La Suisse romande, royaume des giratoires

Ronds-points: notre sérieDes milliers de giratoires ont été construits en trente ans. Un développement fulgurant, qui touche davantage certaines régions.

La Suisse romande compte 1411 giratoires, soit 42% du total suisse.

La Suisse romande compte 1411 giratoires, soit 42% du total suisse. Image: Photomontage: A.Fagioli / Photos: Yvain Genevay/Google Maps

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C’est une invention anglaise, qui a débarqué dans le paysage suisse il y a presque quarante ans. Les giratoires nous forcent, désormais, à un peu de courtoisie so British sur la route. Et à un peu de responsabilité: on n’y obéit pas simplement à un feu qui change de couleur.

Ils ont poussé comme des champignons, depuis les années 1980, mais ce vaste réagencement du réseau routier est très peu documenté. Impossible d’obtenir des statistiques. Personne ne fait le décompte des châteaux miniatures et autres grappes de raisins qui marquent l’entrée de nos communes. Les villes gèrent leurs routes et les cantons les leurs.

En 1980, on comptait une petite vingtaine de ronds-points en Suisse, et près de 400, en 1994. Puis on a arrêté de compter… jusqu’à ce jour. Nous avons en effet analysé des données d’Open Street Map, une carte du monde mise à jour par des internautes sur le mode Wikipedia.

Pas moins de 3334 giratoires suisses

y sont recensés par les utilisateurs, dont 1411 en Suisse romande (soit 42%). Ensemble, ils occupent une surface de 2,64 km2, l’équivalent de 370 terrains de foot. Cela semble énorme, mais ce n’est rien lorsqu’on sait que les routes, elles, couvrent quelque 500 km2 de terrain.

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La Suisse figure ainsi parmi les plus grands amateurs de giratoires. Mais derrière la France, où l’on trouve la moitié des ronds-points du monde (40 000 à 50 000, selon les médias nationaux). Elle est plus proche de l’Allemagne, qui en compte 4000, et pas loin des États-Unis, qui s’y mettent petit à petit, avec 5000 giratoires sur leur territoire.

Fribourg précurseur

Le canton de Fribourg est le premier à construire en masse ce genre de carrefours, dès 1985. «C’était une région pauvre, qui connaissait une démographie galopante après l’arrivée de l’autoroute entre Berne et Vevey, passant par Fribourg et Bulle, se rappelle Olivier Michaud, ancien ingénieur cantonal. Il fallait trouver des solutions. Celle des giratoires s’y prêtait facilement, sans grande emprise de terrain et qui demandait des moyens financiers raisonnables.»

Le fameux double giratoire de Belle-Croix, à la sortie de l’autoroute Fribourg-Sud, est l’un des premiers réalisés en Suisse. Sa complexité notoire est notamment due aux Anglais. L’un des collaborateurs du service des Ponts et Chaussées fribourgeois, lors de vacances au Royaume-Uni, avait constaté que des giratoires fonctionnaient à merveille, se souvient Olivier Michaud. «Il est revenu et a dit à ses chefs qu’il fallait prendre contact avec des ingénieurs, là-bas. Le labo de recherche, dans la banlieue de Londres, avait une énorme surface pour simuler des tracés avec des chicanes en peinture et des cônes directionnels. On a pu tester à l’échelle 1:1 la situation de Moncor.»

Réticences alémaniques

Les Romands vivent pleinement leur amour du giratoire puisqu’ils représentent 25% de la population suisse, mais roulent sur 42% des giratoires. Pourquoi ce déséquilibre par rapport la Suisse alémanique? «C’est un reste historique par rapport à une technique française à la base, estime Micaël Tille, chargé de cours à l’EPFL et expert pour le Bureau de prévention des accidents (bpa). Les administrations routières sont souvent conservatrices. Il faut être sûr que ce que l’on fait fonctionne. C’est inhérent à la profession: il faut qu’il y ait de bons exemples. Il y a un peu plus de réticences du côté alémanique.»

L’écart entre les deux régions s’est un peu réduit au fil des années. «Il y a aussi plus de zones 30 en Suisse alémanique, rappelle Micaël Tille. En zone 30, la règle est la priorité de droite; c’est donc incompatible avec un giratoire. Ça devient complexe pour l’automobiliste si on change sans cesse de régime de priorité.»

Vaud et Genève champions

Quel canton compte le plus de giratoires? Selon notre analyse, Vaud est en tête avec 457 ronds-points, suivi par Berne (399) et Zurich (306). Des raisons géographiques expliquent aisément ce palmarès: ce sont les trois cantons les plus peuplés et avec le réseau routier le plus long du pays. Un autre canton où l’on apprécie tout particulièrement ces intersections est celui de Genève, si l’on rapporte leur nombre aux kilomètres de réseau routier, communal et cantonal. Il compte ainsi deux fois plus de giratoires par 100 km de routes que les autres, avec 17,07 ouvrages pour 100 km, soit un tous les 5,9 kilomètres. Pourquoi? Genève dit n’avoir aucune explication, faute d’«étude approfondie des différents cas». Le professeur honoraire en transports Philippe Bovy, lui, a la sienne. «À Genève, dès que vous sortez du centre, il y a des bouts de villes dans toutes les directions, avec des rues habitées, des piétons. À chaque croisement entre une route un peu prioritaire et une latérale, la seule manière de pouvoir sortir de votre quartier, c’est un giratoire.»

Sion tourne en rond

La commune suisse qui possède le plus de giratoires? Sion, qui en compte 46, soit la majorité de ses carrefours. Ils ont été installés petit à petit, depuis les années 1990, alors que la capitale valaisanne se développait massivement. Le rythme s’est un peu ralenti ces dernières années. «Tous nos carrefours sont déjà équipés, explique Georges Joliat, ingénieur de la ville. On n’a pas fait des giratoires pour faire des giratoires.» Lausanne arrive en 2e position, avec 38 giratoires, suivie de Bulle, qui en compte 35. L’ancien ingénieur cantonal de Fribourg Olivier Michaud l’explique ainsi: «Il y avait un ingénieur de ville qui y était très favorable quand il a dû faire face aux développements fulgurants de la Gruyère.» On peut encore voir aujourd’hui certains ronds-points d’origine: les bordures et l’îlot central sont faits avec des matériaux de récupération: des traverses de chemin de fer. «On disait toujours: «On fera mieux quand on aura de l’argent, plus joli, avec des bordures en béton, des choses plus définitives, explique Olivier Michaud. Des aménagistes sont passés par là, mais les bordures et les directions des voies sont restées très primitives.»

Le géant et le mini

Le plus petit giratoire de Suisse est difficile à localiser parmi les dizaines de «mini-giratoires» mesurant entre 14 et 26 mètres de diamètre extérieur. Souvent munis d’un îlot légèrement bombé et franchissable, pour permettre aux bus articulés et aux camions de passer, ils sont particulièrement répandus dans les nouvelles zones résidentielles au trafic modéré. Le plus petit que nous ayons trouvé par le biais de notre analyse ne se trouve pas dans le réseau public, mais dans le jardin de circulation de Bex (VD). Son diamètre, chaussée comprise, est de 5,8 mètres, selon la police du Chablais vaudois.

Le plus grand giratoire du pays est celui de la Maladière, à la sortie d’autoroute Lausanne-Sud. Il avait ouvert juste avant l’Expo nationale de 1964, tout comme le premier tronçon de l’A1, entre Genève et Lausanne. Pendant vingt ans, on y roulait en priorité de droite, puis la loi suisse a changé et la priorité de gauche, dans les giratoires, a été instaurée. Pour Olivier Michaud, également ancien directeur de l’Office fédéral des routes (OFROU), la Maladière «est un très bon exemple d’ingénierie. Comme solution parfaite qui dure cinquante ans, on ne pouvait guère faire mieux, mais certainement qu’on fait mieux aujourd’hui.»

Le maxi-giratoire a déjà fait l’objet de réaménagements. Il est notamment passé de 3 à 2 voies, au début des années 1990. Il devrait subir d’autres transformations prochainement car, aux heures de pointe, il arrive à saturation. Il est aussi prévu de réaménager en boulevard urbain tout le tronçon autoroutier entre la Maladière, l’échangeur d’Écublens et l’échangeur de Villars-Sainte-Croix, avec des entrées et sorties supplémentaires. Avec ses 148 m de diamètre, la Maladière est plutôt une route qui tourne, avec une chaussée trop grande pour qu’on soit forcé d’y ralentir. C’est le giratoire qui compte le plus d’accidents dans toute la Suisse romande. (24 heures)

Créé: 05.10.2018, 16h31

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(Image: Yvain Genevey)

Flèches ou pas flèches?

Nous ne sommes pas tous égaux devant le giratoire. L’œil averti du conducteur aura certainement remarqué qu’en Suisse, la signalisation change d’une
région à l’autre.
Dans le canton de Vaud, à l’entrée des carrefours à sens giratoire, il n’y a normalement pas de marquage au sol. Donc, quand le Vaudois se rend à Bulle (FR), il hésite. En effet, dans le canton de Fribourg, une flèche au sol lui indique qu’il faut partir à gauche. Rouler à contresens? Évidemment non. Cette flèche incite le conducteur à utiliser la piste intérieure.
Pourquoi ces différences? Les cantons, maîtres chez eux, sont responsables de l’application de la loi. Et selon les ingénieurs en charge des routes, les visions divergent. P.W.

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