Jean Claude Gandur: «On dynamite un beau projet»

GenèveLe Conseil municipal s’est attaqué mardi soir au dossier d’agrandissement du Musée d’art et d’histoire. La tournure du débat indigne le principal partenaire du projet.

Jean Claude Gandur nous a reçus mardi dans ses bureaux de la rue Michel-Servet pour nous faire part de son découragement face à un projet qui s’enlise.

Jean Claude Gandur nous a reçus mardi dans ses bureaux de la rue Michel-Servet pour nous faire part de son découragement face à un projet qui s’enlise. Image: Olivier Vogelsang

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Mardi soir, les élus municipaux se sont lancés dans le débat autour de l’agrandissement et de la rénovation du Musée d’art et d’histoire (MAH). Alors que le projet Jean Nouvel s’enlise depuis quinze ans, le Conseil administratif a déposé à la dernière minute un amendement dans lequel il s’engage à modifier la convention de 2010 qui lie la Ville à la Fondation Gandur pour l’art (FGA). Les discussions s’enflamment depuis qu’Ensemble à Gauche, rejoint par l’UDC, a remis en question son contenu en dénonçant «la privatisation d’un bien public». Jean Claude Gandur, qui devrait participer au projet à hauteur de 40 millions de francs sur une facture totale de 132 millions et prêter ses collections au musée pour une durée de 99 ans, s’indigne de l’attitude de la Ville. Interview exclusive.

Comme jugez-vous l’attitude de la Ville face au dépôt de cet amendement?

C’est une manœuvre politique digne de la Commedia dell’arte. Je ne comprends pas pourquoi je n’en ai pas été informé. Je suis très fâché!

Sami Kanaan, magistrat en charge de la Culture, vous avait pourtant fait part de sa volonté d’arriver devant le Municipal avec une lettre signée de votre part indiquant que la convention serait modifiée?

Oui, mais je ne suis pas d’accord de renégocier cette convention! Pourquoi la Ville se permet-elle de remettre en question un document signé de bonne foi en 2010?

Ne s’agit-il pas simplement de clarifier certains éléments?

Les propositions qui m’ont été faites modifient complètement l’esprit de la convention. On me demande de repartir à zéro. C’est hors de question. Sami Kanaan est entré en fonction en 2011. Il m’a proposé alors de changer le texte, afin que le don de 40 millions de francs ne soit plus conditionné au prêt de ma collection. L’idée me semblait bonne. J’ai alors reçu une nouvelle version qui n’avait plus rien à voir avec l’ancienne. J’ai refusé d’entrer en matière et n’ai plus eu de nouvelles jusqu’en décembre 2014. J’ai alors expliqué au magistrat que s’il s’agissait de refaire le même exercice qu’en 2011, cela ne m’intéressait pas. Je lui ai proposé de me préciser ce qu’il voulait modifier, textes juridiques à l’appui. J’ai reçu des nouvelles il y a deux semaines seulement. Il y avait subitement panique à bord.

Pour en revenir à la convention, pourquoi avoir choisi de procéder à un prêt à long terme plutôt qu’à un don?

On nous a assez dit que le MAH n’est capable, pour l’heure, d’exposer que 1,5% de ce qu’il possède. Sachant que la collection est formée uniquement de dons, 98.5% d’entre eux sont donc à la cave. Personnellement, je n’ai pas envie d’offrir mes collections pour qu’elles dorment au sous-sol. Je tiens à préciser que toutes mes œuvres appartiennent à la Fondation Gandur pour l’art. Mes enfants n’auront pas plus que moi le droit de retirer un objet pour le vendre.

La convention stipule que des bureaux vous seront réservés. Pourquoi?

Entre 2008 et 2010, nous avons négocié cette convention article par article, avec les avocats et les représentants de la Ville, avec l’ancien directeur du musée Cäsar Menz, puis son successeur Jean-Yves Marin. C’est un travail réfléchi. L’esprit de cette convention est de travailler ensemble. Quand je demande trois bureaux, ce n’est pas pour que nous nous installions à demeure - nous avons ici, rue Michel-Servet, tout l’espace qu’il nous faut. Mais si nous faisons de la recherche de temps à autre dans le musée, il faut bien que mes collaborateurs aient un endroit où s’asseoir.

La Fondation aura droit à une grande visibilité grâce à ce partenariat?

Oui. Mais si cela ne plaisait pas à la Ville, il fallait le dire en 2010. A l’époque, je proposais d’ailleurs 20 millions de francs. J’ai accepté de doubler la somme sans modifier la convention. Et on parle d’une petite mention en bas des supports de communication indiquant le partenariat entre le MAH et la FGA, c’est tout. Mais si la Ville considère qu’elle peut se passer de mes collections, serrons-nous la main et quittons-nous bons amis.

Les opposants craignent aussi que vous obteniez un droit de regard sur les activités du musée…

Mais pourquoi voudriez-vous que cela nous intéresse? Nous demandons, et c’est clair dans l’article 1, une concertation sur tout ce qui aura une incidence sur le partenariat. Je n’ai pas demandé à être administrateur du musée! Je veux simplement faire vivre cette collection. J’aimerais quand même rappeler qu’en 2008, lors d’une réunion qui rassemblait une centaine de mécènes potentiels, j’ai été charmé par ce projet Nouvel. J’ai appelé Cäsar Menz le lendemain pour lui annoncer que j’étais prêt à lui offrir 20 millions. C’est lui qui a avancé l’idée d’exposer dans le futur musée mes collections, chose à laquelle je n’avais moi-même pas pensé. Nous sommes donc passés d’un mécénat à un partenariat. Ce qui me navre, c’est qu’on utilise aujourd’hui cette convention pour rassembler tous ceux qui s’opposent au projet pour des raisons aussi diverses que la jalousie, le dogmatisme, la sauvegarde du patrimoine ou la lutte de pouvoir.

Les attaques d’Ensemble à Gauche sur votre fortune ont été virulentes. Comment les avez-vous vécues?

Cela fait quarante ans que je pratique ce métier. Je n’ai jamais eu de problèmes. Je suis agacé par ces attaques continuelles. Personne n’aurait jamais parlé de ma fortune si je n’avais pas bêtement levé la main il y a sept ans pour faire un don.

Comment envisagez-vous la suite?

Apparemment, ce qui a été accordé à la Fondation Gandur pour l’art en 2010 n’est plus d’actualité. Or le monde change. Un musée public seul n’a plus les moyens de montrer des collections exceptionnelles. Il a besoin d’argent privé. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que des particuliers offrent de telles sommes sans contrepartie. On a demandé à avoir mes collections, j’ai posé mes conditions. Je suis un homme de patience mais aujourd’hui, je suis découragé. Cela fait cinq ans que j’attends. J’avais d’autres opportunités pour ma collection. J’ai refusé une proposition à Montpellier, qui était prête à me construire un musée, car je m’étais engagé envers Genève. Aujourd’hui, je le dis: je trouve dommage de n’avoir pas accepté cette proposition. J’ai l’impression que l’on me fait du chantage en essayant de me faire passer pour celui qui s’entête, qui empêche la Ville d’avoir un beau musée. Mais je n’ai rien à négocier. On ne me fait pas attendre pendant cinq ans pour me dire que le contenu de cette convention n’est pas tout à fait légal. On est en train de dynamiter, pour des raisons politiques, ce qui aurait dû simplement aboutir à un magnifique musée qui fasse rayonner Genève sur la carte des grandes institutions.

Créé: 20.05.2015, 12h01

Le MAH met le Municipal en ébullition

De la convention passée avec Jean Claude Gandur, il en a été fortement question mardi devant le Conseil municipal de la Ville de Genève. Et, effectivement, pas toujours en bien. Pour leur dernière séance de la législature, les conseillers municipaux se prononçaient sur l’un des plus gros investissements dans le domaine culturel de l’histoire récente de la commune.

Entamé mardi à 18 heures, le débat sur le financement de l’extension et de la rénovation du Musée d’art et d’histoire (MAH) – 132 millions, dont la moitié environ provenant de dons privés – ne s’achèvera que mercredi.

Divisé comme jamais, le Délibératif devrait malgré tout dégager une majorité (PLR, PS, PDC et MCG) pour accepter le projet soumis par le Conseil administratif. Mais le volet politique du dossier ne s’arrêtera pas là puisque tant l’UDC qu’Ensemble à Gauche (EàG) ont répété hier que si le «oui» l’emportait, ils lanceraient un référendum.

Ce n’est pas un souci pour Sami Kanaan, le conseiller administratif responsable de la Culture et maire actuel. «S’il existait la possibilité de rendre obligatoire un référendum, je le ferais, a-t-il affirmé d’emblée. J’estime légitime que le peuple puisse se prononcer sur un tel objet.»

Avant lui, Tobias Schnebli (EàG), Jacques Pagan (UDC) et Alexandre Wisard (Vert) – auteurs chacun d’un rapport de minorité – ont dit tout le mal qu’ils pensaient du projet du MAH et de la manière dont il a été mené. Concernant la convention, c’est le premier qui est le plus radical: «Ce partenariat public/privé est inacceptable, c’est une mainmise privée sur un musée public.» De son côté, Jacques Pagan estime notamment que la convention aurait dû être soumise au Municipal. Alexandre Wisard, lui, regrette que l’Exécutif n’ait pas voulu d’un plan B: «Maintenant, ce sera tout ou rien. Avec un peu de malchance, ce ne sera rien.»

Deux amendements généraux ont été mis sur la table. Celui d’EàG, qui exige qu’on renonce à l’extension, pour se «contenter» de rénover. Il sera vraisemblablement refusé. Et celui de Sami Kanaan, qui est un engagement du Conseil administratif à renégocier certains éléments de la convention. Grégoire Carasso (PS) a surenchéri: le financement serait conditionné au succès de cette négociation.

On le voit, les possibilités d’allonger le débat étaient immenses. Peut-être faudra-t-il encore toute la journée de mercredi pour en arriver à bout.

Eric Budry

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