Les Ports Francs genevois continuent leur opération «mains propres»

Marché de l’artL’institution dévoile à la foire ArtGenève le scanner à toiles d’ArtMyn. L’appareil symbolise le virage pris, trois ans après l’affaire Bouvier.

Les ports francs de Genève.

Les ports francs de Genève. Image: Laurent Guiraud

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Actif jusqu’à dimanche au salon ArtGenève, le «dôme» à scanner les œuvres d’ArtMyn symbolise dix-huit mois de réformes au sein des Ports Francs genevois, plaque tournante du marché de l’art. La machine de la PME vaudoise numérise tableau, bas relief ou manuscrit afin d’en permettre le survol microscopique, les aplats de peinture devenant des vallées qui semblent défiler comme sur Google Earth.

Le premier site de stockage d’œuvres au monde – plus d’un million de pièces – installera un de ces appareils dans ses locaux en mars. Afin de proposer aux sociétés de transit, galeristes ou collectionneurs y entreposant des œuvres d’en obtenir le «passeport biométrique». Histoire pour eux de mettre le nez – à distance – sur des toiles dormant dans le noir. De les authentifier en un clic. Ou de les présenter à un acheteur des antipodes.

Le test du scandale Nuzman
Le clair-obscur des Ports Francs s’est retrouvé dans le collimateur des chancelleries occidentales il y a trois ans, suite aux accusations d’escroquerie visant le marchand d’art Yves Bouvier – alors principal utilisateur des entrepôts avec sa société Natural Lecoultre.

Le scandale du sarcophage de trois tonnes découvert dans les entrepôts genevois a exacerbé ces pressions, concentrées dans un rapport à l’acide sur les trafics d’antiquités rendu par Paris fin 2015. La menace d’une guerre diplomatique similaire à celle ayant visé le secret bancaire avait alors poussé Pierre Maudet, ministre genevois de la Sécurité et de l’Économie, à appeler l’ancien grand argentier David Hiler à la présidence de l’institution. En jeu, la préservation d’un service d’entreposage employant 38 collaborateurs et générant 25 millions de recettes par an.

L’une des premières mesures prises – l’identification biométrique des personnes présentes sur le site et sa mémorisation – a été mise en place au début du mois (lire ci-dessus). «Nous pouvons ainsi renseigner toute enquête des autorités judiciaires – comme cela était le cas dans l’affaire Carlos Nuzman», décrit Alain Decrausaz, directeur général. Ce dernier fait écho au séquestre par la police, en octobre, de lingots accumulés à Genève par le «père» de JO de Rio, rattrapé par un scandale de corruption.

L’ombre du secret bancaire
Cet épisode rappelle le devoir d’alerte imposé depuis plus de quinze ans aux banques ayant vent de soupçons sur l’origine opaque de l’argent d’un client. «Contrairement aux banques, nous ne sommes pas légalement tenus à de tels contrôles – la Direction générale des douanes à Berne ne nous a, par exemple, jamais imposé cet enregistrement des accès», réagit le responsable des entrepôts de l’Étoile.

Depuis l’été 2016, les Ports Francs analysent en revanche de façon systématique toutes les antiquités se présentant à leurs portes. Sous-traitée, cette inspection lui coûte 150'000 francs par an. Et les douaniers? «Le nombre d’experts mobilisés sur les antiquités est clairement insuffisant», reconnaît Alain Decrausaz.

La volonté des Ports Francs, «reste d’inciter à faire sortir les pièces qui pourraient s’avérer litigieuses… et de dissuader ceux ayant quelque chose à cacher de les déposer ici», résume celui qui dirige depuis huit ans l’institution. La comparaison avec les banques – forcées de pousser vers la sortie leurs clients en délicatesse avec le fisc – revient à l’esprit. «Il ne s’agit pas de mettre ces gens dehors mais de leur donner les moyens de régulariser ces objets, d’une façon officielle», tempère Alain Decrausaz. Selon ce dernier, «quelques clients» peuvent être «froissés» par ces mesures. Un «très gros client» a déjà réagi en déplaçant ses pièces aux Ports Francs de Luxembourg.

Effectif douanier insuffisant
«L’objectif reste d’améliorer la traçabilité des œuvres et donc de numériser leur parcours», souligne le responsable de cette institution contrôlée par l’État de Genève. Une phrase qui laisse entrevoir, à l’avenir, le déballage de chaque pièce et son contrôle par des douaniers équipés d’un scanner portable de type ArtMyn. Science-fiction? «La loi ne nous l’impose pas, mais tout est envisageable; in fine c’est surtout une question de moyens – notamment de douaniers mobilisables», décrit Alain Decrausaz.

La balle serait donc dans le camp d’un Département fédéral des finances «prompt à critiquer les lacunes de douanes aux Ports Francs» mais qui «n’y affecte pas davantage de fonctionnaires pour autant», pointe celui qui règne sur ce labyrinthe de 150'000 m2 au cœur de Genève.

Créé: 31.01.2018, 19h31

Guérite digitale

Battu par le vent, au milieu d’une esplanade, le tourniquet grillagé est en fonction depuis le 1er janvier. La centaine de professionnels – galeristes ou collaborateurs de sociétés de transit comme Natural LeCoultre – accédant chaque jour aux 150'000 m2 d’entrepôts doit présenter son empreinte digitale.

La dizaine de visiteurs qui s’y ajoute au quotidien – exemple, l’acquéreur d’une toile – est tenue de faire enregistrer une pièce d’identité. «Deux gardes de sécurité privés sont postés ici en permanence», décrit Gilbert Epars, responsable de la location des entrepôts, en montrant la guérite de l’entrée du site.

Articles en relation

Panama Papers, les Ports Francs réagissent

Oeuvres d'arts spoliées Le directeur général des entrepôts publics répond aux révélations sur la présence d’un Modigliani volé par les nazis à Genève. Plus...

Le difficile combat contre le trafic d’antiquités en Suisse

Enquête La loi pour lutter contre le trafic de biens culturels a dix ans. Le repérage des objets illicites reste un défi. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.