Une Suisse à réconcilier

InterviewPour le journaliste alémanique Christophe Büchi, malgré la nouvelle guerre sur les langues à l’école, le Röstigraben est aujourd’hui davantage social que linguistique.

Nidwald: la votation cantonale sur?l’enseignement du français à?l’école, en mars, avait donné lieu?à un vif débat.

Nidwald: la votation cantonale sur?l’enseignement du français à?l’école, en mars, avait donné lieu?à un vif débat. Image: Keystone

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Son Mariage de raison, première histoire de la Suisse à travers le prisme de la question linguistique, avait marqué les esprits à sa parution en 2001. Le journaliste alémanique Christophe Büchi publie aujourd’hui une version française revisitée et complétée de son ouvrage. Qu’en est-il, vingt ans plus tard, des violents soubresauts qui avaient secoué les rapports entre Romands et Alémaniques? Christophe Büchi voit un apaisement des tensions, mais aussi l’émergence d’un nouveau Röstigraben, davantage social que linguistique. Interview.

Votre constat est un peu paradoxal. Sur toutes les questions majeures – l’Europe, le social, l’armée, le rapport à l’Etat – Romands et Alémaniques sont divisés. Et pourtant, vous dites que ça va plutôt bien.

Focaliser sur les choses qui vont mal est lié à ma démarche journalistique. C’est vrai qu’il y a des divergences notables, mais il n’y a pas d’affrontement. Simplement, on n’est pas d’accord et ce différentiel est pris dans un magma d’autres clivages. On peut se poser la question. L’idéal serait-il d’être d’accord? Je ne crois pas.

Même sur un dossier aussi fondamental que notre rapport à l’Europe?

Lorsque j’ai commencé la réécriture de mon livre, il y a trois ans, on était dans une période d’accalmie. La voie bilatérale paraissait bétonnée. Cela a permis d’apaiser les relations avec l’Union européenne et de développer une sorte de business model basé sur une semi-intégration tout en offrant un cadre plus libéral, comme un pays offshore. Mais on a sous-estimé le fait que ce business model a laissé sur le bord du chemin une bonne partie de la population. Il y a eu un changement d’ambiance incroyable en février 2014 (ndlr: le oui à l’initiative «Contre l’immigration de masse»). Ce qui semblait une voie tranquille est remis en question. On voit qu’on pourrait basculer et entrer dans un nouveau cycle.

C’est le cours normal des relations entre Romands et Alémaniques, une alternance de périodes d’amour, de conflit, d’indifférence?

Oui, le Röstigraben suit une courbe cyclique en S. On entre dans une phase beaucoup plus incertaine. Sur l’Europe, il y a une absence de compromis. C’est le cas aussi sur le contrat social entre générations, le contrat social entre la plaine et la montagne, la ville et la campagne. Il n’y a pas de noyau dur, de solide majorité autour d’un projet.

Y a-t-il de nouveaux domaines de division entre Romands et Alémaniques?

Non, mis à part la question des langues à l’école, qui est nouvelle, les domaines qui nous divisent sont classiques et anciens. Il y a une Suisse de l’ouverture – la Suisse romande et les grandes agglomérations alémaniques – face à une Suisse plus identitaire _– les campagnes et les milieux suburbains alémaniques, ainsi que le Tessin. Ces deux Suisses qui se font face représentent le plus grand danger pour notre pays. Mais ce danger ne recoupe qu’en partie le Röstigraben. Il est faux d’en faire une lecture trop linguistique. Les Romands sous-estiment la possibilité et l’importance des alliances avec la Suisse alémanique. Le 9 février s’est joué sur 19'000 voix! C’est incroyable d’avoir perdu cette votation.

La Suisse alémanique est-elle, elle aussi, préoccupée par le Röstigraben?

Non. La Suisse alémanique ne voit pas le problème, d’autant qu’elle trouve que la Suisse romande va bien économiquement. Le vote de Nidwald sur le français à l’école reste toutefois très intéressant. Personne ne s’attendait à un oui au français aussi net. Cela montre que lorsque la Suisse romande s’articule et défend son point de vue en Suisse alémanique, ça a quand même un certain effet. Tout à coup, on commence à réfléchir et à se dire qu’il faut faire attention. Mais il faut tout le temps remettre l’ouvrage sur le métier.

On ne doute pas de ce mariage de raison?

Non, et pour une raison simple. Tant que la Suisse est un modèle qui marche économiquement, il n’y a aucun réel danger. Et puis, pour divorcer, il faut avoir une alternative. En Suisse romande, la comparaison avec la France joue un rôle très important. Et là, il y a quelque chose de changé depuis les années Delors, Mitterrand, la France du TGV et d’Airbus. Aujourd’hui, la politique française est un repoussoir.

La nouvelle guerre, vous le dites, c’est la guerre des langues. D’où vient-elle?

L’équilibre des langues était basé sur le fait que les Alémaniques, majoritaires, parlent une langue peu prestigieuse. Et que les Romands, minoritaires, parlent une langue hégémonique. Cet équilibre compensatoire a été une chance énorme pour la Suisse. L’anglais, comme nouvelle langue hégémonique, n’a pu que fortement perturber cet équilibre. Je ne pense pas que les Alémaniques parlent moins bien le français qu’avant, mais c’est une question d’attirance. L’anglais, ce n’est pas très difficile, tout le monde le parle mal. Bref, c’est une proposition très alléchante qui permet d’apprendre une langue internationale sans passer par la grammaire française. Ça les décomplexe.

Pourquoi les Alémaniques, à la différence des Romands, ne voient-ils pas dans ce débat une question de cohésion nationale?

Chez les francophones, il y a un fort investissement du domaine linguistique. Parler juste, sans accent, c’est très important. En Suisse alémanique, où on doit déjà se débrouiller avec le Hochdeutsch, on a un rapport beaucoup plus pragmatique avec la langue. Peu importe comment on parle, ce qui importe est de se comprendre. A Nidwald, on ne parle que de quelques heures à l’école primaire. Mais pour les Romands, c’est une sorte de symbole de l’attachement de la Suisse alémanique à la Suisse romande.

Pourquoi l’UDC s’est-elle engouffrée dans ce débat sur les langues?

C’est une erreur de penser que le malaise sur les langues est lié à l’UDC. Ce sont souvent des enseignants, des parents, des milieux alternatifs qui ont remis en cause l’enseignement précoce de plusieurs langues, avec le sentiment que ce n’était pas juste, que ça se faisait au détriment des matières artistiques, etc. L’UDC était à la recherche de nouveaux chevaux de bataille et a compris qu’il y avait là quelque chose d’intéressant. Mais le fait que ça soit contre les langues nationales, ça leur pose un problème. Alors qu’ils sont beaucoup plus à l’aise dans la lutte anti-Hoch­deutsch.

Si le concordat intercantonal sur les langues, adopté il y a dix ans, est abandonné, est-ce une grosse défaite pour la cohésion nationale?

Non, si on regarde les choses froidement, ce n’est pas un enjeu définitif. La cohésion de la Suisse est basée sur 10'000 facteurs, mais pas sur une intense communication ni sur un multilinguisme généralisé. Le modèle suisse est davantage basé sur le soft apartheid que sur le melting-pot (ndlr: un développement séparé des deux cultures plutôt qu’une fusion de celles-ci). C’est plutôt le chacun pour soi, le fédéralisme et le succès économique. Mais, symboliquement, c’est important.

Finalement, cette guerre des langues est en quelque sorte le symbole du fossé qui se creuse entre les villes et les milieux suburbains et campagnards.

Oui, le débat sur les langues, c’est surtout une problématique rurale, avec des gens de la vieille école, qui ont peur qu’on bourre le crâne de leurs jeunes. Et ce sont les mêmes qui s’inquiètent de l’immigration. La vraie grande question, en Suisse, c’est comment réconcilier ces deux Suisses, la A-Schweiz et la B-Schweiz, la Suisse qui gagne, des professions libérales, des gens qui prennent tous les week-ends Easyjet. Et la B-Schweiz qui travaille en région, dans la construction, etc. C’est un fossé géographique, ville-campagne, plaine-montagne, Romands-Alémaniques. Mais, fondamentalement, ces deux Suisses sont implantées un peu partout. Si on résout cette question, alors il n’y aura plus de grands problèmes.

Comment arriver à cette réconciliation?

Il faudrait que se dégage dans la Berne fédérale une vraie majorité qui tienne le pays. Depuis l’introduction de la formule magique, durant quarante ans, on a vécu sur une majorité bourgeoise à forte composante sociale. Cette majorité avait facilement 60% à 70% des citoyens derrière elle en votations fédérales. Depuis huit à douze ans, il n’y a plus de majorité claire. Cette volatilité de la politique suisse déteint aussi sur la question linguistique.

Vous dites aussi que le développement d’une ambiance multiculturelle en Suisse contribue à apaiser les tensions linguistiques.

J’ai l’impression que les générations plus jeunes sont moins crispées sur ces questions-là. Elles ont grandi dans des écoles avec toutes sortes de langues. On est sorti de ce huis clos. On plaisante sur les Alémaniques, mais de manière décontractée. Il n’y a plus cet investissement très fort – positif et négatif – sur les rapports entre Romands et Alémaniques. La reprise d’Edipresse par Tamedia n’a fait aucune vague, alors que dans les années 1990, la moindre reprise d’une entreprise romande suscitait un tollé. (24 heures)

Créé: 29.04.2015, 07h31

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