La Suisse joue un double rôle inattendu

FIFABerne sert de bras armé à la justice américaine. Mais les spectaculaires arrestations orchestrées depuis New York aident aussi la justice suisse.

Image: Rob Harris

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Il flottait comme un air de polar américain mercredi dans des bureaux fédéraux d’ordinaire discrets. Un air de satisfaction aussi. Spectaculaires, les six arrestations effectuées au petit matin parmi le gratin du milieu footballistique logé à l’hôtel de luxe Baur au Lac, à Zurich, suivies d’une septième arrestation un peu plus tard, étaient aussi savamment orchestrées. Les clichés des photographes présents au bon moment au bon endroit en sont une preuve. Pas la seule.

L’opération était prévue depuis plusieurs jours. Vendredi dernier, les demandes d’entraide de la justice américaine parviennent à l’Office fédéral de la justice (OFJ). Refroidi par l’affaire Polanski – la Suisse avait refusé d’extrader le cinéaste américain arrêté en 2009 à Zurich, après une série de couacs politico-judiciaires – l’OFJ prend ses précautions. Les demandes sont visées par une vice-directrice de l’office. La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga est informée. Berne s’assure que les personnes qui doivent être arrêtées remplissent les conditions d’une extradition.

Tout est prêt pour le jour J. Après les arrestations en rafales, des comptes en banque sont bloqués sur demande du Parquet de New York. L’Office fédéral de la justice n’hésite pas à livrer les noms des sept «fonctionnaires du football» arrêtés, comme le fait son homologue américaine. Les auditions sont menées l’après-midi. Six des sept personnes arrêtées s’opposent à leur renvoi devant la justice américaine. Mais ce ne devrait être qu’une question de temps: les Etats-Unis ont quarante jours pour déposer une requête officielle d’extradition. La Suisse semble vouloir jouer un rôle d’élève parfait face à une justice américaine dont elle connaît la capacité à agir comme un rouleau compresseur.

Et le Ministère public de la Confédération (MPC) dans tout cela? Il ajoute à la surprise, en menant hier une sorte de perquisition au siège de la FIFA à Zurich et en annonçant avoir ouvert à son tour une procédure pénale contre inconnu pour soupçon de gestion déloyale et de blanchiment d’argent. Il saisit également des documents bancaires. Est-il à la botte de la justice américaine? Non, l’affaire sur laquelle il enquête est distincte, précise-t-il. Il s’intéresse à l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022.

A-t-il profité du coup de filet américain? «Ça ne fait pas de mal», répond André Marty, chef de l’information du MPC. Il précise que la justice suisse ne travaille pas main dans la main avec son homologue américaine. Aucune information n’est partagée. Mais toutes deux se sont «coordonnées» au niveau du timing. La venue en Suisse de tout ce que la FIFA compte de personnalités dans le cadre de l’élection à la présidence était une occasion en or.

Si le coup de filet américain n’a «pas fait de mal», le MPC assure qu’il n’en avait pas non plus besoin pour agir. «Ces arrestations n’ont pas d’influence sur notre enquête. Nous avions assez de matériel et des soupçons suffisamment fondés pour intervenir», précise André Marty.

A-t-il ouvert sa procédure sur la base de la plainte déposée par la FIFA elle-même en novembre dernier, comme le répète la fédération qui s’estime la lésée et non la prévenue de l’histoire? «C’est l’une de nos sources, mais pas la seule», répond André Marty, qui n’en dira pas plus. Dix personnes ayant participé au processus d’attribution des Coupes du monde seront auditionnées. Et Sepp Blatter? Il n’en fait pas partie. Le soupçon ne porte pas sur lui. Mais le MPC note qu’il est résident suisse et facilement atteignable, s’il doit être «invité à s’expliquer» dans le futur. (24 heures)

Créé: 27.05.2015, 23h09

Corruption: «Notre pays avance à reculons!»

Les coups de tonnerre dans le ciel de la FIFA ont suscité des réactions douces-amères dans le milieu politique. «C’est une agréable surprise. Une surprise parce que le code légal ne permet pas de poursuivre d’office la corruption dans le secteur privé en Suisse aujourd’hui. Agréable, parce qu’avec les éléments qui viennent des Etats-Unis, diverses procédures d’entraide judiciaire sont lancées, et une procédure en Suisse ouverte. C’est positif», relève le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE). Ancien employé de la FIFA, son collègue Roland Rino Büchel (UDC/SG), actif pour la transparence au sein des organisations sportives, a lui aussi été surpris. «Mais il était bien clair que cela allait arriver un jour. Les fédérations n’ont pas agi d’elles-mêmes, elles ont dormi. Maintenant, la justice américaine donne le ton», relève le député.

Le Conseil fédéral a été informé hier matin par la ministre de la Justice Simonetta Sommaruga des arrestations survenues à Zurich. Il «condamne toute forme de corruption», a déclaré son porte-parole André Simonazzi. Pas question toutefois de boycotter les assises de la FIFA, ce soir. Le ministre en charge des Sports, Ueli Maurer, y assistera comme prévu.

Depuis quelques années, la classe politique goûte peu les scandales survenus au sein d’organisations sportives abritées par la Suisse. En 2010 déjà, Carlo Sommaruga demandait la poursuite d’office de la corruption dans le secteur privé. Une manière d’éviter que les organisations sportives passent entre les mailles du filet du droit suisse. Un projet de loi anticorruption est désormais sur la table du Conseil des Etats. Il en débattra mercredi prochain. Mais, regrette Carlo Sommaruga, il aura fallu du temps et la pression du Groupe d’Etats contre la corruption pour que le parlement s’y mette. «La Suisse avance à reculons, comme d’habitude! Ce n’est que grâce à la pression extérieure et maintenant à la justice américaine que le sujet est sur le haut de la pile. La Suisse ne bouge pas tant qu’elle ne se fait pas botter les fesses.»

Que changera la nouvelle loi si elle aboutit? «Tout! Le procureur, dès le moment où il a connaissance d’un
cas de corruption ou de soupçons suffisamment sérieux, devra agir. Jusqu’à présent, il fallait que quelqu’un porte plainte. Si la loi est adoptée telle qu’elle se présente aujourd’hui, la donne sera totalement modifiée», se réjouit le Roland Büchel (UDC/SG).

L’attention sera d’autant plus grande sur l’avenir de cette loi que, lors de la consultation, la FIFA en particulier mais aussi le CIO s’étaient agacés d’être placés trop au centre de la révision, donnant l’impression qu’ils restent inactifs face à la corruption.

Pour Roland Büchel, comme pour Carlo Sommaruga, la réputation de la Suisse est aujourd’hui en jeu. «Ce qui s’est passé hier entache de manière évidente l’image de la FIFA, mais malheureusement aussi l’image de la Suisse, assène Carlo Sommaruga. Et si Sepp Blatter a un minium d’élégance, il devrait renoncer à sa candidature à la présidence et permettre à la FIFA de tourner la page.»

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