La Suisse fait face au spectre d’une baisse des salaires

Franc fortL’idée de réduire les rémunérations pour affronter la crise est dans l’air. Mais personne n’envisage une généralisation d’une telle mesure, qui pourrait plomber la consommation.

Réduire les salaires: que ce soit dans les milieux politiques, patronaux ou a fortiori syndicaux, personne n’ose préconiser une telle mesure pour soutenir les entreprises touchées par la baisse de l’euro

Réduire les salaires: que ce soit dans les milieux politiques, patronaux ou a fortiori syndicaux, personne n’ose préconiser une telle mesure pour soutenir les entreprises touchées par la baisse de l’euro Image: Keystone

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Baisse des salaires. Depuis la crise du franc fort, l’expression est sur toutes les lèvres. Dans l’arc jurassien, deux entreprises au moins ont déjà franchi le pas. Mais que ce soit dans les milieux politiques, patronaux ou a fortiori syndicaux, personne n’ose préconiser crânement une telle mesure pour soutenir les entreprises touchées par la baisse de l’euro. En tout cas pas de manière généralisée.

Le président du PDC, Christophe Darbellay, donne le ton: «Le premier signal a été donné par Johann Schneider-Ammann lui-même. Etait-ce une bêtise ou un acte manqué? Le fait est qu’on lui a tapé sur les doigts. La baisse des salaires est le pire signal que l’on puisse donner. Ce qui a tenu l’économie suisse durant les différentes crises, ça a été le bon niveau de la consommation. Si cette dernière recule, alors ce sera la descente aux enfers.»

L'exemple de Stadler Rail
Le Valaisan juge qu’il est très délicat de prendre des mesures limitées aux frontaliers. «Dans une entreprise où il y a une très forte proportion de frontaliers, la question peut se poser, mais cela reste des cas particuliers.» Le conseiller national Jean-François Rime (UDC/FR) abonde: «Il faut discuter et faire preuve d’imagination.» Et le président de l’Union suisse des arts et métiers (USAM) de rappeler la solution préconisée par Peter Spuhler, le patron de Stadler Rail: deux heures de travail de plus par semaine pour le même salaire. Adepte des solutions individuelles, le Fribourgeois estime que «baisser un salaire de 4200 francs par mois n’est guère réaliste».

A l’autre bout de l’échiquier, la conseillère nationale Ada Marra (PS/VD) estime que «le vent de panique dans les PME est justifié». Même si c’est la solution de facilité, il est impossible de faire payer aux salariés les pots cassés par la BNS. «Les politiques doivent intervenir, sinon c’est le patronat qui va prendre des mesures et je crains qu’elles ne soient pas favorables aux ouvriers.» La Vaudoise souhaite que Johann Schneider-Ammann s’engage rapidement, par exemple en créant ce fonds fédéral pour les entreprises qu’elle préconise depuis longtemps.

La socialiste est franchement hostile au salaire en euros pour les frontaliers. «Ce n’est pas légal. En outre, une telle mesure risque de démotiver les gens dans les entreprises et surtout d’entraîner une baisse générale des rémunérations, en particulier des bas salaires.»

Pas d'agenda secret
«Non, la baisse des rémunérations n’est pas à l’agenda secret du patronat. Tout le monde en parle à haute voix.» Au-delà de la boutade, Blaise Matthey souligne que même si les salaires sont un poste important, il n’y a pas de mot d’ordre général de la Fédération des entreprises romandes, qu’il dirige. «Si un choix doit être fait entre l’emploi et les salaires, ces derniers ne doivent pas être une vache sacrée. Une telle baisse doit s’inscrire dans le cadre légal, avec les partenaires sociaux.» Le directeur de la FER ne sous-estime pas les risques d’une baisse de la consommation. «Personne ne souhaite entrer dans un tel cycle», conclut-il.

Directrice romande d’EconomieSuisse, Christina Gaggini estime que chaque entreprise doit analyser où réduire les coûts. «Nous ne critiquons pas les décisions qui peuvent être prises, mais nous souhaitons que d’autres sources d’économies soient dégagées.» Ces démarches doivent être menées en concertation avec le personnel, souligne Christina Gaggini.

Panique des employeurs
«Selon les échos que nous recueillons de la base, nous avons l’impression que certains employeurs sont pris de panique, constate Luca Cirigliano, secrétaire central de l’Union syndicale suisse (USS). Chez d’autres, on constate une volonté de profiter de ce renforcement de leur position pour abaisser les salaires, pour licencier ou diminuer les vacances, quitte à violer la loi.» Pour le syndicaliste, de telles mesures sont «ridicules» au vu de la structure des coûts dans des branches comme les machines. «Les salaires représentent 22% des charges. Comment voulez-vous récupérer les pertes sur les taux de change?»

Luca Cirigliano estime que les outils pour faire face à cette crise sont entre les mains des cantons, avec le chômage technique, et de la Banque nationale suisse (BNS). «Le mandat de la BNS est de stabiliser les prix et pas de faire baisser le niveau de vie», ajoute le secrétaire central. Et de terminer sur un conseil pratique: «Les salariés confrontés à des demandes pressantes de leur employeur ne doivent pas prendre une décision précipitée. Ils doivent privilégier la recherche de solutions partenariales, avec le soutien de leur syndicat.»


De branche en branche, les perspectives passent du gris au noir

Derrière la bataille sur les salaires se joue toute une série de mesures afin de contrer les pertes de change sur les ventes et la baisse des commandes. Chaque branche frappée par la fin du taux plancher réfléchit à sa manière afin de diminuer les coûts. Revue de quatre secteurs.

Tourisme

Une famille du Bas-Valais vient de recevoir une belle surprise: le Club Med vient de lui rembourser, de sa propre initiative, 500 francs pour un séjour dans son village en Corse, réservé juste avant Noël. Cela représente 10% du prix global, sachant que le rabais n’est pas appliqué au vol en avion! Un touriste européen arrivé hier à Genève, à la douane Ferney-Voltaire, a lui vécu une surprise beaucoup moins agréable: sa vignette autoroutière de 40 francs lui a été facturée 44.45 euros par l’Administration fédérale des douanes. Elle lui a donc coûté l’équivalent de 13.35 francs de plus qu’avant la fin du taux plancher (1.20 fr. pour un euro)!

Cette anecdote légitime, mieux que toute autre explication, la crainte des milieux du tourisme en Suisse. L’organisation faîtière hotelleriesuisse a parlé d’un «rude coup» porté à la compétitivité de la branche. Pour Christoph Juen, son directeur, l’annonce de la BNS «a provoqué une onde de choc: en un jour, la Suisse s’est renchérie de 15% à 20%. Le tourisme est touché en plein cœur! Dire maintenant que nous avions trois ans pour nous préparer à cette mesure est simplement cynique.»

Pour le Credit Suisse, qui vient de publier une étude par branche, l’hôtellerie-restauration figure en tête des plus touchées avec l’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM) et le commerce de détail. Outre les conditions-cadres, Christoph Juen estime que «les programmes d’impulsion et la promotion touristique du pays par Suisse Tourisme sont aussi d’importants leviers étatiques pour une industrie d’exportation qui ne peut être délocalisée».

Industrie des machines

«L’impact sur une branche industrielle dépend de son orientation à l’exportation, du niveau des marges, de la part des produits qui sont facturés en devises étrangères, de la part des coûts qui sont générés en Suisse et de la sensibilité au prix des clients», résume Credit Suisse, qui s’attend à une réaction la plus forte dans l’industrie exportatrice des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM) fortement orientée vers l’exportation tout comme l’horlogerie.

Confirmation mercredi, puisqu’un sondage montre que plus de 95% des membres interrogés au sein de l’organisation Swissmechanic comptent agir, notamment par des baisses de salaires ou des augmentations du temps de travail. Des mesures mal acceptées, les syndicats s’opposant à une réduction des revenus en se fondant sur une décision de justice. Mais parfois, employés et direction décident de mesures de concert, comme cette PME des machines à Meyrin, où les premiers sont d’accord d’augmenter le temps de travail de 42 à 45 heures – pour quelques mois seulement – tandis que les cadres abandonnent une semaine de vacances. La majorité des chefs d’entreprises s’accordent à dire que les suppressions d’emplois sont un dernier recours.

Commerce de détail

Bien que de nombreuses enseignes aient annoncé de sensibles réductions de prix – à l’image des grands distributeurs ou de Marionnaud hier sur ses parfums – les experts du Credit Suisse «s’attendent à ce que le tourisme d’achat, déjà à un niveau important, reprenne de la vigueur». Ils anticipent une baisse des chiffres d’affaires, ce qui se répercutera vraisemblablement négativement sur l’emploi dans la branche. L’ampleur du phénomène dépend bien sûr de la distance que sont prêts à couvrir les consommateurs pour faire leurs achats hors frontières, mais aussi de l’importance des baisses accordées par le commerce de détail sur les produits importés.

Banque

Selon une récente étude de la société Deloitte, la Suisse reste le numéro un mondial de la gestion de fortune avec 2040 milliards de dollars d’actifs (environ 1875 milliards de francs) sous gestion à la fin de 2014. Mais le cabinet d’audit s’inquiète que la croissance du volume global est principalement générée par la performance du marché des capitaux et non par les actifs nets de nouveaux clients tandis que les marges baissent. Quant au franc fort, il n’est pas sans effet: la banque Julius Bär vient de justifier ainsi sa décision de supprimer 200 postes. «La finance est aussi une industrie d’exportation», avait dit dans nos colonnes Chantal Bourquin, de la fondation Genève Place Financière. Jean-Marc Corset

Créé: 05.02.2015, 07h21

Le cours de l'euro par rapport au franc

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Le cours de l’euro augmente, mais la récession menace

Quelle surprise! Entre mardi et mercredi, l’euro a grimpé jusqu’à 1,0601 franc, avant de redescendre légèrement. Nous sommes certes encore loin du 1,10 franc, voire plus, que tant d’entreprises helvétiques attendent. Il s’agit néanmoins du cours le plus élevé de la monnaie unique depuis le 15 janvier, date de l’abandon du taux plancher, fixé le 6 septembre 2011 à 1,20 franc pour un euro par la Banque nationale suisse (BNS).

Cette évolution ne dissipe pas pour autant le pessimisme dominant. «Tous les instituts de prévisions, comme notre propre service de la recherche, ont dû revoir massivement à la baisse les perspectives de croissance de la Suisse», relève le chef économiste de la division gestion de fortune d’UBS, Andreas Höfert.

Il est vrai que l’institut de recherches conjoncturelles (KOF) du Poly de Zurich s’attend lui aussi à une phase de récession. C’est-à-dire une baisse du PIB (produit intérieur brut) pendant deux ou trois trimestres consécutifs. Il ne s’agit certes pas d’un contexte de dépression économique, caractérisé par une chute plus importante et plus durable de l’activité. La récession annoncée promet néanmoins quelques dégâts.

Le KOF prévoit une hausse du nombre de chômeurs inscrits de 3,4% cette année, puis de 4,1% l’an prochain. La détérioration du marché de l’emploi pèsera bien sûr sur les rémunérations. A tel point que les prix à la consommation diminueront eux-mêmes de 1,5% cette année et encore de 0,4% en 2016.

Tout pronostic vraiment fiable demeure toutefois difficile, du fait de grands doutes entourant l’évolution du cours de l’euro par rapport au franc. Même si nombre d’experts, à commencer par ceux de la Banque Cantonale de Zurich, sont convaincus que la BNS continue d’intervenir sur le marché des changes pour soutenir la monnaie unique.

Stéphanie de Torquat, stratégiste chez Lombard Odier, se montre néanmoins sceptique au sujet des capacités de résistance de l’institut d’émission helvétique: «La marge de manœuvre de la BNS est aujourd’hui plus limitée. Elle aurait probablement du mal à résister à de nouvelles fortes pressions à la baisse sur l’euro, dues à des facteurs exogènes puissants.»

Le rapport euro-franc dépend en outre de moins en moins de facteurs exclusivement économiques. «Le principal risque pesant sur l’euro, par rapport à toutes les devises et pas seulement le franc, réside plutôt cette année dans la montée en puissance de partis qui remettent en question la construction européenne. Comme Syriza en Grèce, Podemos en Espagne ou le Front national en France», estime Fabrizio Quirighetti, chef économiste du Groupe Syz.

Le danger d’une phase de récession en Suisse renforce cependant l’hypothèse d’un franc moins poussé vers le haut. A ce titre, François Savary, directeur des investissements à la Banque Reyl & Cie SA, évoque «un fort fléchissement de l’activité économique en Suisse», facteur susceptible de réduire la valorisation de la devise helvétique.

Economiste chez Union Bancaire Privée SA, Olivier Arpin rappelle un autre élément fondamental à prendre en compte: «L’existence même de l’euro n’est pas remise en cause comme cela a pu être le cas en 2011. Les investisseurs sont donc moins incités à se ruer sur le franc. Il apparaissait alors comme une des seules valeurs refuges.» Philippe Rodrick

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