Arrêté dans les locaux du Service de la population, Yossief végète en prison

AsileLe jeune Érythréen a une fiancée qui bénéficie d’un permis B. Des citoyennes dénoncent un acharnement.

Amie de Yossief Berhe, Valérie Manera Damone (ici avec sa fille Jeanne) dénonce les pratiques des autorités devant la prison.

Amie de Yossief Berhe, Valérie Manera Damone (ici avec sa fille Jeanne) dénonce les pratiques des autorités devant la prison. Image: LUCIEN FORTUNATI

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Elle pourrait faire autre chose de ses lundis après-midi, Valérie Manera Damone. Mais la voici, comme toutes ces dernières semaines, sur le parking devant les barbelés, empêtrée dans une bise têtue qui semble avoir définitivement balayé l’été. Derrière elle se dresse la prison genevoise de Champ-Dollon, et juste après, celle, beaucoup plus modeste, de Favra, qui abrite notamment des étrangers en détention administrative. L’établissement soigne son entrée: juste derrière la grille automatique trônent quelques nains de jardin sur des carrés de verdure léchés.

C’est à Favra que dort Yossief Berhe depuis le 16 juillet, date de son arrestation dans les locaux du Service vaudois de la population, où le jeune Érythréen s’était pourtant rendu pour régulariser sa situation sur demande du Secrétariat d’État aux migrations. Une «trahison», pour Valérie et l’entourage de Yossief. En vertu du règlement Dublin, le requérant frappé de non entrée en matière par les autorités fédérales est condamné à être renvoyé vers l’Italie, le premier pays européen dont il a foulé le sol.

Renvoyé deux fois en Italie

De son coffre, la visiteuse sort un énorme sac de courses, d’où dépassent des bananes et du coca: le jeune homme, qu’elle a rencontré il y a deux ans à Échallens alors qu’elle donnait des cours de français comme bénévole, ne mange presque rien en prison, s’inquiète-t-elle. Mais la Challensoise n’est pas qu’une amie en souci: elle est aussi une citoyenne nouvellement révoltée qui découvre les pratiques de la Suisse en matière d’asile sous leur jour le plus absurde. «Nous craignons que les autorités ne veuillent faire de lui un exemple. Il y a un acharnement dramatique.»

D’un naturel solide et optimiste, Yossief se fragilise jour après jour en détention, explique-t-elle. Si le jeune homme de 34 ans dort en prison, c’est parce qu’il refuse de partir en Italie: il a en Suisse une fiancée, qu’il a connue en Érythrée, et qui vit en Valais avec un permis B. Elle vient de terminer un stage de huit mois dans un établissement médico-social et s’apprête à commencer un cours de la Croix-Rouge.

J’ai changé de point de vue sur mon propre pays. Avant, j’avais confiance en nos autorités

Depuis son arrivée en 2016, Yossief a été renvoyé deux fois par avion vers l’aéroport de Rome, et deux fois il est revenu. Dans le jargon, on appelle les gens comme lui des «satellites». Tout, plutôt que de laisser une nouvelle fois sa vie derrière soi. Pourquoi ne pas simplement disparaître, rejoindre la cohorte des rejetés de l’asile qui sombrent dans la clandestinité? Au parloir de Favra, Yossief explique qu’il veut «vivre dignement, sans se cacher». Il se tourne vers Valérie: «Échallens, c’est mon paradis.» Ça la fait sourire doucement. En prison, le jeune homme qui maîtrise bien l’anglais continue ses exercices de français. À Échallens, il s’est beaucoup impliqué pour aider à l’intégration des membres de sa communauté, explique son entourage.

Partir? De toute façon, l’Italie ne semble pas vouloir de lui: par deux fois, elle a prononcé son expulsion. Le 22 juin 2018, après son second renvoi, le préfet de police de Rome lui a ainsi laissé sept jours pour quitter le territoire italien, sous peine d’une amende allant de 10 000 à 20 000 euros. Dans un récent courriel, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) assure pourtant que l’Italie a accepté depuis de reprendre le jeune homme.

Se battre au risque de s'épuiser

Face à l’absurde, Valérie Manera Damone a choisi le combat, au risque de s’épuiser. Lorsqu’elle appuie sur la sonnette devant la grille de la prison, d’où Yossief l’appelle tous les jours, un vertige la saisit. Il y a quelques années encore, elle n’aurait jamais imaginé cela: rendre visite à un détenu, contacter une journaliste, écrire aux autorités…

«J’ai commencé à donner des cours de français parce que je ne voulais pas laisser ma fille de 16 ans y aller toute seule. J’avais peur pour elle. Depuis, j’ai changé de point de vue sur mon propre pays. J’avais confiance en nos autorités, j’étais sûre que les droits de l’homme étaient respectés.» Également proche de Yossief, Carole Zimmermann a assisté à l’arrestation de ce dernier dans les locaux du Service de la population: «Le Secrétariat d’État aux migrations lui avait demandé par écrit de venir s’enregistrer pour la reprise de son séjour. On y est allé en toute confiance et on s’est fait avoir», précise celle qui a écrit au conseiller d’État Philippe Leuba, sans succès, en tant que «citoyenne incrédule».

Contacté, le Service de la population précise que la loi vaudoise permet d’arrêter une personne dans ses locaux si cette dernière est revenue dans le pays malgré une interdiction d’entrée en Suisse (ndlr: c’était le cas de Yossief). «Par ailleurs, une nouvelle demande d’asile n’empêche pas le Canton d’entamer les préparatifs d’un transfert, notamment quand les décisions de renvoi précédentes n’ont pas été respectées», stipule son porte-parole, Frédéric Rouyard. Julie Maillard, du Collectif R, évoque une «tromperie sur le motif» potentiellement contraire à la Convention européenne des droits de l’homme. Selon elle, «l’acharnement aveugle» des autorités sur Yossief Berhe n’est «de loin pas un cas à part».

Ce lundi 1er octobre, le jeune Érythréen a été transféré à la prison de Frambois, dans le même canton. «Si l’on cumule le salaire des policiers, les séjours en prison, les démarches administratives, etc., vous imaginez les coûts?» s’insurge Valérie. Et de préciser encore une fois: «On ne lâche rien.» (24 heures)

Créé: 03.10.2018, 06h40

Pieds et mains entravés sur une chaise roulante

Depuis décembre 2017, Yossief Berhe s’est fait enlever plusieurs dents, explique-t-il. En septembre, il a reçu en prison la visite d’un médecin à la retraite, qui a évoqué une «nécrose d’une molaire» et un risque de «dissémination bactérienne», selon un compte rendu.

Mais Yossief a été très choqué par sa précédente visite chez le dentiste: au sortir du véhicule qui l’a amené aux Hôpitaux universitaires genevois (HUG), il raconte avoir été placé sur une chaise roulante et avoir traversé les couloirs pieds et mains entravés. «Je me suis senti tellement humilié que j’en ai pleuré. Je ne suis pas un criminel.»

Le service de presse des HUG confirme avoir remarqué ce type de pratique sur des patients amenés par l’Office de la détention genevois. Ce dernier confirme que «tout transport d’un prévenu ou d’un détenu», dont la plupart sont effectués par l’entreprise privée Securitas, se fait menotté. «Dès qu’il s’agit d’un lieu non sécurisé, c’est-à-dire dépourvu de sas, une entrave aux chevilles est ajoutée, sauf s’il s’agit d’un mineur ou si des contre-indications médicales majeures s’y opposent», précise Laurent Forestier, porte-parole de l’Office de la détention.

La chaise roulante sert selon lui à «éviter d’exposer la personne détenue» en cachant les entraves. Selon Amnesty International, la mesure est «disproportionnée» pour un rendez-vous médical. Aumônière auprès des requérants d’asile à Genève, Véronique Egger précise que les conditions des détentions administratives deviennent «de pire en pire».

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