Manuelle Pernoud a traqué les abus sans relâche

La rencontreLa productrice d’«À bon entendeur», sur RTS1, prend une retraite anticipée le cœur léger.

En trente-cinq ans de carrière à la télévision romande, la journaliste Manuelle Pernoud a enchaîné les émissions.

En trente-cinq ans de carrière à la télévision romande, la journaliste Manuelle Pernoud a enchaîné les émissions. Image: RTS/Anne Kearney

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En trente-cinq ans de carrière à la télévision romande, la journaliste Manuelle Pernoud a enchaîné les émissions, de la présentation du téléjournal à «Droit de cité», jusqu’à devenir le visage d’«À bon entendeur (ABE)», le magazine des consommateurs, durant treize ans. Son dernier mandat, puisqu’elle a choisi de prendre une retraite anticipée à 62 ans. On croirait presque que le temps n’a jamais eu de prise sur sa silhouette élancée et sa façon toujours claire et rigoureuse de s’exprimer. Magie de la télévision? «Chasser le naturel, il revient au galop, lance la journaliste de cette voix si reconnaissable, assise bien droite dans un coin de la cafétéria encore vide de son employeur, avant le rush de midi. Pour ceux qui ont fait de la présentation longtemps comme Darius Rochebin ou moi, on reste ce qu’on est. Je ne me vois pas devenir olé olé simplement parce que le temps passe. Pour toutes les émissions auxquelles j’ai travaillé, j’ai toujours eu la même exigence de professionnalisme, de manière instinctive. Elle m’anime encore. Après, on peut distinguer l’enveloppe physique du métier. Les deux ont cheminé parallèlement sans qu’ils changent beaucoup», reconnaît-elle.

À l’heure de faire ses adieux et d’animer son dernier «ABE», le 17décembre (Linda Bourget reprendra son poste), Manuelle Pernoud se projette sereinement dans sa nouvelle tranche de vie.

Est-ce qu’on décroche facilement du petit écran?
Cela ne va pas être si facile que ça, il faut être lucide. Je vais passer d’un rythme de 120% à une page blanche, même si elle ne le sera pas totalement. Je me suis réinsérée dans une petite organisation humanitaire à laquelle je tiens beaucoup. J’espère exercer mes compétences ailleurs. Les choses se mettent en place gentiment. J’ai aussi un époux qui est à la retraite anticipée depuis trois ans (ndlr: Patrick Nussbaum, ancien responsable de l’information radio à la RTS) et qui se royaume dans son temps libre. Il est parti, comme moi, en surprenant toute le monde. Je n’ai pas voulu l’imiter, mais j’ai trouvé préférable de choisir le moment où on le sent. L’équipe d’«ABE» que je laisse derrière moi est solide. Je pars l’esprit tranquille.

L’antenne et votre statut de porteuse d’image vont quand même vous manquer?
Je pourrais difficilement vous répondre à l’avance. Par rapport aux gens dans la rue, par exemple, cette notoriété et cette reconnaissance vont rester quelque temps encore, pour l’avoir déjà vécu quand j’ai arrêté pendant une période l’antenne après la présentation du téléjournal. Aujourd’hui encore, on me demande si je présente la météo, ou on m’écrit du courrier sous «Madame Catherine Wahli» (ndlr: créatrice d’«ABE», en 1976). Il faut rester modeste par rapport à ce qu’on représente dans l’esprit du public. J’ai toujours été très discrète, toujours beaucoup protégé ma vie privée, et je suis plutôt dans l’idée de servir et disparaître.

Quelle genre de consommatrice êtes vous devenue après avoir passé treize ans à traquer les abus?
Ça marque, en effet. Je suis une lectrice d’étiquettes dans les magasins. Je connais passablement bien les pièges à éviter, que ce soit dans les contrats d’assurance maladie, de téléphonie, l’e-commerce ou encore la réservation de voyages. Mais je reste lucide: il m’arrive aussi de faire des erreurs. J’ai pris conscience de beaucoup de choses au fil des ans et à travers ce que les consommateurs nous ont transmis. J’avoue que ce serait mon rêve de trouver un sponsor qui me permette d’ouvrir un cabinet de conseils abordable pour les consommateurs. Quand je vois le nombre de plaintes et de litiges que les gens nous envoient à l’émission, il y a un boulot de fou.

Vous auriez pu devenir parano?
On devient très méfiant, mais ce n’est pas mauvais. Quand je vois dans quel embarras les gens se mettent, je me dis qu’on est trop naïf, dans ce pays. On fait trop confiance. La consommation s’est hypercomplexifiée.

Quelles sont les thématiques qui vous ont le plus mobilisées?
Le domaine de l’alimentaire n’a jamais cessé de préoccuper les gens. Il y a cinq ou six ans, on ne parlait pas encore des produits ultratransformés. L’inquiétude des pesticides s’est un peu estompée au profit du bien-être animal, qui est désormais sur le devant de la scène. Sinon, les problèmes liés aux opérateurs téléphoniques restent importants. La comparaison entre les contrats des différents opérateurs est aussi compliquée que celle des assurances complémentaires. Ils sont difficiles à déchiffrer et, si vous avez un problème, les services après-ventes ne sont souvent pas là.

Dans les années 1980 et 1990, «ABE» parlait déjà des problèmes de pesticides, de sucres cachés et de hausse des assurances maladie. Finalement, rien ne change?

Des problèmes se sont ajoutés. À l’époque il n’y avait pas l’e-commerce et ses nombreux pièges. Dans l’alimentaire, on ne parlait pas non plus des additifs sous forme de nanoparticules dans les plats ultratransformés.

Le dialogue avec les entreprises incriminées s’est-il durci?
Le ton a changé dans la mesure où l’on doit souvent traiter avec des boîtes de communication externalisées aux entreprises. Elles vous disent régulièrement qu’aucun représentant de l’entreprise ne viendra sur le plateau et vous envoient une réponse très formelle en contestant les résultats que le laboratoire ou notre enquête ont révélés. Ça s’arrête là. C’est frustrant, mais courant.

Vous n’avez jamais subi d’attaques personnelles?
Pas à «ABE», mais après un débat électoral dans le cadre d’une élection genevoise. Cette affaire a duré des années et je me suis retrouvée avec des mises aux poursuites pour près de 1 million de francs. Il a fallu que j’assure ma défense contre ce quérulent avec un avocat mandaté par la RTS. J’ai, depuis, gardé une sorte d’appréhension des commandements de payer qui arrivent en recommandé dans ma boîte aux lettres.

Créé: 07.12.2019, 13h07

Sur le vif

Qu’est ce qui vous endort?
«La lecture. Même si le livre est passionnant, à un moment donné je sens que mes yeux vont se fermer et j’arrête naturellement. C’est plus profitable que de regarder un film ou un documentaire. Je suis une fan des romans. J’ai besoin de m’évader dans des histoires différentes de celles que je peux vivre.»

Un plat que vous ne mangerez jamais?
«Les abats. J’ai testé une fois des rognons, mais ça ne m’a pas du tout plu. Je pense que c’est la texture, et l’imaginaire travaille aussi, de savoir d’où ça sort. De manière générale je ne suis pas très portée sur la viande. Aujourd’hui, comme il existe un mot pour tout, je suis flexitarienne, après avoir été pendant un temps végétarienne.»

Quelles sont vos mauvaises pensées en puisant parmi les péchés capitaux?
«ll n’y en a pas beaucoup qui me correspondent. Je n’ai pas eu l’occasion dans ma vie d’être furieusement jalouse. Alors je peux citer la gourmandise. Les gens qui me connaissent riraient si je vous disais que j’étais une grande mangeuse. Je suis effectivement une petite mangeuse, mais j’adore le sucre, les desserts et les chocolats.»

De quel personnage réel auriez-vous voulu vivre la vie?
«Une femme qui a fait bouger les choses dans le sens du droit à l’égalité. Je pense, par exemple, à Gisèle Halimi, une avocate franco-tunisienne, militante féministe, extrêmement courageuse.»

Quel défaut avez-vous hérité de vos parents?
(Elle réfléchit un moment.) J’aurais tendance à être un peu maniaque. Ma famille va en rire et confirmer que c’est vrai. Je le suis surtout au niveau du rangement. J’aime les espaces peu encombrés et rangés. Peut être que ça me rassure. Mais je reviens de loin car, si on fait un peu de généalogie, j’avais une grand-mère un peu foldingue sur ce point-là et une mère aussi maniaque. La troisième génération s’est déjà améliorée.

En dates

1958 Naît le 9 février à Genève.

1984 Réussi le concours pour devenir journaliste stagiaire à la TSR après des études en sciences politiques et en Hautes études internationales (HEI).

1989 Naissance de sa première fille. La deuxième suivra 3 ans plus tard.

1993 Pendant le téléjournal qu’elle présente, des images terribles d’enfants handicapés en Albanie sont projetées. Le sujet déclenche sa fibre humanitaire.

Elle s’engage avec Action de soutien à l’enfance démunie (ASED).

1999 Elle coproduit l’émission «Droit de cité» avec Eliane Ballif jusqu’en 2003. Les deux femmes obtiennent le statut de jobsharing. Une première
à la TSR.

2004 Rédactrice adjointe du département de l’actualité.

2006 Devient productrice et présentatrice d’ «A bon entendeur». Poste qu’elle occupe jusqu’à sa retraite anticipée agendée pour février 2020

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