La colère des Camerounais se heurte à un mur policier

GenèveLe rassemblement contre Paul Biya a dégénéré samedi. La police a utilisé les gaz lacrymogènes, à la stupeur des manifestants.

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La manifestation des opposants au président du Cameroun Paul Biya a tourné à l’affrontement avec la police, samedi après-midi dans le quartier des Nations.

Venus d’un peu partout en Europe (Suisse, France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni, notamment), quelques centaines de Camerounais se sont réunis dès le matin sur la place des Nations. Une grande sono diffuse de la musique, dans une ambiance tranquille. Ces 250 personnes – selon la police, donc bien loin des 5000 attendues – sont venues clamer leur colère contre la présence en Suisse du président Biya.

(Vidéo: Georges Cabrera)

Leur intention est de rejoindre l’Hôtel Intercontinental où tout laisse à penser que le chef d’État réside. Impossible. Venue en nombre, la police bloque la route de Ferney pour empêcher tout passage. Dès 13h30, elle utilise la tonne pompe et lance à plusieurs reprises des gaz lacrymogènes devant les manifestants, qui se mettent à courir. Plusieurs personnes ressentent des brûlures aux yeux et à la gorge, dont les photographes et journalistes de la «Tribune de Genève».

«Les mains nues»

Cette répression a surpris et choqué les Camerounais: «Nous sommes venus les mains nues manifester pacifiquement. Et la Suisse nous envoie des gaz! C’est inacceptable. La Suisse se fait complice d’un dictateur! Il faut dire qu’il dépense 200 000 euros par jour ici…»

«Les policiers n’ont pas honte de gazer les gens? enchaîne Christian, 40 ans. Quel intérêt a la Suisse de protéger ce dictateur, sinon l’intérêt financier?» Venu de Paris, Henri, 55 ans, garde tout son calme mais n’en revient pas: «Nous sommes reconnaissants à la Suisse de nous laisser manifester, car dans notre pays, on nous tire dessus à balles réelles. Mais il est plus que choquant d’employer les gaz. Est-ce qu’on est armés? Tout ce que nous voulions, c’est aller devant l’Intercontinental. La police aurait pu nous encadrer tout en nous laissant nous y rendre. Paul Biya a provoqué une guerre dans son pays, poursuit-il. Plus de 2000 personnes sont mortes, il y a 550 000 réfugiés. Et lui vient se la couler douce ici. Il aura passé plus de temps à l’Intercontinental qu’au Cameroun…»

«La Suisse complice»

«Chez nous, il n’y a pas d’eau, pas de routes, pas d’hôpitaux, les gens meurent!» s’exclame Lylian, 34 ans, venue de Milan pour manifester. Non loin, Aline, 30 ans, vit à Genève. Elle hurle sa colère face à des policiers imperturbables dans leur tenue antiémeute: «Je me mets à la place des mères qui accouchent dans la brousse et qui n’ont rien à donner à manger à leurs enfants. Laissez le peuple réclamer ce à quoi il a droit! C’est notre argent que Paul Biya dépense! Il n’est pas notre président.» «On a l’impression que la Suisse est complice, enchaîne Fulbert Tent, enseignant au Royaume-Uni. La moindre des choses qu’elle aurait dû faire est de dire à Paul Biya qu’il n’était pas le bienvenu.»

Les gaz et l’eau faisant leur effet, les manifestants reculent. À 15 h, ils ne sont plus que quelques dizaines à rester groupés devant le cordon de police. Certains tentent encore de convaincre les agents de les laisser passer. D’autres ont pris le parti de chanter et de danser. Selon la police, le calme est revenu aux alentours de 16h. Face à l’important dispositif policier, les manifestants ont fini par se résigner.

Des renforts romands

Cet important déploiement de forces (Genève a reçu des renforts de tous les cantons romands) s’explique par le fait que l’ambassade du Cameroun avait assuré, en début de semaine, que des Camerounais vivant en Europe se préparaient à une «manifestation violente». Sur les réseaux sociaux, partisans et opposants au chef d’État africain de 86 ans s’invectivaient depuis plusieurs jours.

Samedi matin, des heurts ont eu lieu entre les «pros» et les «anti» Paul Biya, laissant craindre de plus larges débordements. «Un manifestant favorable au président a reçu un coup avec un objet pointu. Nous sommes évidemment intervenus», indique Silvain Guillaume-Gentil. À sa connaissance, il s’agit du seul blessé de cette manifestation.


«L’emploi des gaz lacrymogènes doit rester exceptionnel»

Certes, l’ambassade du Cameroun annonçait une manifestation «violente» et des milliers de participants. La police redoutait des heurts entre les opposants et les soutiens du président Biya.

Mais en réalité, samedi, elle n’a compté que 250 manifestants, venus crier leur colère (parfois très fort) mais «les mains nues». Alors pourquoi employer des gaz lacrymogènes face à un public non armé, ayant son seul drapeau sur le dos? La réaction a pu sembler disproportionnée.

«Mes collègues n’ont pas eu cette impression, répond Silvain Guillaume-Gentil, porte-parole de la police. Les manifestants sont venus au contact. Quand la présence de policiers en tenue antiémeute ne suffit pas, il faut utiliser des moyens de contrainte.» L’officier précise que l’usage des gaz lacrymogènes reste «bien sûr rare à Genève». La police y a recouru lors des manifestations anti-G8, en 2003, lorsque des milliers de manifestants, parmi lesquels se fondaient des casseurs déterminés et équipés, défiant les forces de l’ordre des jours durant. Il se souvient aussi que des gaz lacrymogènes ont été employés lors du rassemblement contre le WEF en 2009 puis en marge du bicentenaire de la police en 2014. Mais les Genevois se souviennent aussi que la police n’y a pas recouru lors des émeutes de décembre 2015, qui ont pourtant provoqué d’importants dégâts en ville.

La manifestation de samedi n’était pas du même ordre. Les Camerounais en colère n’étaient pas des émeutiers décidés à en découdre avec la police ou à commettre des déprédations.

Interrogé, Mauro Poggia, conseiller d’État responsable de la Sécurité, «ne souhaite pas revenir sur le passé, mais en 2015, si la police avait chargé, on le lui aurait reproché. Le maintien de l’ordre est toujours une tâche délicate.» Le magistrat admet que l’usage des gaz peut «paraître surprenant. Il est bien sûr regrettable et doit rester exceptionnel». Mais l’élu soutient la police. Il rappelle que les policiers ne voulaient surtout pas prendre le risque d’une confrontation entre les militants pros et anti Biya. «Si les manifestants étaient montés vers l’hôtel, on n’aurait plus pu les retenir. Il aurait pu y avoir des blessés, voire des morts. La police se serait alors vu reprocher de ne pas avoir agi en amont. La proportionnalité ne doit pas seulement être examinée en fonction de ce qui se passe sur le moment, mais à l’aune de ce que l’on voulait absolument éviter», argumente le conseiller d’État.

La visite de Paul Biya en Suisse est privée. «Cela ne change rien, il reste un chef d’État envers lequel nous avons une responsabilité, précise le porte-parole Silvain Guillaume-Gentil. Enfin, on ne peut pas admettre que l’Hôtel Intercontinental soit envahi par 200 personnes et qu’il y ait de la casse.»

«Nous avons l’obligation de protéger un chef d’État», appuie Mauro Poggia. Que dire à ceux qui estiment que la Suisse protège un dictateur? «On peut le voir comme ça. Mais la Suisse n’a pas pris position, elle cherche une solution de paix. Et dans ce cadre, Genève est tributaire des décisions prises par la Confédération.»

S.D.

Créé: 30.06.2019, 16h49

Médiation suisse

La présence de Paul Biya à Genève échauffe les esprits. Avant les heurts de samedi, un journaliste de la RTS a été brutalisé la semaine dernière, probablement par des gardes du président camerounais devant l’Hôtel Intercontinental. La Suisse a réagi en convoquant l’ambassadeur du Cameroun pour lui signifier que de tels incidents étaient inacceptables en Suisse, où la liberté de la presse est protégée.

En parallèle, la Confédération joue les médiateurs au Cameroun. Elle s’emploie à trouver une «solution pacifique et durable à la crise dans le nord-ouest et le sud-ouest du Cameroun», indique le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Rappelons que dans ce pays en majorité francophone, les anglophones réclament la création d’un État indépendant. Le conflit, qui va croissant depuis un an et demi, a fait près de 2000 morts et un demi-million de réfugiés. Dans ce contexte, la Suisse tente de conduire une médiation, à la demande des parties. Une réunion avec des groupes d’opposition a eu lieu du 25 au 27 juin, afin de préparer les futures négociations de paix entre le gouvernement et l’opposition. Berne assure œuvrer «depuis longtemps en faveur d’une résolution pacifique de la crise et du respect des droits de l’homme au Cameroun».

S.D.

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