Pierre Maudet: «J’ai sans doute été imprudent»

GenèvePressé par les politiques de s’expliquer en détail sur son voyage à Abu Dhabi, le chef de la Sécurité et de l’Économie a accepté de répondre longuement à nos questions.

En mauvaise posture, Pierre Maudet est contraint de s’expliquer de manière plus approfondie.

En mauvaise posture, Pierre Maudet est contraint de s’expliquer de manière plus approfondie. Image: AZZURROMATTO/E.GASTALDELLO

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C’est un Pierre Maudet mal à l’aise qui reçoit mercredi des journalistes de trois quotidiens, à leur demande. Une attitude surprenante chez le conseiller d’État chargé de la Sécurité et de l’Économie. Après avoir répondu au compte-gouttes aux récentes questions relatives à son voyage luxueux à Abu Dhabi effectué du 26 au 30 novembre 2015, mis sous pression par des politiques, l’élu accepte, enfin, de révéler l’identité de celui qui a offert le déplacement.

Qui a payé l’entier de ce déplacement pour vous et votre famille?
Au départ, nous prévoyons de partir voir le Grand Prix de Formule 1 d’Abu Dhabi en juin 2015, sur une idée de mon ami Antoine Daher (ndlr: entrepreneur actif dans l’immobilier à Genève). C’est lui qui s’occupe d’organiser le voyage pour moi, ma famille et d’autres membres du groupe, mais il est question que chacun paie sa part. Dans ce cercle amical, en octobre 2015, Antoine Daher me signale qu’il a la possibilité de concrétiser ce que nous voulions, par une connaissance sur place, son ami, ayant reçu des packages comprenant le vol, le logement et l’accès au Grand Prix, pour moi, ma famille, Patrick Baud-Lavigne (ndlr: son chef de cabinet) et d’autres personnes retrouvées sur place.

Cela vous pose-t-il un problème?
Là, cela me pose un problème: ce n’est pas ce que j’avais prévu. En principe, je finance toujours mes déplacements privés. Je lui demande combien coûte le tout. Il ne sait pas, car c’est un package. Je regarde alors sur un site de booking combien coûte un vol pour deux adultes et trois enfants en classe éco: environ 4000 fr. Et sur la part du montant que j’avais budgété, je verse le 9 novembre 2015 (ndlr: il montre les relevés) 2000 fr. à l’Église protestante de Genève et 2000 fr. à l’Église catholique romaine.

Vous vous faites offrir un voyage. Cela vous pose un problème. Donc pour vous dédouanez, vous faites des dons. Mais pourquoi ne renoncez-vous pas à ce voyage?
J’ai sans doute été imprudent. Rétrospectivement, j’aurais été mieux avisé d’annuler, mais j’ai relativement peu de loisirs. Les conditions ont changé en cours de route. Honnêtement, j’étais mal à l’aise par rapport au voyage, mais pas au point de l’annuler. En principe, je paie mes déplacements privés et je dois pouvoir en établir la traçabilité. Sur place, je ne savais pas encore où on logerait. Je me doutais bien que par cette connaissance, nous aurions un accès au Grand Prix, mais cela ne me semblait pas problématique.

Vous ne savez pas à ce moment-là que vous allez dormir dans l’hôtel le plus cher du monde?
Non, car je pars dans un cadre amical. Je ne me suis pas occupé de l’organisation. C’est sans doute une imprudence de ma part. À aucun moment je n’ai envisagé et je n’ai eu le sentiment sur place que c’était en qualité de conseiller d’État que ces réservations avaient été faites. Cette personne sur place ne me connaissait pas.

Comment s’appelle la personne qui a payé?
C’est Saïd Bustany, d’origine libanaise, un ami de longue date d’Antoine Daher. Il vit depuis trente ans là-bas. Il est entrepreneur, dans le domaine portuaire je crois. À ma connaissance, il n’a jamais eu d’activité à Genève et n’a pas l’intention d’en avoir, car je crois qu’il prend sa retraite.

Il ne savait pas que vous étiez conseiller d’État?
Je ne le pense pas, d’après ce que j’ai constaté sur place.

Un conseiller d’État l’est 24 h sur 24 et se doit d’être irréprochable, non?
Quand on est ministre de l’Économie, on a sans cesse des propositions de cadeaux. La limite entre le privé et le public est parfois assez floue. C’est pour cela qu’il y a des règles de récusation quand des décisions arrivent au Conseil d’État. Mais dans un cercle proche, on est en confiance. Je n’ai pas le sentiment d’être tombé dans un traquenard.

Vous ne vous êtes pas dit qu’il y aurait une contrepartie?
Non, parce que dans ce cercle amical, on s’invite et on s’offre parfois entre nous les activités que nous partageons. Il m’est arrivé d’offrir l’hébergement à Antoine Daher.

Sauf que dans ce cas, le cadeau se monte peut-être à plus de 20 000 francs...
Honnêtement, je ne sais pas quels sont les chiffres. En privé, j’ai toujours pris l’avion en classe éco. Comme Antoine Daher a tout organisé, je ne me suis pas occupé de ces aspects-là.

À votre retour, vous n’avez pas pensé rembourser les places du Grand Prix et l’hôtel?
Non. On me cherche querelle sur le type de chambre. Je n’ai pas fait la réservation. J’étais dans une chambre de deux pièces avec ma femme et mes trois enfants, tout ce qu’il y a de plus anodin.

De retour à Genève, vous êtes mal à l’aise?
J’étais mal à l’aise au départ. Au retour, j’étais d’autant moins inquiet qu’il n’y a eu aucune contrepartie demandée. C’est un fonctionnement à l’orientale. C’est peut-être dans ce sens-là que je me suis montré imprudent. Depuis, je suis beaucoup plus prudent.

Qu’est-ce qui vous prouve que ce n’est pas le gouvernement émirati qui vous a offert le voyage?
Rien ne me le prouve. Mais avec trois ans de recul, je n’ai eu aucun contact avec le gouvernement émirati. Je n’ai vécu aucune situation qui aurait pu porter atteinte à mon intégrité ou faire penser à une demande de contrepartie.

Les rencontres avec des hauts dignitaires sur place n’étaient pas organisées?
Non. J’ai eu une discussion avec le prince des Émirats arabes unis dans le lobby de l’hôtel, car on est venu me chercher en me disant qu’il était présent. Je l’avais rencontré à Dubaï quelques mois plus tôt, lors d’un voyage, celui-ci officiel. On a évoqué la visite du centre de vidéosurveillance du Grand Prix avec l’un de ses demi-frères et le commandant de la police.

Pourquoi toutes ces réponses contradictoires sur ce voyage au fil du temps?
Quelles contradictions? Sur le vol, la méprise entre la classe business et l’éco? À l’époque, j’ai peut-être fait un mauvais calcul quand j’ai répondu à votre confrère. Sur le coût, j’ai toujours dit que j’avais budgété et payé, certes indirectement, une partie du voyage.

Mais ce don ne vous dédouane pas, car il n’est pas en lien avec le cadeau.
Ce n’est pas un cadeau, c’est une invitation faite dans un cercle amical. Il n’y a jamais eu de contrepartie, je le répète.

Vous avez eu de la difficulté à vous exprimer sur cette affaire. Pourquoi cette attitude si inhabituelle?
Parce que j’estime que cela touche à ma sphère privée. (Silence) Cela me gêne de devoir afficher qui sont mes amis, comment j’organise mes voyages, et en même temps, je comprends que la question est légitime. Ce voyage n’a pas eu une dimension publique, mais je vois bien que ce que j’ai perçu à l’époque comme un malaise, et que je qualifie aujourd’hui d’imprudence, peut entraîner des soupçons.

Pourquoi ne pas avoir communiqué auprès de vos collègues, et lundi en Commission de contrôle de gestion, l’existence d’une procédure pénale?
Parce que je ne suis pas visé formellement par cette procédure, comme le confirme le Ministère public. J’ai informé le président du Conseil d’État quand j’en ai eu connaissance en novembre dernier. Je lui ai transmis le rapport reçu alors du Ministère public, rédigé par un policier, basé sur des informations d’un journaliste.

Pas très catholique de ne pas en parler, alors que vous étiez cette semaine dans une démarche de transparence.
Parce que l’enquête n’est plus dans les écrans radars. Elle remonte au mois d’août dernier. Cette procédure ne me vise pas formellement. Elle est tombée dans un contexte tendu avec les syndicats de police. Le rapport est signé du président sortant du Syndicat de la police judiciaire. C’est cousu de fil blanc. Cela s’inscrit en plus dans le cadre d’autres rumeurs, dont celle des écoutes.

Certains politiques estiment que vous avez menti par omission ces derniers jours…
Si c’était une procédure pénale contre moi, j’en aurais informé tous mes collègues. Dans ce cas, c’est différent. Je n’ai pas menti par omission.

Cette affaire peut-elle remettre en question votre accession à la présidence?
Je ne peux pas vous dire l’état des réflexions du collège élu.

Vous avez tout mis sur la table, désormais?
Je vous retourne la question: reste-t-il des zones d’ombre? Le voyage s’est déroulé il y a trois ans. J’espère qu’aucun détail ne m’a échappé. (24 heures)

Créé: 17.05.2018, 07h24

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