Deux Romands racontent leur guerre contre Daech

TémoignageIls ont moins de 30 ans et sont des Suisses d’ici. Depuis quatre mois, deux Romands sont en Syrie pour participer à la révolution socialiste de leurs «camarades kurdes».

Benjamin (à gauche) pose avec un camarade et un drapeau des YPG.

Benjamin (à gauche) pose avec un camarade et un drapeau des YPG. Image: DR

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Il a d’abord fallu télécharger une application cryptant les échanges de messages. Puis développer des trésors de créativité pour, enfin, entrer en contact. Benjamin* a «entre 25 et 30 ans». Il est Romand, fils de paysan. Et depuis quatre mois il est en Syrie avec «une kalachnikov, cinq chargeurs et deux grenades».

Militant de la cause kurde autrefois depuis son «confort helvétique», c’est désormais aux côtés de ses «camarades» des Unités de protection du peuple kurde (les YPG) qu’il se bat. «Avec un ami, nous voulions, comme d’autres internationalistes, participer activement à la révolution socialiste du Rojava. Il se trouve qu’actuellement notre ennemi, c’est Daech.»

Lorsque nous joignons Benjamin, il se trouve dans une petite échoppe de Tel Temir, ville du nord de la Syrie reprise à Daech par les Kurdes (une centaine d’habitants y avaient été exécutés par Daech en février 2015). C’est là qu’une fois par semaine, grâce à Internet, le duo romand peut rassurer familles et amis.

En fond sonore, des enfants rient. «Il y en a beaucoup ici, l’école devrait d’ailleurs bientôt rouvrir. Depuis la Suisse, on imagine cette région désertée, mais beaucoup sont restés!» Et pressés de rentrer chez eux. «Nous avons eu de grosses tensions avec les habitants d’un village qui voulaient absolument retourner à leur domicile alors que tout n’avait encore pas été déminé. Il a même fallu tirer une rafale en l’air pour ramener le calme.»

Peu de coups de feu

Des coups de feu, les deux Romands n’en ont tiré que durant les exercices qui rythment – «un peu» – leurs journées. Les deux premiers mois étaient en effet consacré à des cours intensifs de kurmandji, la langue de la région. A suivi un passage «épique» de la frontière irako-syrienne, avant un mois de formation au combat. Car, si Benjamin a fait normalement son école de recrues en Suisse, ce n’est pas le cas de son compagnon ni de bien d’autres soldats. Mais il y a surtout l’attente, longue, les ordres que viennent annuler les contrordres, les incompréhensions, le désordre, trois semaines au front, mais pour tenir des positions, pas pour se battre. Et encore l’attente. Car en hiver les terrains sont boueux, impraticables. Pas moyen de lancer des attaques à ce moment. Désormais, pourtant, les combats sont proches, très proches. Dans quelques jours, les soldats des YPG quitteront Tel Temir pour «une grosse opération» contre les djihadistes, sur laquelle il ne faut «surtout rien dire».

«Je vais devoir tirer sur des gens, des ennemis. Qui vont mourir sous mes balles»

Ici, ils devront tirer. Tuer. «On le sait, explique Benjamin. On ne s’engage pas dans une guerre sans être prêt à le faire. Je vais devoir tirer sur des gens, des ennemis. Qui vont mourir sous mes balles.» Venu du désert, l’aveu est glaçant. Et tout à fait raisonné. Et les rafales de kalachnikovs sifflant dans les deux sens, les deux camarades seront peut-être morts au bout de la bataille. «Cela aussi, on y pense, on en est conscient.» Avant de quitter la Suisse, Benjamin, pas encore 30 ans, a pris ses dispositions. «J’ai veillé à ce que tout soit réglé si je ne rentre pas», se contente-t-il de dire.

Hors-la-loi en Suisse

Et s’ils survivent, leur retour en Suisse, ils y ont pensé? «Il est programmé, dans le courant de cette année.» Il faudra alors reprendre la route, marcher des heures pour passer la frontière à la merci des soldats la gardant, rouler des heures jusqu’à un aéroport. Puis rentrer. Sans se faire arrêter, puisque leur activité est, au sens de l’article 94 du Code pénal militaire, tout à fait illégale. Les précautions, le cryptage, l’anonymat, les réponses vagues sur l’aller comme le retour, c’est d’ailleurs surtout pour éviter les ennuis… en Suisse. Eux qui risquent ici jusqu’à 3 ans de prison ou une peine pécuniaire. «On sera discret, mais nous nous sommes également préparés à cette éventualité.»

Passé ces étapes, alors ils pourront retrouver les leurs. «Mes parents ont accepté mon choix. Ils ne partagent pas mes opinions, ils ne les comprennent pas, mais ils ont accepté.» Et puis il faudra se réhabituer à la Suisse, à l’Occident, après des mois dans le désert, au combat pour la dernière des révolutions socialistes. «Beaucoup de camarades internationalistes sont revenus sur le front. Chez eux, ils n’ont pas tenu. Nous, on verra bien…»

* Prénom d’emprunt, identité connue de la rédaction.

Créé: 07.04.2016, 06h58

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Mercenaires politiques

Les deux jeunes Romands partis en Syrie n’y sont pas allés chercher de l’adrénaline ou le plaisir de se battre. «Comme en 1936 en Espagne, il y a ici des dizaines de camarades internationalistes venus comme nous prendre part à la révolution socialiste qui se joue actuellement, explique Benjamin. Au fond, je suis pacifiste, je crois en une paix, juste et équitable, pour cette région. Mais il faudra se battre pour y arriver.» Des idéaux humanistes que ne partagent pas forcément tous les étrangers présents dans les rangs des YPG. «Il y a aussi des cow-boys, des anciens militaires, notamment Américains et Anglais, qui viennent juste pour faire la guerre aux djihadistes. Ils arrivent avec leurs certitudes et une vraie condescendance envers les locaux comme envers nous. En fait, ils se fichent complètement de l’avenir des Kurdes. Cela cause des tensions, mais il est important que tout le monde puisse participer à ce combat.»
Car, depuis une douzaine de mois et, notamment, la victoire à Kobané le 26 janvier 2015, ce sont bien les forces autonomistes kurdes qui ont fait reculer Daech au nord de la Syrie. Depuis, les YPG, aidés par les frappes de la coalition emmenée par les Américains, mènent de violents combats et contrôlent une bonne partie du nord de la Syrie. Appelée le Rojava, la région a été autoproclamée autonome («Personne ne demande l’indépendance!») le 17 mars dernier. Mais ces victoires ne valent pas pour autant au PYD (la branche politique des Kurdes de Syrie) une invitation aux négociations sur l’avenir du pays, qui reprennent lundi prochain à Genève. Cela changera peut-être d’ici là, mais la situation fâche les combattants sur place.
«Sans le PYD autour de la table, il n’y aura pas de paix possible en Syrie», assure Benjamin. Car, en l’espèce, lorsque les ennemis ne seront plus djihadistes, c’est vers les troupes de Bachar que se retourneront de nouveau les armes des YPG.

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