Savatan cloué au pilori par les policiers genevois

Académie de SavatanDepuis deux ans, l’académie forme également les aspirants genevois. La formation dispensée est jugée «catastrophique» par nombre de professionnels du bout du lac.

«Un instructeur nous a fait mettre un genou à terre en visionnant en cours un passage du film «American Sniper», témoigne un policier genevois breveté à Savatan.

«Un instructeur nous a fait mettre un genou à terre en visionnant en cours un passage du film «American Sniper», témoigne un policier genevois breveté à Savatan. Image: Jean-Bernard Sieber

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L'un des projets phares de la réorganisation de la police genevoise est sous le feu des critiques. Et il concerne un petit coin de territoire bien connu des Vaudois et des Valaisans, là même où sont formés leurs différents corps policiers. Deux ans après l’externalisation de la formation des aspirants du bout du lac à l’Académie de police de Savatan, dans le Chablais, les jeunes sortant avec un brevet fédéral seraient en décalage avec leurs besoins réels, selon notre enquête. Pierre Maudet, le conseiller d’État en charge de la Sécurité, aurait lui-même manifesté son insatisfaction. Ce qu’il dément. Décryptage.

À la suite d’une réunion d’une section de la police, dans un e-mail adressé à la fin de mars au personnel, un paragraphe consacré à l’Académie de Savatan en a frappé plus d’un. «Pierre Maudet admet que la formation à Savatan est insatisfaisante (…) mais indique que l’option de réversibilité (retour de la formation à Genève) théorique est impraticable (coûts, structures, etc.).» Le document précise qu’«en conséquence chaque service est invité à dresser une feuille de route et un plan d’actions pour pallier les carences de cette école de formation». La méthodologie et le contenu seraient en cause.

Qu’en dit aujourd’hui Pierre Maudet, quatre ans après avoir décidé cette externalisation par souci financier? «Les appréciations prêtées au magistrat sont intégralement contestées, indépendamment de leur restitution tendancieuse», répond sa porte-parole, Caroline Widmer. Pas question pour Pierre Maudet de «tirer une quelconque conclusion à ce sujet», car cette formation est «en phase d’évaluation depuis le mois passé», nous apprend-elle. Et ce, sur la base d’un rapport complet rendu par l’académie en février.

Pour cette raison, l’école refuse de répondre à nos questions. «Le magistrat a toujours annoncé vouloir faire un bilan complet et sans a priori de cette expérience de deux ans, précise Caroline Widmer. Il compte bien pouvoir évaluer la situation sur la base du retour qui lui sera fait, tant par l’état-major de la police que par les équipes de Savatan. Les remontées du terrain lui seront également utiles pour se déterminer.»

Un gros malaise

Sur le terrain, justement, des jeunes brevetés et des agents chargés de l’encadrement expriment, sous couvert d’anonymat, un gros malaise. Une nouvelle recrue ose parler d’une formation «catastrophique» qui «vous inculque l’esprit militaire». En plus des appels à 6 h 30, des marches, des chants, du manuel du savoir-vivre où l’on apprend à s’essuyer la bouche avant de boire, un détail l’a frappé: «Un instructeur nous a fait mettre un genou à terre en visionnant en cours un passage du film «American Sniper.» Le décalage avec les attentes genevoises est flagrant: «On forme des gens prêts à obéir au doigt et à l’œil, des pros du maintien de l’ordre. On nous a appris des choses très généralistes alors que chaque canton et chaque corps ont leurs spécificités. Certains formateurs ne connaissaient pas la réalité genevoise. Aujourd’hui, je dois rattraper mes lacunes.»

Dans les brigades, c’est la déconvenue. «Ils ne savent pas utiliser les nombreuses bases de données spécifiques à la police genevoise pour faire des recherches, réaliser des contraventions, des dénonciations à différents services. Cela ne s’acquiert pas en une heure, constate un maître de stage. Cela correspond pourtant à la plus grande partie du boulot de policier, uniformé ou non.»

Bien sûr, on considère qu’un policier a besoin de quatre ou cinq ans pour déployer son efficacité, mais le manque de pratique des brevetés surprend. «Lors d’un contrôle de permis de conduire, ils oublient de tout passer en revue. Ils ne savent pas mettre des amendes d’ordre, ce qui est pourtant la base», poursuit notre interlocuteur.

Un inspecteur s’étonne de leur attitude en situation réelle: «Ils n’ont jamais fait de vraies filatures ou des contrôles dans la rue. Quand ils prennent l’identité d’un témoin, ils s’en méfient et mettent la main sur la crosse de l’arme.» Formés hors sol, les novices ne connaissent pas toujours le biotope local. «J’en ai vu un qui ne savait même pas où se trouvait la gare Cornavin…» ajoute le maître de stage. D’une façon générale, il constate leur manque de connaissance du réseau des partenaires de la police.

Après douze mois de formation, les diplômés enchaînent encore cinq semaines de perfectionnement à Genève, comme dans l’ancien système. Mais une semaine a été rajoutée récemment. Est-ce pour remédier aux manques? Dans d’autres corps, il faut compter deux mois supplémentaires.

«Savatan est un «machin»

Il n’en faut pas plus pour faire bondir les syndicats genevois. «Les problèmes ont été constatés dans toutes les unités de police qui accueillent des stagiaires», relève Marc Baudat, président de l’Union du personnel du corps de police. Membre du comité du Syndicat de la police judiciaire, Michael Berker résume: «Savatan ne laisse aucune place à la prise d’initiatives, à l’empathie que requiert notre métier de flic. Savatan est un «machin» reposant sur des dogmes irréalistes, axés sur la discipline militaire à outrance, qui fonctionne en vase clos, dont on conçoit difficilement qu’il puisse coûter moins cher que la formation d’excellence qui existait avant à Genève.»

Les Genevois sont-ils les seuls à râler? «Comme les corps cantonaux et communaux fonctionnent différemment, l’Académie de Savatan propose un socle commun d’enseignement. Il revient à chaque entité de compléter la formation. Tout le monde fait avec. Les cantons de Vaud et du Valais ont du mal à remettre en cause le système qu’ils ont créé en 2004», contextualise un policier vaudois.

Plus optimiste, Jean-Philippe Rochat, président de l’Union syndicale des polices romandes, relativise: «Je n’ai pas eu d’interpellation syndicale, pas de cri d’alarme laissant penser qu’il y a des lacunes. La formation commune romande tient compte des besoins de chacun, mais cela ne se fait pas de façon aisée et peut fâcher certains collègues.»

Saisie par un citoyen, la Cour des comptes genevoise a tâté le terrain. Elle estime que «les risques liés à cette externalisation demeurent importants». En janvier, l’organe de surveillance a demandé à Pierre Maudet «d’établir un bilan pédagogique et économique détaillé de la formation» et de le mettre à sa disposition pour la fin de novembre 2018. La Cour décidera alors si elle entend lancer un audit. (24 heures)

Créé: 11.04.2018, 06h38

Le flou sur les coûts

Un certain flou règne concernant le coût de la formation à l’Académie de Savatan, dans le Chablais. En décembre, le Conseil d’État genevois répondait à la question d’un député ainsi: «Les frais d’écolage de Savatan s’élèvent à 40 000 francs par personne.» Or, dans sa réponse faite à un citoyen en janvier, la Cour des comptes avance le chiffre de 72 000 francs pour le coût complet de la formation concernant la première volée genevoise, selon des données fournies par la police cantonale. Si ce dernier montant reste légèrement inférieur aux charges antérieures, cela pourrait changer. Avec le désengagement de la Confédération du site de Savatan, prévu à la fin de l’année 2019, l’incertitude plane sur la future localisation de l’Académie et sur son financement. Sans parler de la durée de la formation, qui passera pour toute la Suisse à deux ans, à partir de 2020. S.R.

Des critiques récurrentes

Les critiques des professionnels genevois à l’encontre de Savatan ne sont pas inédites. En février 2017, sur les ondes de La Première, de vifs bémols étaient adressés à l’institution par Frédéric Maillard, analyste des pratiques policières suisses. Ce dernier parlait alors d’une détérioration des interpellations depuis 2015 et d’une augmentation de la violence, sans pouvoir toutefois le prouver par des chiffres. Surtout, il dénonçait «une sous-culture policière» née d’une trop grande militarisation de certains corps de police, en particulier latins. Il qualifiait la formation dispensée à Savatan de «menaçante» et l’académie de «rétrograde». En été de la même année, le sociologue David Pichonnaz sortait un livre avec peu ou prou les mêmes conclusions. Dans «24 heures», l’académie rétorquait que les critiques de David Pichonnaz dataient et que la formation avait évolué depuis. Réd.

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