Le problème n’est seulement d’arriver à payer. Mais d’avoir des euros pour cela. Acceptant d’évoquer ce sujet sensible uniquement de façon anonyme, ce financier genevois note que les banques iraniennes avaient rassemblé une grande partie de leurs euros en dépôt dans l’Union européenne à l’Europäisch-Iranische Handelsbank, institution fondée en 1971 à Hambourg. Or cette banque vit coupée du monde, sans lignes de communication Swift depuis novembre.

«Solution bancaire helvétique, mécanisme de compensation Instex ou lignes de crédit de l’Union européenne… Aucune de ces alternatives ne saurait fonctionner si le monde des affaires n’obtient pas la bénédiction ultime des États-Unis», résume Cyrus Siassi. Seul un allégement des sanctions décidé par un Donald Trump soucieux d’obtenir «son» accord avec l’Iran avant les élections de 2020 desserrerait l’étau. Certains, à l’instar de Cyrus Siassi, veulent voir dans le récent limogeage de John Bolton – un conseiller partisan de l’option militaire contre Téhéran – le signe d’une désescalade. D’autres, notamment au sein de la diplomatie helvétique, se résignent à l’attitude «chaotique» de la présidence Trump.


Washington «prêt à riposter» aux attaques contre le pétrole saoudien

Les Etats-Unis se sont déclarés dimanche «prêts à riposter» aux attaques de drones la veille contre des installations pétrolières en Arabie saoudite. Celles-ci ont entraîné une réduction de moitié de sa production et provoqué une forte hausse des cours de l'or noir. «L'approvisionnement en pétrole de l'Arabie saoudite a été attaqué. Il y a des raisons de croire que nous connaissons le coupable, sommes prêts à riposter en fonction des vérifications, mais nous attendons que le Royaume nous dise qui il estime être le coupable de cette attaque, et sous quelle forme nous devrons agir!», a tweeté Donald Trump, qui faisait ainsi pour la première fois allusion à une éventuelle réponse militaire.

Revendication des Houthis

Les rebelles yéménites Houthis, soutenus par l'Iran et qui font face depuis cinq ans à une coalition militaire menée par Ryad, ont revendiqué ces attaques contre les installations du géant public Aramco. Il n'y a aucune preuve que cette «attaque sans précédent contre l'approvisionnement énergétique mondial» soit venue du Yémen, avait commenté samedi le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo, accusant l'Iran d'être à l'origine de l'attaque et assurant que les Etats-Unis allaient oeuvrer pour assurer l'approvisionnement des marchés. Téhéran a jugé ces accusations «insensées» et «incompréhensibles», par la voix du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Abbas Moussavi, qui a laissé entendre qu'elles avaient pour but de justifier «des actions futures» contre l'Iran.

Lors d'un entretien téléphonique entre Donald Trump et le prince héritier, la Maison Blanche a condamné les attaques contre des «infrastructures vitales pour l'économie mondiale«. Mais elle a fait savoir que le président américain n'excluait toujours pas l'hypothèse d'une rencontre avec son homologue iranien Hassan Rohani malgré les accusations portées contre Téhéran.

Le prix du pétrole prend feu

Dans les premières cotations lundi matin, les prix du pétrole Brent était en forte hausse à Londres et montait de 12% à près de 68 dollars.

Les explosions de samedi ont déclenché des incendies dans l'usine d'Abqaiq, la plus grande pour le traitement de pétrole au monde, et sur le champ pétrolier de Khurais. Selon le ministère saoudien de l'Intérieur, les attaques n'ont fait aucune victime. La frappe a provoqué une réduction brutale de production de 5,7 millions de barils par jour, soit environ 6% de l'approvisionnement mondial.

(ATS)

Créé: 15.09.2019, 19h41

Genève Aéroport: le vol vers Téhéran dans les limbes

Les quelques mois de levée de l’embargo américain, juste avant l’élection de Donald Trump en 2016, avaient esquissé une réouverture de la ligne historique entre l’Iran et les rives du Léman, fantôme de l’ère du shah.

Non plus par la compagnie nationale Iran Air – qui l’a maintenue à bout de bras des années après la révolution de 1979 – mais par Qeshm Air, qui relie déjà Hambourg à Tabriz depuis 2017. Le premier A320 devant assurer les deux vols hebdomadaires prévus était attendu en février, après l’obtention de créneaux d’atterrissage à Cointrin. En vain. Et depuis, plus rien. En raison, là aussi, de sanctions financières américaines empêchant la compagnie de payer son kérosène avant de repartir.

Selon nos informations, une solution consistant à stocker trois mois de kérosène à Genève a même été échafaudée. Mais la compagnie n’aurait jamais pu débloquer les quelques centaines de milliers d’euros nécessaires pour lui assurer un plein en repartant de Genève.

P.-A.SA.

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