La Suisse se profile dans le cryptage des données

Sphère privéeLes sociétés dans la protection des données se multiplient en Suisse et leur savoir-faire s’exporte dans le monde entier.

Sur un plan international, la Suisse s’est forgée une réputation non négligeable et elle compterait l’une des plus grandes densités de spécialistes en cryptographie.

Sur un plan international, la Suisse s’est forgée une réputation non négligeable et elle compterait l’une des plus grandes densités de spécialistes en cryptographie. Image: Reuters

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«Les messages que vous envoyez dans cette discussion et les appels sont désormais protégés avec un chiffrement de bout en bout. Cela signifie que WhatsApp et les tierces personnes ne peuvent pas les voir ni les entendre.» Depuis le 5 avril, les utilisateurs du système de messagerie acheté à prix fort par Facebook (22 milliards de dollars) ont vu apparaître cette annonce sur leurs fils de discussion. «Désormais quand vous enverrez un message, la seule personne qui pourra le lire est la personne ou le groupe à qui vous envoyez ce message. Personne d’autre ne pourra rentrer dans ce message. Ni les cybercriminels, ni les pirates, ni les régimes oppressifs, ni même nous», se félicitait sur son blog le service de messagerie au sujet de «cette avancée technologique».

Avant même les désormais célèbres «Panama Papers», la question du cryptage des données est revenue au cœur de l’actualité et des préoccupations des géants technologiques. La faute en grande partie au duel qui a opposé Apple à Washington. Après une longue bataille juridique, le gouvernement américain finissait par hacker (pirater) l’iPhone d’un terroriste au mois de mars.

Publiée en juin 2014, soit un an après les révélations faites par Edward Snowden sur la manière dont la NSA écoutait le monde, une étude dévoilait déjà l’inquiétude croissante de la grande majorité des professionnels des technologies de l’information en Europe. Même si ce travail, baptisé "2014: The Year of Encryption", était le fait d’une firme spécialisée dans la cybersécurité, d’autres sondages ont depuis corroboré la seule et unique question que tous se posent: comment protéger ses données privées?

Cacher au cœur des montagnes

Il n’en fallait pas plus pour que (re)fleurisse en Suisse un écosystème spécialisé dans le domaine. Ces dernières années, les sociétés actives dans la protection des données se sont multipliées de manière impressionnante (lire la liste ci-contre).

Fondée en 1994 sous un autre nom, Mount10 AG peut se targuer de faire partie des précurseurs dans le domaine, à tel point que son CEO, Thomas Liechti, se remémore une période au départ plutôt «exotique». Or depuis deux ans environ, la société, dont la particularité est d’avoir développé «un concept de centre de données souterrain caché au cœur des Alpes suisses (Swiss Fort Knox I et II)», constate un véritable regain d’intérêt pour tout ce qui touche à la protection des données. «Nos clients se sont rendu compte qu’ils ne représentaient plus qu’une source d’informations utilisées à des fins purement marketing», atteste le directeur général.

Longue tradition suisse

Sur un plan international, la Suisse s’est forgée une réputation non négligeable dans le domaine, à tel point que selon Pascal Junod, professeur à la HEIG-VD cité par le mensuel de la société Alp ICT, la Suisse, avec la Belgique et Israël, compterait la plus grande densité au monde de spécialistes en cryptographie.

Si les derniers scandales ont très clairement accéléré la donne et offert une porte d’entrée idéale à de nouveaux acteurs (dont de nombreuses start-up), le savoir-faire suisse dans ce domaine remonterait loin dans le temps. Pascal Junod évoque notamment les recherches d’un professeur zurichois de l’EPFZ remontant jusqu’au début des années 1980, soit au prélude de l’informatique.

«Sécurité et neutralité» sont les éléments cités par les spécialistes pour expliquer cet essor. «Notre fiabilité juridique, nos lois de protection des données ou encore notre stabilité politique sont de vrais atouts pour notre développement en Suisse mais aussi dans le reste du monde», affirme Thomas Liechti.


«Les Panama Papers sont une aubaine»

«Cette affaire des Panama Papers – avec, à l’origine, des fuites de données à large échelle sur des sociétés offshore – c’est très bon pour nous», lance Fréderic Gargula, cofondateur de IP-Max. Cette société genevoise de quatre personnes conçoit des réseaux informatiques sécurisés à destination des entreprises. IP-Max était ainsi venu à la rescousse de ProtonMail. Créé à Genève par un ancien du CERN, ce service de messagerie sécurisée avait alors failli être rendu inaccessible en novembre dernier, à cause de la violence des attaques d’hackers informatiques contre ses serveurs.

«Ces fuites rappellent aux entreprises la nécessité de protéger leurs systèmes informatiques – à commencer par leur messagerie e-mail», admet en écho le fondateur de ProtonMail, Andy Yen. Ce dernier assure avoir accueilli «plusieurs centaines de milliers» d’utilisateurs supplémentaires depuis son ouverture au grand public à la fin du mois dernier. Une communauté qui dépasse aujourd’hui le million.

Cet engouement illustre l’explosion des activités liées au chiffrement. Retour en 1999. Un groupe de chercheurs de la George Washington University avait alors tenté de faire un décompte des solutions de cryptage disponibles à l’achat dans le monde. Ils en avaient recensé 805 à l’étranger, ce qui devait leur faire dire devant le Sénat que les Etats-Unis n’avaient plus lieu de limiter les exportations de ces logiciels sensibles: ils étaient partout.

Dix-sept ans plus tard, nouveau sondage, réalisé par Bruce Schneier et Saranya Vijayakumar, deux chercheurs de Harvard accompagnés d’une experte indépendante, Kathleen Seidel. Résultat: en février dernier il y avait 546 solutions informatiques proposant du cryptage dans 55 pays – hors des Etats-Unis, numéro un du secteur. «On ne peut comparer la situation à 1999 car très peu de produits proposés alors subsistent», notent les chercheurs. Les pays en fournissant le plus sont l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada, la France, la Suède. Suivis par la Suisse, où vingt-cinq produits ont été décomptés. Au total dans le monde près de 600 entreprises travaillent dans le secteur, les deux tiers aux Etats-Unis.

En Suisse, toujours plus de sociétés mettent en avant la tradition de protection des données. «Attention, cette spécialité va également mettre le pays en première ligne des attaques informatiques», témoigne Andy Yen. Ce dernier n’est pas le seul à continuer de se faire harceler. Le mois dernier, des sites comme celui de LeShop ou de Coop at Home ont fait l’objet d’assauts répétés de la part d’hackers. Pierre-Alexandre Sallier

Créé: 09.04.2016, 13h22

La Suisse décryptée

De la boîte mail cryptée aux téléphones militaires, voici les fournisseurs de solutions de cryptage recensés en Suisse par les spécialistes de Harvard, avec leur canton d’implantation…

Silent Circle («Blackphone», GE)
ProtonMail (messagerie cryptée, GE)
Titanium Track (sauvegarde de téléphones mobiles sécurisée, GE)
Wisekey (solutions de cryptage, GE)
Securosys (réseaux bancaires, ZH)
Crypto AG (chiffrement, ZG)
Enigmabox (modem sécurisé)
Enigmail (messagerie cryptée, ZH)
GhostCom (courriel Ghostmail, ZG)
Kolab Systems (courriel Kolab Now, ZH)
Qnective AG (télécommunications militaires chiffrées, ZH
Trancecrypt (courriel Neomailbox, ZH)
Omnisec AG (cryptage réseaux, ZH)
PrivaSphere (messagerie cryptée, ZH)
Secude (laptop et disques cryptés, LU)
DSwiss (stockage Securesafe, ZH)
iWay AG (accès Internet sécurisé, ZH)
Threema (messagerie cryptée, SZ)
Wire (messagerie cryptée, ZG)

…ceci sans oublier les collectifs d’informaticiens à l’origine d’outils de chiffrements accessibles gratuitement sur le Web:

Easy GPG (chiffrement, open source)
PEP Project (Pretty Easy Privacy, chiffrement, open source)
StrongSwan (liaison VPN cryptée, open source, gratuit)
TrueCrypt (chiffrement, open source).
P-A.SA.

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