Le français d’ici sous la loupe

LangageLes différents parlers romands restent-ils vivaces? Des linguistes mènent l’enquête.

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Après avoir balayé dans votre cuisine, comment désignez-vous les ustensiles nécessaires pour enlever les déchets? Une brosse et une pelle à cheni? Une balayette et une ramassoire? C’est ce type de subtilité que veulent déterminer des linguistes des Universités de Neuchâtel, de Zurich et de Cambridge (GB), à travers un sondage en ligne lancé au début du mois. Une soixantaine de questions attendent les internautes romands et de France voisine. Objectif: étudier les spécificités du français parlé dans nos régions. Des termes bien connus, comme batoiller ou barjaquer, mais aussi une foule d’expressions familières. Ainsi, pour saluer un ami dans la rue, dites-vous souvent: «Adieu, ça va?»

Nombreux critères
L’Observatoire du français en Suisse romande, basé à Neuchâtel, chapeaute ce travail. A sa tête, une professeure de dialectologie et de sociolinguistique originaire du Val d’Aoste, Federica Diémoz. «Les mots et tournures caractéristiques du français régional sont recensés depuis des décennies, relève-t-elle. Ce que nous cherchons à évaluer, c’est leur vitalité et leur diffusion hors de leur lieu d’origine, dans le langage parlé actuel.» Par exemple, la formule «Etre déçu en bien» reste-t-elle courante nos jours? Et si oui, dans quelles régions et par qui?

Pour tirer le maximum d’enseignements, les chercheurs demandent aux participants de préciser leur âge, leur sexe, le canton où ils ont grandi, la commune où ils vivent, l’origine de leurs parents, mais aussi leur degré d’études et leur métier. Car l’utilisation des régionalismes varie selon de nombreux critères, y compris la catégorie socioprofessionnelle. Aurait-on tendance à gommer certains mots de son langage en gravissant l’échelle sociale? Federica Diémoz reste prudente à ce sujet: «Cela a très peu été étudié en Suisse romande. Tout comme le clivage entre villes et campagnes. Les premiers résultats de notre enquête donneront peut-être des tendances.»

Un fort besoin identitaire
Les linguistes espèrent pouvoir exploiter au moins 10'000 réponses. Cela semble bien parti, puisque plus de 4500 personnes ont joué le jeu en quinze jours. Un succès qui confirme la curiosité de la population à l’égard des particularismes du langage: des sondages menés récemment par la RTS et par L’Hebdo ont rencontré un vif intérêt. Outre-Sarine, une opération similaire menée sur Internet par le Tages-Anzeiger et l’hebdomadaire allemand Spiegel a battu tous les records d’audience. A l’heure de la globalisation, le parler local a donc toujours la cote? «Oui, très clairement, répond Federica Diémoz. Deux tendances se côtoient: une certaine uniformisation du langage et une volonté d’affirmer son identité par des termes régionaux.»

Encore faut-il être conscient du fait que tel ou tel terme est propre à une région. Tous les Romands savent-ils, par exemple, que leur salade de rampon (ou de doucette) s’appelle «mâche» en français de référence? Ou que l’expression «avoir meilleur temps de» ne s’utilise guère hors de nos frontières? La professeure de l’Université de Neuchâtel compte sur les commentaires – souvent abondants – laissés par les internautes pour s’en faire une idée.

Patois et français classique
Même s’ils s’écartent de la norme forgée par l’Académie française, les usages locaux ne sont pas faux pour autant. «Ce sont des variations internes de la langue, orale en particulier, que le travail des linguistes consiste à expliquer.» De très nombreux mots proviennent ainsi des patois franco-provençaux parlés jadis dans nos régions. C’est le cas de «gouille» (flaque ou petit plan d’eau), de «à la chotte» (à l’abri) ou de l’utilisation du verbe vouloir comme auxiliaire du futur («Il veut pleuvoir» au lieu de «Il va pleuvoir»). Quand un Vaudois annonce qu’il «va ça faire», c’est aussi dû au franco-provençal de jadis – et non à l’influence de l’allemand comme on pourrait le penser. D’autres termes sont de purs germanismes (witz, poutzer), tandis que certains usages perçus comme incorrects (aider à quelqu’un) s’avèrent être des reliquats du français classique. S’y ajoutent des innovations romandes, à l’image du calosse désignant familièrement un caleçon ou costume de bain… que nos voisins préfèrent appeler maillot de bain.

Parmi ces mots et ces expressions, lesquels valorise-t-on et lesquels considère-t-on comme vieillots? Dans quel contexte les utilise-t-on aisément, ou au contraire avec gêne? S’abstient-on de le faire en parlant avec un Français ou un Belge? Là encore, la petite équipe dirigée par Federica Diémoz espère dégager des pistes en épluchant les réponses au sondage. L’idée étant, par la suite, de poursuivre ce travail scientifique en approfondissant l’un ou l’autre aspect. «A condition de trouver le financement!» sourit la Neuchâteloise d’adoption.

Et la prononciation?
La prononciation fait l’objet d’une autre enquête en ligne, toujours sous l’impulsion de l’Observatoire du français régional en Suisse romande. Un module audio permet d’entendre une quarantaine de mots, prononcés de deux manières différentes. A chacun d’indiquer laquelle correspond le mieux à son propre usage. En dix minutes, le tour est joué. Gueule, pâtes, brun, télé, fête, piquet ou encore maître: ces termes ont été soigneusement choisis pour permettre aux linguistes d’étudier les traits phoniques, le timbre, la longueur des voyelles, etc.

Comme pour le premier sondage, il est demandé aux participants de préciser leurs origines et celles de leurs parents, ainsi que leur âge, leur sexe et leur profession. Le but est d’étudier, en tenant compte de tous ces paramètres, ce qui rapproche ou au contraire distingue les accents associés aux cantons, voire aux régions de la Suisse francophone. «C’est un domaine de recherche récent, que l’on peut mieux explorer grâce aux outils informatiques modernes», note Federica Diémoz. Les sociolinguistes pourront ainsi s’intéresser à la façon dont nous modifions notre prononciation – comme notre vocabulaire – en fonction de nos interlocuteurs et du contexte. Un champ d’étude aussi vaste que passionnant. Ou bien? (24 heures)

Créé: 25.06.2015, 10h33

Du langage parlé à la messagerie WhatsApp

Cette double enquête s’inscrit dans la continuité des travaux du Centre de dialectologie et d’étude du français régional de l’Université de Neuchâtel. Une institution à qui l’on doit le Diction­naire suisse romand, publié en 1997: cet ouvrage à succès recense 1200 mots et expressions du français d’ici, illustrés par de nombreux exem­­ples tirés de la presse, de la littérature et de textes didactiques ou juridiques.
Ce centre participe aussi à un projet moins connu du grand public, mais plus ambitieux encore: la Base de données lexicographiques panfrancophone. De l’Acadie à la Nouvelle-Calédonie, en passant par le Tchad et La Réunion, elle réunit les vocabulaires et locutions caractéristiques de vingt pays francophones. Le tout disponible en ligne gratuitement. Le volet suisse comprend, pour l’heure, 2600 fiches détaillées.

Depuis 2013, le Centre de dialectologie participe en outre à la réalisation du tout premier corpus oral du français de Suisse romande. Des linguistes et des étudiants enregistrent des habitants de tous les cantons, lors de conversations semi-dirigées. La base de données contient quelque 410'000 mots, que les spécialistes peuvent analyser – notamment sous l’angle de la prononciation.

Les linguistes neuchâtelois collaborent par ailleurs à un projet consacré au phénomène WhatsApp. L’Université de Zurich, qui avait déjà passé au crible le langage des SMS il y a quelques années, entend mesurer l’impact de cette messagerie instantanée. Comment écrivent les utilisateurs? Comment interagissent-ils les uns avec les autres? Leurs échanges diffèrent-ils en fonction des interlocuteurs? Les chercheurs tenteront de répondre à ces questions grâce à un matériel très abondant: l’appel lancé en 2014 auprès de la population a permis de récolter plus de 830'000 messages bulle.

Questions tirées du sondage

Comment appelez-vous quelqu’un simple d’esprit?

badadia/badadja, bâblet, bedoume, benet, bobet, dadet, dadoule, gnagniou, nidu, niolu, tocson, topiot, toyet.


Sur une échelle de 1 (jamais) à 10 (toujours), à quelle fréquence diriez-vous les phrases suivantes?

Il a eu fumé;
Le gazon est beau vert;
C’est droit ce que je lui ai dit!
On a l’habitude de se garder les enfants parmi;
Entrez seulement!
Vous n’avez personne vu en arrivant?
Il est franc fou;
Goûte-moi voir ce vin!
Qu’est-ce qu’il est venu grand!
C’était bonnard, cette soirée.

Dans une conversation familière, quelle variante choisissez-vous?
On attend toujours les mêmes/après les mêmes/sur les mêmes;
Vous lui aidez/vous l’aidez à faire ses devoirs;
Il y en a des qui fêtent le carnaval/il y en a qui fêtent le carnaval/il y en a certains qui fêtent le carnaval;
Attention, ne le ramasse pas/ramasse-le pas/le ramasse pas/ramasse-z-y pas/n’y ramasse pas!
Elle va au docteur/chez le docteur.

Un cycliste déboule à toute vitesse sur le trottoir:

Il vous arrive contre/il arrive sur vous/
il vous arrive dessus.

Paul vient de s’offrir un nouvel équipement de ski et rentre fièrement chez son père:

Il le lui ça montre/il lui ça montre/il le lui montre/il lui le montre/il y lui montre/il l’y montre.

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