«Le harcèlement sexuel, c’est nier le ressenti de l’autre»

Décryptage Le phénomène reste mal appréhendé malgré la loi, déplore l’experte Véronique Ducret, qui réagit aux cas genevois dénoncés.

Experte du phénomène depuis vingt-cinq ans, Véronique Ducret regrette que la Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes, qui s’applique au lieu de travail, ne soit pas prise en compte dans le domaine de l’enseignement.

Experte du phénomène depuis vingt-cinq ans, Véronique Ducret regrette que la Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes, qui s’applique au lieu de travail, ne soit pas prise en compte dans le domaine de l’enseignement. Image: LUCIEN FORTUNATI

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Le harcèlement sexuel, tout le monde en parle depuis le mouvement mondial #Metoo, avec soulagement ou crainte. À Genève, un récent rapport d’enquête administrative révèle qu’un enseignant du Collège de Saussure a fauté, mais pas harcelé des élèves. De quoi susciter l’incompréhension et déchaîner les réactions sur les réseaux sociaux.

Éclairage juridique et concret avec Véronique Ducret, cofondatrice du Deuxième Observatoire, spécialisé dans le harcèlement psychologique et sexuel au travail. Membre du Comité contre le harcèlement sexuel, la Genevoise intervient ici comme experte du phénomène, elle qui forme salariés et hauts cadres depuis vingt-cinq ans.

Qu’est-ce que le harcèlement sexuel et comment est-il reconnu?

Une série de comportements relevant du harcèlement sexuel figurent dans le Code pénal. Comme des attouchements d’ordre sexuel et des paroles grossières. Cela dit, le harcèlement sexuel n’est pas un acte pénalement répréhensible, alors que le problème existe! Une étude du Secrétariat d’État à l’économie a montré en 2008 que 28% des femmes et 10% des hommes en sont victimes au travail. Seule une infime partie décide de porter plainte au civil. Et, au final, 80% des plaintes sont déboutées. Il faudrait donc faire évoluer le Code pénal, comme en France, ne serait-ce que pour rendre visible le phénomène.

Une loi pose quand même un cadre. Que dit-elle?

La Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes (LEg) considère que le harcèlement sexuel représente tout comportement à caractère sexuel, ou fondé sur l’appartenance à un sexe, qui n’est pas souhaité par une personne. Cela peut prendre la forme de paroles, de gestes ou d’actes. Concrètement, il s’agit de remarques sexistes ou portant sur l’apparence. Mais aussi de plaisanteries sur le comportement et l’orientation sexuelle de collègues, ou encore de présentation de matériel pornographique, d’invitations importunes, de tentatives d’approche accompagnées de promesses de récompense ou de menaces de représailles. Les actes n’ont pas besoin d’être répétés pour être considérés comme du harcèlement.

Depuis #Metoo, beaucoup se questionnent sur les limites entre la drague et le harcèlement sexuel.

Ce qui distingue les deux types de situations n’est pas l’intention de la personne à l’origine de l’acte, mais la façon dont il est ressenti par la personne concernée. Un compliment n’est pas du harcèlement sexuel. Tout est question de contexte. À l’inverse, le harcèlement, c’est utiliser une personne pour son propre intérêt sans se préoccuper de ce qu’elle ressent.

Comment savoir si faire un compliment physique, une blague, poser une main sur un genou n’est pas désiré?

Dans l’article de loi, rien ne dit que la victime doit dire stop. D’ailleurs, elle n’est parfois pas en mesure de le dire, par manque de confiance en elle, mais aussi par calcul. La personne va se demander s’il vaut mieux s’opposer ou se taire, afin d’éviter une réaction désobligeante ou des représailles.

Comment cette loi est-elle appliquée?

C’est toute la question! La LEg s’applique au lieu de travail. Elle oblige les employeurs à prévenir et à mettre fin au harcèlement sexuel. Par analogie, cette loi pourrait s’appliquer au domaine de l’enseignement. On en est loin! Même des enquêteurs maîtrisent mal cette notion. On l’a vu dans des cas récents à l’Université de Genève et au Collège de Saussure (lire l’encadré ci-contre).

Le harcèlement n’a pas été reconnu par l’enquêtrice dans le cas du maître du Collège de Saussure. Cela vous étonne?

Je suis déçue, oui: l’enquêtrice aurait pu s’aligner sur la LEg. Étonnée, non… Parce que le harcèlement sexuel à l’école ne fait même pas l’objet d’un règlement.

Le milieu scolaire est-il en retard sur la reconnaissance du problème en raison du réflexe corporatiste?

Oui. Dans le corps enseignant, on peut partir du principe que le harcèlement sexuel d’un maître envers un élève n’existe pas, alors que des cas existent. Si des enseignants se permettent d’agir ainsi, c’est qu’on les y autorise, parce qu’il y a un climat propice. Il existe encore une certaine tolérance vis-à-vis du phénomène, qu’on ne prend pas au sérieux. Certains osent dire que la drague entre professeurs et élèves ne fait pas de mal. Mais le cadre scolaire doit rappeler les interdits. Ces comportements, s’ils ne traumatisent pas, peuvent blesser, importuner, perturber un élève et ses résultats scolaires. Le rapport entre maître et élève est inégalitaire, du fait du rapport de dépendance et de la différence d’âge. Ce n’est pas moins grave quand l’élève est majeur: à 18-19 ans, on est peu expérimenté et peu armé pour gérer des situations délicates.

Le Département de l’instruction publique (DIP) a-t-il pris la mesure du problème aujourd’hui?

Il a fallu que de grosses histoires soient rendues publiques pour que le DIP prenne des mesures. C’est révélateur d’un manquement! La ligne téléphonique d’écoute, des documents de sensibilisation destinés au personnel scolaire et aux élèves ne sont pas des mesures suffisantes. La prévention passe par des cours sur le harcèlement, destinés aux élèves comme aux professeurs, pour définir leur rôle, leur devoir, leur permettre de reconnaître les signes, afin de savoir comment intervenir pour eux et les autres. Chaque établissement devrait édicter une charte et mettre en place une cellule de prévention, composée de personnes de confiance, pour véritablement prendre en considération la problématique. Ainsi, des générations seraient formées à la prise en compte du confort de l’autre. (24 heures)

Créé: 16.07.2018, 07h48

Deux polémiques

Université de Genève
Une analyse rendue en avril a écarté des «agissements relevant du sexisme» de la part du rectorat et les accusations de harcèlement sexuel visant le vice-recteur. Les deux enquêteurs ont estimé n’avoir «pas acquis la conviction que son comportement puisse être qualifié de sexisme délibéré». La méthode de l’enquête et l’utilisation qui en a été faite ont été mises en cause.

Collège de Saussure
Dénoncé l’an passé, un maître a été suspendu et a fait l’objet d’une enquête administrative rendue à la fin du mois de mai. L’enquêtrice a conclu qu’il a eu un comportement à connotation sexuelle avec des élèves, dans trois situations, sans les harceler. Un résultat incompréhensible pour
les victimes et des féministes.

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