Le peuple votera sur l’avenir du Musée d'art et d'histoire

TravauxLe 28 février, les Genevois diront s’ils veulent du projet d’extension et de rénovation du Musée d’art et d’histoire, chiffré à 132 millions de francs. Reportage dans les murs de la vieille dame centenaire.

Les plafonds s’effritent, les murs sont ornés de coulures noires, des galandages bricolés cachent des fils électriques: 
le musée, qui attend sa rénovation depuis trop longtemps, 
part en lambeaux.

Les plafonds s’effritent, les murs sont ornés de coulures noires, des galandages bricolés cachent des fils électriques: le musée, qui attend sa rénovation depuis trop longtemps, part en lambeaux. Image: Pierre Albouy

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Dans le hall d’entrée du Musée d’art et d’histoire, dont le faste n’est qu’un lointain souvenir, le plafond s’effrite. A côté des Hodler qui habillent l’escalier, les murs sont vêtus de coulures noires. En décembre, de l’eau s’est infiltrée entre deux toiles de l’exposition qui accueille Jean Tinguely, Martin Barré et Olivier Mosset. Dans la salle des armures, on devine les couches de peinture accumulées sur les papiers peints jaunis. Et dans celle qui précède, des faux murs bricolés servent à cacher des fils électriques.

«Il y a une chose qui ne part pas en lambeaux ici, ce sont les collections. Nous sommes très bons en conservation et capables de restaurer des œuvres à grand prix – parfois 100 000 francs – et de les remettre dans des salles où il fait 12 degrés l’hiver et 34 l’été», ironise Jean-Yves Marin, directeur d’un musée centenaire qui attend sa rénovation depuis trop longtemps. Après dix-huit ans de tergiversations, les Genevois se prononceront le 28 février sur cette restauration ainsi que sur l’extension par l’architecte Jean Nouvel de la vieille dame née des mains de Marc Camoletti en 1910. Mais rien n’est joué: le projet, chiffré à 132 millions – un peu plus de la moitié de la facture sera payée par des dons privés – accumule les oppositions bien que tout le monde s’entende sur l’urgence de la rénovation.

Un siècle de bricolage

«Ce musée est tout simplement usé. Il est le résultat d’un siècle de rafistolages. L’un de mes prédécesseurs, Claude Lapaire, avait écrit en 1973 déjà que l’agrandissement et la rénovation étaient urgents, car le bâtiment perdait sa cohérence», lance Jean-Yves Marin. Une balade dans les espaces dévolus à l’Antiquité le prouve. La salle grecque, dans son état de 1975, ressemble à une salle de cours du Collège alors que celle qui accueille les pièces romaines a reçu un coup de frais en 2009. En dessous, l’archéologie régionale a sa propre identité. Le tout manque cruellement d’homogénéité. «On donne un coup de peinture lorsque cela devient trop délabré. C’est ce que j’ai fait il y a deux ans dans l’auditorium. C’était indigne d’y recevoir des colloques. Mais en attendant une rénovation complète, on ne peut pas faire plus, cela coûterait trop cher.» Prenez le lourd dispositif lumineux, héritage malheureux des années 70, dans la salle à gauche de l’entrée. «J’ai demandé un devis pour son démontage. Il se serait chiffré à 25 000 francs. Cela n’a pas de sens. Les anciens directeurs ont fait au mieux et ont investi chaque fois qu’ils avaient quatre sous. Mais il n’empêche que cela reste du bricolage. Et sans bâtiment cohérent, pas de muséographie cohérente.»

Car Jean-Yves Marin le reconnaît: «Dans ce musée, il n’y a plus de discours. Aujourd’hui, le public ne peut plus regarder cent vases grecs les uns à côté des autres. Il faut lui raconter une histoire, lui offrir une chronologie bien établie. Pour cela, une nouvelle muséographie est indispensable. Et ce n’est pas possible tant que ce musée n’est ni rénové ni agrandi.» Pourquoi? «Parce qu’il n’est plus aux normes, que la disposition des salles ne permet pas un grand développement, autour des civilisations de la Méditerranée pour ce qui est des pièces archéologiques, par exemple. Avant, on demandait aux visiteurs de comprendre par leurs propres moyens. Aujourd’hui, ils ne subissent plus les collections. Il faut de l’interactivité. C’est impossible en l’état. Rien que parce que le câblage dans les salles n’est pas suffisant.»

Avec le projet Nouvel, toutes ces civilisations se déploieraient autour de la cour, avec au centre l’Egypte. «Contextualiser les collections, faire des liens, c’est indispensable. C’est d’ailleurs à cela que s’attelleront les équipes durant la fermeture du musée.»

Descente dans les «catacombes»

Mais le musée n’est pas encore fermé. Et la visite, elle, se poursuit dans les «catacombes». Comprenez le sombre couloir, au niveau -2, dans lequel sont entreposés les plâtres et les bustes. «Les gros tuyaux de canalisation qui se baladent au-dessus, ce n’est pas rassurant. Ces conditions de stockage sont indignes d’un grand musée.» Avec le projet d’extension, toutes ces pièces partiront dans les nouveaux dépôts du Carré Vert, sous le futur écoquartier de la Jonction. Et les «catacombes» seront transformées en locaux techniques, adjacents aux salles d’expositions temporaires. «Celles que nous utilisons actuellement (ndlr: à droite, en entrant dans le musée) ont été conçues pour accueillir de la sculpture. Elles sont très hautes de plafond, avec des décorations à l’antique. Nous devons faire entrer les œuvres de grande taille par les fenêtres. Ce qu’il nous faut aujourd’hui pour les expositions provisoires, ce sont des black box, modulables selon les besoins.»

Un angelot a perdu sa cuisse

Si Jean-Yves Marin nous emmène dans les sous-sols poussiéreux, c’est aussi pour nous permettre de «constater la sous-utilisation du bâtiment. L’avantage du projet Nouvel, c’est qu’il permet de gagner des mètres carrés et de valoriser les espaces existants.» Une allée sera consacrée à la conservation de l’importante collection de pastels de Liotard. Jean-Yves Marin précise que le cahier des charges du projet est fait de quantité de petites choses destinées à «rationaliser les locaux, à les sécuriser, à permettre une meilleure protection des œuvres». La situation actuelle empêche-t-elle d’accueillir des pièces d’autres musées? «On peut le faire, c’était le cas pour l’exposition Picasso. Mais cela engendre des surcoûts, notamment en termes de sécurisation. Et nous devons multiplier les engins dans les salles, pour faire baisser le taux d’humidité, par exemple.» Quant aux sanitaires, ils sont à bout de souffle. L’espace d’accueil bricolé à l’entrée n’est pas à la hauteur d’un musée contemporain. Le libraire, qui était installé dans un coin, a fait faillite.

Dehors, sur le fronton noirci surplombant l’entrée principale, un angelot a perdu sa cuisse, ramassée par les pompiers alors qu’elle menaçait de tomber. Pourtant, c’est bien derrière cette façade que se cache le plus grand musée encyclopédique de Suisse.


Les opposants veulent reporter l’extension

Le projet d’agrandissement et de rénovation des ateliers Jean Nouvel, conçu avec les bureaux genevois Architectures Jucker et DVK Architectes, a donné lieu à des alliances inhabituelles. A gauche, seul le PS défend le projet, aux côtés de l’Entente et du MCG. Les opposants sont composés d’Ensemble à Gauche, des Verts et de l’UDC, avec au centre les milieux de défense du patrimoine (Patrimoine suisse Genève et Action patrimoine vivant), qui sont les premiers à avoir élevé la voix contre un projet jugé destructeur (lire ci-contre).

Mais les opposants en conviennent: la rénovation est urgente. Pourtant, ils estiment qu’elle est «prise en otage par une transformation en musée de prestige». Leur solution? «Nous pensons qu’il est nécessaire de procéder immédiatement à la rénovation et d’étudier dans un deuxième temps les possibilités d’extension, sous la butte de l’Observatoire ou dans le bâtiment voisin des Casemates qui héberge la Haute Ecole d’art et de design. Il était d’ailleurs prévu que le musée s’y étende, à terme, explique Robert Cramer, président de Patrimoine suisse Genève. Ces solutions permettraient des gains de surface bien supérieurs à ceux offerts par le projet Nouvel.»

Pourtant, procéder à la seule rénovation ferait perdre, selon la Ville, l’ensemble des 67 millions de francs de dons privés récoltés pour le projet (40 millions de la Fondation Gandur pour l’art, 14 millions de la Fondation Wilsdorf et 13 millions de la Fondation pour l’agrandissement du MAH, parmi lesquels 2 millions de la Fondation Ernst Göhner et 1 million de la banque privée Lombard Odier). Au final, la facture pour la collectivité serait plus élevée puisque la rénovation sans extension est estimée à environ 80 millions de francs.

Pour Sami Kanaan, magistrat socialiste en charge de la Culture à la Ville, cette solution n’en est pas une. «Le MAH coûte tout de même 33 millions par an en frais de fonctionnement. A ce prix-là, je veux un bâtiment qui réponde entièrement aux besoins d’un musée du XXIe siècle. Or, ce bâtiment n’est plus fonctionnel pour un musée. Je m’oppose donc à une simple rénovation, qui coûtera plus cher à la Ville.» Le conseiller administratif ajoute ne pas vouloir se passer du gain de 50% en surface d’exposition, qui devrait permettre d’exposer 8% des collections du musée, contre 1,5% aujourd’hui. Le doublement de la surface dédiée à l’accueil des visiteurs et la création d’un forum sont également des éléments essentiels. A.VA.

Créé: 06.02.2016, 16h30

Jean-Yves Marin, Directeur du Musée d’art et d’histoire (Image: Georges Cabrera)

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L’essentiel

Visite guidée
A un mois des votations, le directeur du Musée d’art et d’histoire, Jean-Yves Marin, pointe du doigt les défaillances d’un bâtiment qui n’est plus adapté aux besoins actuels.

Report
Les opposants, qui reconnaissent l’urgence de la rénovation, estiment que l’extension peut attendre.

Discorde
Né il y a dix-huit ans, le projet accumule les oppositions. Le comblement de la cour, le choix de l’architecte Jean Nouvel et le partenariat avec Jean Claude Gandur sont pris pour cible.

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