Deux ex-bagagistes cherchent à retrouver leur intégrité

Aéroport de GenèveDix mois après le retrait de 35 badges à des employés, deux d’entre eux se battent toujours pour en connaître les raisons.

Malik* et Mikael* cherchent toujours à connaître les raisons du retrait de leur badge d’accès au tarmac.

Malik* et Mikael* cherchent toujours à connaître les raisons du retrait de leur badge d’accès au tarmac. Image: Pierre Abensur

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Que sont devenus les 35 employés de l’aéroport de Genève privés en décembre, sur-le-champ, de leur badge d’accès au tarmac et par conséquent de leur emploi? Neuf d’entre eux cherchent toujours une voie de recours, dont Mikael* et Malik*, qui remuent ciel et terre pour retrouver un travail et leur intégrité. Les deux ex-bagagistes cherchent même à travailler de nouveau à l’aéroport. Récit d’une galère.

«On faisait bien notre travail, on respectait les horaires. Les chefs étaient contents de nous. On était intérimaires depuis un an et on allait passer auxiliaires», explique Mikael, 27 ans. Depuis le 23 décembre, jour où il a appris par téléphone le retrait de sa carte d’identité aéroportuaire (CIA) pour des raisons de sécurité, «c’est l’enfer».

«Les six premiers mois, j’ai déprimé, je n’ai rien pu faire, sauf du sport, poursuit Malik, 26 ans. Dans ma tête, j’étais à bout, ça tournait pas rond. J’avais l’impression qu’on me voyait comme un terroriste et je me battais contre cette image. Même mes parents pensaient que j’avais fait quelque chose de mal!» La suspicion a aussi gagné ses amis, ses voisins dans son quartier d’une ville de Haute-Savoie.

En quête de leurs données

Depuis quelques mois, Malik et Mikael postulent activement en France et en Suisse mais n’ont pas trouvé d’emploi stable. Cette affaire plombe leur moral et leur avenir. En passant un entretien d’embauche il y a quelques jours, Malik a été interrogé sur son départ brusque de l’aéroport. «J’ai répondu avec franchise et on m’a demandé si j’étais fiché S…»

Pourquoi eux? C’est la question qu’ils se posent encore dix mois après leur mise à l’écart. A l’incompréhension se mêle la colère. Convaincus d’être victimes d’une erreur, les deux Français, musulmans non pratiquants, se battent pour être réhabilités.

Ils ont entamé une procédure en Suisse pour recourir contre la décision (lire encadré). Ils cherchent aussi à accéder à leurs données contenues dans le fichier Traitement d’antécédents judiciaires (TAJ), transmises par les autorités françaises à la police genevoise. Pour cela, ils ont fait appel à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), comme d’autres recourants. Leur démarche, engagée au printemps, est la plus avancée, bien que toujours en cours, parce que la CNIL doit s’adresser à la gendarmerie nationale, à la police nationale et au Service du renseignement territorial.

Un fichier plein d’erreurs

A ce stade, il apparaît que des données de Mikael n’étaient pas à jour. Il était inscrit dans le fichier TAJ comme étant l’auteur de violences volontaires aggravées en 2009, alors que la procédure avait été classée sans suite. Un problème selon la CNIL, qui a fait supprimer cette mention dans son dossier. «Cette affaire sera désormais inaccessible dans le cadre de la consultation de ce fichier à des fins d’enquête administrative», lui annonce-t-elle dans un courrier daté du 26 mai.

Alors, y a-t-il eu confusion lors de l’examen des données de Mikael? Difficile de le savoir. Ce cas parmi d’autres révèle les limites du système, affirme la CNIL sur son site Internet: des contrôles effectués ces dernières années «ont permis de révéler plusieurs types de dysfonctionnements: erreurs de saisie, utilisation du profil de consultation judiciaire lors des enquêtes administratives, réelles carences en matière de mise à jour du fichier». Un projet est en cours pour améliorer la gestion de ce fichier français d’antécédents commun à la police et à la gendarmerie nationales.

En attendant des réponses de la CNIL, les deux ex-intérimaires chez Swissport veulent retourner un jour sur le tarmac genevois. «On a tous les deux repostulé cet été pour travailler comme bagagistes à l’aéroport», annonce Malik. Du coup, ils doivent faire l’objet d’une enquête administrative et espèrent que cette fois-ci elle leur sera favorable pour obtenir le précieux sésame.

* Prénoms d’emprunt

Créé: 26.10.2016, 07h17

Un flou juridique persiste

L’affaire des 35 badges retirés à la fin de décembre à des employés de l’aéroport de Genève a ouvert une période d’incertitude juridique. Dix mois plus tard, on ne sait toujours pas qui est responsable de ce retrait… Formellement, Genève Aéroport attribue, renouvelle ou retire les cartes d’identité aéroportuaire (CIA), sur la base d’un préavis de la police internationale de Genève, laquelle se renseigne auprès des autorités françaises sur les antécédents judiciaires des personnes résidant ou ayant résidé en France ces cinq dernières années, y compris des Suisses. Parmi les 35 personnes écartées pour des motifs de sécurité, 9 ont recouru contre la décision. Le Tribunal administratif fédéral leur a répondu en juillet que Genève Aéroport n’a pas le mandat du législateur d’agir comme une autorité en matière de sécurité aéroportuaire, sans pour autant indiquer qui détient cette compétence. L’avocat de la majorité des recourants, Me Pierre Bayenet, a déposé un recours contre cet arrêt auprès du Tribunal fédéral, mais aussi auprès de la Cour de justice. «Si l’Aéroport n’a de compétence fédérale, sa décision était donc nulle car fondée sur une compétence fédérale. Un flou juridique perdure», remarque-t-il. Genève Aéroport ne fait aucun commentaire et renvoie au Département de la sécurité et de l’économie (DSE), lequel nous redirige vers l’Office fédéral de l’aviation civile. L’OFAC n’a pas pu répondre à nos questions mardi. En attendant, combien de CIA ont été retirées ou non octroyées depuis le début de l’année? «Tout comme le DSE ne communique pas sur le nombre de contrôles effectués, il ne communique pas sur le nombre de CIA retirées ou non octroyées», répond son service de presse. «La décision du retrait en bloc des 35 badges est venue du chef du DSE, Pierre Maudet, et a été prise de manière précipitée. Il aurait fallu commencer par vérifier les données justifiant ce retrait, donner les motifs et proposer aux concernés de s’expliquer», estime Me Bayenet.
S.R.

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