Des Genevois dénoncent «l'acharnement» contre Pierre Maudet

Politique La présomption d’innocence et les qualités du conseiller d’État sont balayées, selon certains observateurs.

Des journalistes font le pied de grue devant le siège du PLR Genève, hier soir, alors que Pierre Maudet se trouve encore à l’intérieur des locaux.

Des journalistes font le pied de grue devant le siège du PLR Genève, hier soir, alors que Pierre Maudet se trouve encore à l’intérieur des locaux. Image: Pierre Albouy

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La disgrâce de Pierre Maudet, prodige de la politique devenu l’homme le plus déprécié du canton, focalise l’attention politico-médiatique. Ad nauseam, pour certains citoyens qui dénoncent «une chasse à l’homme».

Présomption d’innocence

«La présomption d’innocence fait partie de la Déclaration des droits de l’homme et de notre Code de procédure pénale. Mais elle s’est perdue dans les réseaux sociaux. Elle n’a plus prise sur les comportements», regrette Charles Kleiber. L’ancien secrétaire d’Etat, dont la sensibilité se situe au centre-gauche, observe «un conflit entre le temps long et le temps court, entre le temps de la justice et le temps politique. Malheureusement, ce sont la rumeur et la perception qui gagnent aujourd’hui. C’est dramatique pour l’exercice de la démocratie et la recherche de la vérité.» Selon lui, il aurait été «exemplaire que les parties fixent des règles de conduite qui respectent la présomption d’innocence. Cela n’a pas été fait. Tout le monde a perdu. La démocratie aussi.»

«Je ne suis pas un ami personnel de Pierre Maudet mais on devrait le laisser tranquille jusqu’à ce que la justice ait tranché», ajoute le Dr Daniel Halpérin, ancien responsable de la Consultation de médecine et de prévention de la violence aux HUG. Ancien président des Écoles polytechniques, le professeur Francis Waldvogel admet que «Pierre Maudet a commis des erreurs: il a mélangé ses finances personnelles et professionnelles, il n’a pas été transparent et il a menti. Je ne défends pas mordicus ces actes. Je défends un processus démocratique qui m’est très cher: l’indépendance, la liberté et la neutralité du pouvoir judiciaire. Ce matraquage politico-médiatique ne le permet plus.» Enfin, l’ancien conseiller d’État radical Guy-Olivier Segond, proche de Pierre Maudet, se «méfie des chasses à l’homme. C’est l’ouverture à l’arbitraire. Il y a des principes et des règles de droit. Ils sont piétinés. Or, à ce jour, la justice n’a rien établi!»

Règlement de comptes

Pour l’ancien magistrat, «l’enquête journalistique tourne au lynchage médiatique, alimenté par les organes dirigeants du Parti libéral-radical (PLR) et par le syndicat des inspecteurs de la police judiciaire, qui a un compte à régler avec Pierre Maudet.»

Dans la même veine, Francis Waldvogel déplore une «exécution politique». Un traitement immérité qu’il analyse aussi comme un règlement de comptes: «En politique, clair, actif et dynamique, Pierre Maudet a beaucoup agi et laissé des personnes au bord de la route, dans le parti et à la police. Celles-ci forment désormais une cohorte qui s’engouffre dans la faille pour le faire tomber.»

Quid des mensonges répétés au gouvernement, à la presse, au parti? Et la question fiscale? Ces Genevois en sont conscients, mais ne tombent pas à la renverse pour autant. «J’ai été surpris, mais je ne dirais pas que cela m’a choqué, affirme ainsi Noël Constant, le fondateur de Carrefour-Rue, qui aide les plus démunis depuis plus de cinquante ans. Je soutiens très fermement Pierre Maudet, tout comme mes collègues.»

«Qui n’a pas commis d’erreur? enchaîne Jean-François Duchosal, ancien chef de la sécurité de l’aéroport et citoyen «hors parti». Bien sûr, cela me touche que Pierre Maudet se soit enferré dans le mensonge. Mais il conserve toute mon estime. Bien que le comité directeur du PLR le lâche lamentablement, il a prouvé par ses qualités humaines et professionnelles qu’il avait la stature d’un homme d’État.»

Pardonner

«L’homme a peut-être fait preuve d’arrogance, d’ambition et d’un certain laisser-aller dans les procédures, concède Daniel Halpérin. Mais je ne vois pas matière à le clouer au pilori. Le niveau politique actuel me paraît dramatiquement bas.» Mylène Jeannerat, fondatrice du comité de soutien de Pierre Maudet, déclare que certains membres de cette organisation apolitique se cachent «de peur d’être attaqués. On nous a traités de tous les noms! Oui, il a menti. Mais tout le monde ment. Peu importe. Pierre Maudet est un homme de valeurs, qui se dévoue pour Genève depuis ses 14 ans.»

En résumé, Pierre Maudet a bien commis des fautes, mais à la différence de ceux qui appellent à la démission, ces citoyens les jugent pardonnables. «Jusqu’où va-t-on dans l’angélisme et la volonté d’une probité à 100%? lance Daniel Halpérin. Nous avons tous des faces grises, cachées. Plus on cherche, plus on trouve. Chez tout le monde. Je me méfie des illusions d’optique et du journalisme de harcèlement. On est allé trop loin dans la recherche de la petite bête, chez l’un des hommes les plus brillants et les plus constants dans l’engagement civique que Genève ait connus.»

Noël Constant demande de «garder un sens humain et de pardonner. On bascule très vite cet homme de l’autre côté de la barrière. En ce qui me concerne, j’estime que ses qualités humaines surpassent ces incidents. Il m’a toujours été d’un grand soutien en s’intéressant sincèrement aux misères de la société.»

Une perte

Se priver de cette personnalité serait une perte. «Il est étonnant que le PLR n’ait pas de vision à six mois, ironise Guy-Olivier Segond. Si Pierre Maudet démissionne, son siège ira à Sandrine Salerno. «Genève a besoin de personnes de cette trempe, estime Francis Waldvogel. Bien sûr, s’il a fauté, il doit en répondre. Mais je ne crois pas que l’on puisse se payer le luxe de perdre un politicien de cette envergure.» Et d’ajouter que «tous les hommes politiques de grand format ont connu une traversée du désert». Président de la Chambre de commerce et d’industrie, Juan-Carlos Torres note que «le secteur économique est bien loin des tracas politiques. J’ai été très critique envers Pierre Maudet, mais je l’ai assez côtoyé pour soutenir pleinement son action. Il existe une certaine incompréhension de toute cette affaire dans les milieux économiques. Certains ne comprennent pas ce qu’on lui reproche. Et je défie quiconque de montrer qu’il n’a pas œuvré pour le bien du canton.»

«On l’a idéalisé et maintenant on veut l’humilier»

Pierre Maudet a été idéalisé, il vit en Suisse et ses erreurs ont trait à l’argent. Ces trois motifs peuvent expliquer le psychodrame actuel et l’exacerbation des sensibilités, selon le professeur de psychiatrie Panteleimon Giannakopoulos, directeur médical de la prison-hôpital Curabilis.

Pourquoi l’affaire Maudet excite-t-elle autant l’opinion?

En raison d’un mécanisme très connu de la psychologie des masses: l’idéalisation et la désidéalisation. C’est un phénomène assez répandu, qui débute à l’enfance et qui peut se manifester dans nos relations affectives. On considère quelqu’un comme un superhéros, on l’idéalise, en projetant sur lui nos désirs de perfection, de jeunesse, de performance et en faisant abstraction de qui il est véritablement. Emmanuel Macron a connu cela: il a été vu comme le sauveur qui allait enfin réformer la France. Il y a, au début, une sorte de coup de foudre. Mais dès que quelque chose cloche, c’est le retour de manivelle. La personne ne vaut plus rien. Le héros devient l’homme à abattre.

Pourquoi passe-t-on ainsi d’un extrême à l’autre?

Car on ne peut pas vivre avec une telle déception et le sentiment de trahison qu’elle induit. On pourrait relativiser, se dire: «D’accord, il n’est pas l’homme idéal, mais il a également de grandes qualités.» On n’y arrive pas car il est trop difficile de reconnaître la relation passionnelle du départ, le fait que l’on se soit emballé au début, sans voir les défauts de la personne. On veut donc tourner la page d’un coup, pour cesser de voir l’imperfection qui nous remet en question.

La Suisse se méfie des têtes qui dépassent. Cela joue-t-il un rôle dans cette réaction?

La Suisse n’a pas connu de monarchie. Sa culture est profondément égalitaire. Elle entretient, en effet, une méfiance envers ce qui brille, une allergie à l’arrogance et au mépris. Dans cette culture égalitaire, il faut trouver un dénominateur commun. Ceux qui sortent du lot – et c’est sans conteste le cas de Pierre Maudet – paraissent suspects.

Mieux vaut ne pas être brillant?

Il est en tout cas difficile d’être brillant en Suisse. C’est tout sauf une garantie de succès. Au premier accroc, vous êtes vu comme arrogant, cassant. Pour survivre, une personne brillante doit être ou apprendre à être attentive et rester humble à tout moment. On préfère réduire la capacité de nuisance de quelqu’un plutôt que valoriser sa capacité de construire.

Vous relevez un autre facteur accablant: la légèreté avec l’argent.

Il me semble que l’on pardonne davantage des écarts liés aux relations affectives ou familiales que des erreurs liées à l’argent. La Suisse a un rapport compliqué avec l’argent, fortement teinté de culpabilité – on l’a vu lors de l’affaire des fonds juifs. Il y a beaucoup d’argent en Suisse, mais aussi un malaise collectif. L’idée que l’argent est suspect est très présente. Il faut, dès lors qu’on a du pouvoir, être d’une intégrité totale.

C’est pour cela que la soustraction fiscale hérisse autant?

On parle de sommes mineures, mais peu importe: cette irrégularité devient la preuve d’une malhonnêteté profonde. Chaque camp se radicalise. D’un côté, on fait de Pierre Maudet un martyr. De l’autre, il faudrait l’exécuter.

Le pardon est-il impossible?

On ne pardonne pas, ou alors très difficilement. La sélection se fait par le rejet du négatif plus que par l’attirance du positif. Avoir une personnalité forte, charismatique, dominante, parfois autoritaire forme une équation qui peut vous conduire au bûcher.

Vous parlez de bûcher. Les condamnations envers Pierre Maudet sont-elles une mise à mort symbolique?

Nous sommes dans une phase où l’on veut humilier un homme. Ce réflexe primitif se résume ainsi: «Tu te considérais hors du lot, nous allons te montrer que tu ne l’es pas.»

Et c’est excessif?

En prenant un peu de distance, tout ce battage quotidien paraît disproportionné. Il y a eu des erreurs avouées. Leurs conséquences doivent être évaluées. Mais on a l’impression que Pierre Maudet a commis un crime atroce. J’y vois la volonté de prendre une revanche envers une image dominante. Ce qui manque dans cette affaire, c’est du recul et de la réflexion, mais aussi une certaine humanité. S.D. (24 heures)

Créé: 03.12.2018, 21h05

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